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Les revenants

Numéro 1 janvier 2014 par Bernard De Backer

janvier 2014

« On ne trouve pas dans les jar­dins japo­nais des amants cou­chés dans l’herbe ou se bai­gnant dans la fon­taine. […] Ces lieux stricts et déli­cats sont faits sur­tout pour être contem­plés de l’intérieur d’une mai­son aux parois mobiles, assis, jambes croi­sées sur le rebord du par­quet lisse, et lais­sant en soi s’absorber le cré­pus­cule ou […]

« On ne trouve pas dans les jar­dins japo­nais des amants cou­chés dans l’herbe ou se bai­gnant dans la fon­taine. […] Ces lieux stricts et déli­cats sont faits sur­tout pour être contem­plés de l’intérieur d’une mai­son aux parois mobiles, assis, jambes croi­sées sur le rebord du par­quet lisse, et lais­sant en soi s’absorber le cré­pus­cule ou le clair de lune. »

Mar­gue­rite Your­ce­nar, « Bos­quets sacrés et jar­dins secrets », Le tour de la pri­son

Lorsqu’il mar­chait dans ces parages, à l’orée d’un bois clair­se­mé qui lon­geait une petite rivière, il cher­chait la mai­son et pen­sait qu’il ne la retrou­ve­rait pas. Il se remé­mo­rait une étroite bâtisse, iso­lée au bout d’une route, construite de briques cou­leur sang de bœuf aux­quelles s’agrippaient de vieux lierres. Dans ses sou­ve­nirs, la route se trans­for­mait aus­si­tôt en che­min de terre, puis péné­trait dans une forêt de hautes fron­dai­sons tapis­sée de fou­gères ; un raide sen­tier laté­ral grim­pait vers quelques landes au flanc d’une col­line scel­lant la val­lée. Seuls des rou­cou­le­ments de tour­te­relles et des criaille­ments de fai­sans per­çaient le silence de la combe.

Deux femmes vivaient autre­fois dans la mai­son dis­pa­rue. L’une, sagace, avait des yeux gris cer­clés de lunettes et arbo­rait un sou­rire com­plice voi­lé par les ciga­rettes ; l’autre, plus jeune et spor­tive, était une acti­viste por­tant che­veux courts et pro­fé­rant des pro­pos enga­gés. C’était son amie, une petite cinéaste en herbe, qui l’avait emme­né en moto vers la retraite fores­tière où les deux femmes séjour­naient les fins de semaine. Les deux visi­teurs y avaient pris des habi­tudes, pas­saient des soi­rées avec le couple, évo­quant de loin­tains voyages, l’histoire de l’art, « la reli­gion qui aliène », la lutte des femmes, les sor­cières « comme les autres »… L’ainée, pro­fes­seure de des­sin, était un mélange de sagesse stoïque — Zénon et Hadrien comp­taient par­mi ses réfé­rences — tra­ver­sée de bouf­fées d’angoisse qui la fai­sait cris­ser des dents à l’approche de chaque ren­trée sco­laire. Elle épon­geait ses anxié­tés sai­son­nières à grand ren­fort de ciga­rettes et de vin. Ses pro­pos étaient sou­vent ponc­tués de quintes, alors que sa com­pagne aux joues écar­lates, qui écri­vait dans Voyelles (tout comme la cinéaste), allait et venait, bri­co­lait, char­geait le feu, pré­pa­rait le repas. Leur liai­son était dis­crète ; il se sou­ve­nait d’une seule fin de soi­rée où les deux amantes s’étaient enla­cées. Lui-même, un peu gauche, se sen­tait en confiance dans cette atmo­sphère syl­vestre et dis­crè­te­ment saphique.

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Le couple de visi­teurs avait fini par rompre ; les deux femmes du val­lon en avaient été les témoins attris­tés. Il était venu à pied de Bruxelles pour leur par­ler une der­nière fois, puis s’en était retour­né, confus, à la nuit tom­bante. Le sou­ve­nir clair-obs­cur de ces soi­rées fur­tives, dans une val­lée per­due à une ving­taine de kilo­mètres de la capi­tale, l’emplissait de nos­tal­gie. Il se mit à recher­cher leur mai­son et vivre à nou­veau sa peine. Per­ché sur sa bicy­clette, il par­cou­rut les che­mins du vil­lage au bord de la rivière, les sen­tiers du bois. Mais la demeure sem­blait invi­sible, comme souf­flée par le temps, dévo­rée par la forêt, aspi­rée par les nuages. Il avait beau arpen­ter les routes et les che­mins, exa­mi­ner sa carte et scru­ter les mai­sons iso­lées, il ne recon­nais­sait plus rien.

Quelques années plus tard, il décou­vrit cepen­dant une vieille voie pavée qui lon­geait la rivière au pied d’une col­line boi­sée. Il avait cru retrou­ver les lieux tant recher­chés. Quatre mai­sons très espa­cées, deux à droite et deux à gauche, étaient pos­tées le long de la route finis­sant en cul-de-sac. Le site était sur­pre­nant et silen­cieux, iri­sé d’une lumière oblique qui embra­sait les bois. Il avait regar­dé les bâtisses, belles et de fac­ture ancienne, mais n’en recon­nais­sait aucune. La pre­mière, située à droite au début de la voie, était une fer­mette en brique, sui­vie d’une seconde sur le même bord, dis­crè­te­ment res­tau­rée et dont les appuis de fenêtre étaient gar­nis de sculp­tures ter­reuses. Un peu plus loin, de l’autre côté, une mai­son basse et longue, de cou­leur ocre, était entou­rée de palis­sades et de haies, sui­vies d’une petite cour pavée où médi­tait un fau­con. La der­nière habi­ta­tion, située en lisière du bois, sem­blait neuve et bor­dait un étang. « C’est ici, pen­sa-t-il, mais ce n’est pas cette mai­son ; l’ancienne a sans doute été détruite. » Il revint encore pour s’immerger dans la beau­té du lieu, mais ne sem­bla plus cher­cher la mai­son de ses amies.

Beau­coup plus tard, il voya­gea dans l’archipel nip­pon (un pays où ses amies du val­lon avaient aus­si séjour­né, il s’en était sou­dain sou­ve­nu. Elles en étaient reve­nues éba­hies. La plus jeune lui avait racon­té une scène dans le métro : un Japo­nais s’était pos­té der­rière elle et avait sai­si sa poi­trine à pleines mains). Il avait éprou­vé une inti­mi­té avec ce pays dont les jar­dins clos, les pay­sages emprun­tés et les min­ka de bois lui pro­cu­raient une quié­tude par­ti­cu­lière. Il rêvait de construire une mai­son japo­naise pour y finir ses jours, avait déve­lop­pé le pro­jet avec un archi­tecte, mais ce der­nier l’avait mis en garde contre le code d’urbanisme ; un fonc­tion­naire aurait pu s’en récla­mer pour consi­dé­rer sa mai­son comme une vul­gaire cabane, en désac­cord avec « le style du pays ».

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Trente années avaient main­te­nant pas­sé ; il abor­dait les pre­miers rivages de sa vieillesse et avait fait le deuil des deux mai­sons. Les ceri­siers sau­vages étaient en fleur en ce mitan d’avril, mal­gré l’hiver sans fin qui avait lais­sé le pays per­clus. Un défaut du porte-vélo ayant bou­le­ver­sé le pro­gramme des deux cyclistes, il lui avait pro­po­sé une marche. Le choix d’une des­ti­na­tion finit par tom­ber sur le val­lon. Ils déam­bu­lèrent une dizaine de kilo­mètres par monts et par vaux avant d’atteindre leur but, débou­chèrent sur la rivière et une réserve natu­relle, puis la forêt où la route venait mou­rir en cul-de-sac. Il hési­ta un ins­tant ; la pro­me­nade avait été longue, elle était fati­guée et le retour s’annonçait ardu. Curieu­se­ment obs­ti­né, il lui pro­po­sa de pour­suivre jusqu’aux mai­sons et lui racon­ta l’histoire. Ils pas­sèrent devant la der­nière demeure, qui avait sans doute pris la place de celle des deux femmes. Vint ensuite la troi­sième, celle de cou­leur ocre. Le fau­con médi­ta­tif avait été rem­pla­cé par un grand-duc qui les regar­dait fixe­ment, per­ché sur un bâton. Comme la sai­son avait tar­dé, la végé­ta­tion encore malingre per­met­tait d’observer le grand jar­din et le petit, dans la cour inté­rieure devant la mai­son, ombra­gée par un pin.

À sa grande sur­prise, il recon­nut un vrai jar­din japo­nais. Il y avait des toro de gra­nit aux angles retrous­sés, des stèles levées et mous­sues, des arbres taillés, un petit pan­neau brun cou­vert de kan­ji, un ruis­seau tra­ver­sé d’un pont en dos‑d’âne. La porte d’entrée de la cour, cou­lis­sante et en lat­tis ajou­rés, était située au milieu d’une palis­sade de bois usé par les pluies et le vent, gar­nie d’un toit et d’une obs­cure cloche oblongue. Il était éba­hi. Sa com­pagne, plus auda­cieuse que lui, se his­sa sur la palis­sade comme une gamine et lui souf­fla : « Il y a quelqu’un ! » Une dame vint à leur ren­contre, ils firent connais­sance à tra­vers le lat­tis et elle leur pro­po­sa d’entrer. Ils mar­chèrent dans la cour et il s’avisa que la mai­son était, elle aus­si, de style japo­nais : les tuiles fai­tières grises et rondes, l’enga­wa bor­dant le jar­din, les fenêtres, les pro­por­tions… C’était celle dont il rêvait et à laquelle il avait renon­cé. Elle avait été construite par un couple d’antiquaires du Sablon, spé­cia­li­sés en art nip­pon, qui avait rache­té et trans­for­mé la vieille demeure qui s’y trouvait.

« Deux femmes occu­paient la mai­son », racon­ta la dame, un voile dans les yeux. « L’ainée était très malade ; nous les avons auto­ri­sées à res­ter le plus long­temps pos­sible pen­dant les tra­vaux, puis elles sont par­ties. » Elle ajou­ta, comme pour un adieu à cette his­toire : « Quelques années plus tard, j’ai vu la plus jeune mar­cher devant la mai­son. Elle était reve­nue seule. Nous ne nous sommes pas par­lé. » La « Petite Plai­sance » bra­ban­çonne de ses amies, lec­trices assi­dues de L’Œuvre au noir, s’était donc muée en mai­son aux parois mobiles que l’académicienne avait admi­rée lors de ses ultimes voyages, après le décès de sa com­pagne. Per­plexe, il enten­dit cette révé­la­tion comme la cris­tal­li­sa­tion de nom­breuses coïn­ci­dences, sans qu’il sache quelle part y pre­nait sa propre sil­houette émer­geant du tableau qu’il esquis­sait en rebrous­sant chemin. 

Bernard De Backer


Auteur

sociologue et chercheur