Les profanes et le sacré
« C’est sans doute l’image la plus choquante de cette journée », prévient la journaliste de TF1, peut-être soucieuse de préserver l’équilibre psychologique des jeunes enfants qui traineraient encore devant la télévision en ce début de soirée dominicale. Les motifs d’effroi ne manquent pas. La veille, à Paris, l’acte III du mouvement des gilets jaunes a donné lieu à de […]
« C’est sans doute l’image la plus choquante de cette journée », prévient la journaliste de TF1, peut-être soucieuse de préserver l’équilibre psychologique des jeunes enfants qui traineraient encore devant la télévision en ce début de soirée dominicale. Les motifs d’effroi ne manquent pas. La veille, à Paris, l’acte III du mouvement des gilets jaunes a donné lieu à de spectaculaires affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Le bilan est lourd. On dénombre des centaines de blessés dont certains se trouvent dans un état critique : éborgnement, main arrachée, blessure à la tête, coma artificiel. Mais l’essentiel semble ailleurs. « C’est sans doute l’image la plus choquante de cette journée. L’intérieur du monument [l’Arc de triomphe] a, vous allez le voir, été entièrement saccagé. » Une statue de Marianne a « le crâne brisé », enchérit-on sur France 2. Et le monument a été tagué « comme le serait une simple façade de béton. Le symbole de Paris et de la Nation transformé en mur de slogans. Les enquêteurs de la police judiciaire en sont consternés, tout comme les Parisiens et les touristes. Ils assistent, médusés, aux premiers nettoyages. »
Quelques slogans (« OK Manu, on traverse », « Les gilets jaunes triompheront », « Mai 68, novembre 2018 », « Si haut que l’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul », etc.), effacés dès le lendemain, valaient-ils un tel élan d’émotion ? La même question a pu traverser l’esprit du téléspectateur belge ce 11 novembre 2020, jour de commémoration de l’armistice. À 19 heures 30, le journal de la télévision publique s’ouvre par ces mots de déploration : « Bonsoir à tous. L’expression “certains ne respectent rien” prend malheureusement toute sa valeur aujourd’hui. Cette nuit, à Namur, à la veille du 11 novembre, quatre monuments aux morts ont été vandalisés. Ils ont été tagués à la peinture. Un acte qui serait revendiqué par certains gilets jaunes. » Le présentateur reste prudent quant à l’établissement des faits. La responsabilité des gilets jaunes est évoquée au conditionnel et n’est attribuée qu’à « certains » d’entre eux1. Toutefois le ton et la place de la séquence en ouverture du journal ne laissent aucun doute quant à la gravité de ce qui vient de se produire.
La virulence des réactions pourrait étonner eu égard à la banalité des faits. Il ne se passe pas un jour sans que des tags soient apposés sur des bâtiments publics. À suivre le bourgmestre de Namur, Maxime Prévot, dont les propos ont été abondamment relayés dans la presse, on a pourtant affaire à « un acte odieux » accompli par une « bande de cons ». « Les gilets jaunes qui ont revendiqué ces actes de vandalisme se sont comportés comme de vrais connards. » À tel point qu’ils auraient « définitivement perdu le peu [de crédit] qu’il leur restait. Et leur honneur aussi. » Quant aux tags, ils sont qualifiés à la RTBF « d’inscriptions grossières ». Quoi que l’on pense de l’action elle-même, on cherche la grossièreté sous les slogans « Guerre à la guerre » et « Mort aux industries », auxquels ont été accolés le « A » cerclé des anarchistes et le symbole du pacifisme.
De Paris à Namur, les ressorts qui conduisent à faire de quelques tags un fait d’actualité majeur sont largement identiques. Là réside d’ailleurs l’intérêt de mettre en perspective deux évènements en apparence assez dissemblables. Pour se rendre compte de ce qui les rapproche, il nous faut mettre provisoirement en veille les sentiments d’affinité ou d’inimitié éprouvés à l’égard des faits en question.
La colère des Namurois
Ce 11 novembre, les principaux sites d’information du pays ont abondamment commenté l’évènement, usant d’un registre (la « sidération » des riverains, la « désolation » des passants, etc.) beaucoup mobilisé, deux ans auparavant, par leurs homologues français. Le récit journalistique reprend largement à son compte les mots du pouvoir. La Dernière Heure/Les sports titre, par exemple, « Les Namurois en colère : quatre monuments aux morts ont été tagués ». Au lecteur qui s’étonnerait de bénéficier d’un baromètre aussi précis de l’état de l’opinion publique quelques heures après les faits, la suite de l’article apporte quelques éclaircissements. La colère est celle du bourgmestre de la ville et de son échevin au Patrimoine, Tanguy Auspert, cité dans l’article : « Incompréhension. Colère. Quatre monuments aux morts ont subi des dégradations cette nuit. Je laisse à chacun·e le soin d’exprimer son ressenti face à cette indignité. » « La colère des Namurois » désigne ainsi par métonymie celle de responsables politiques locaux.
Le commentaire de l’échevin au Patrimoine mérite d’être cité dans son intégralité. « Passés ces moments de colère, nous nous remettrons au travail et les ouvriers communaux redonneront à ces éléments de notre patrimoine patriotique tout leur éclat. » Comment ne pas repenser, en lisant ces lignes, aux reportages mettant en scène des ouvriers municipaux, eux aussi vêtus de gilets jaunes, occupés à débarrasser les rues parisiennes des stigmates des manifestations ? Le message politique était alors clair : les gilets jaunes ne s’en prennent pas aux puissants, mais aux sans-grades, aux citoyens ordinaires (commerçants, riverains, ouvriers de la voirie), presque à eux-mêmes au fond. Ce 11 novembre, ce ne sont pas des ouvriers communaux, mais une « petite famille », venue spontanément nettoyer le monument, qui fera la une de l’actualité. Sorte de miroir inversé de l’«indignité » des « vandales » (« Aux actes de dégradation et de vandalisme, des jeunes Namurois ont répondu ce mercredi avec l’intelligence de la réparation », lit-on dans L’Avenir), elle devient en quelques heures le symbole autour duquel convergent journaux et télévisions. « Dès qu’ils ont appris la nouvelle, ces citoyens sont venus tenter d’effacer les dégâts », précise le reportage de la RTBF. « Chapeau à ces citoyens qui se mobilisent déjà maintenant pour nettoyer ce monument. Demain, nos ouvriers feront le nécessaire pour finir le nettoyage », commente le bourgmestre de Namur dans Le Soir, tandis qu’une photo illustre le dévouement du petit groupe félicité pour « sa bonne action ».
Un crédit déjà bien entamé ?
Comment rendre compte du sentiment d’effroi qui se dégage du récit journalistique ? Un premier élément d’explication est peut-être moins à chercher du côté des faits que de l’identité de ceux qui les ont commis. On mesure en effet l’incidence que peuvent avoir deux années de disqualification des gilets jaunes dans les discours publics. À en croire Maxime Prévot, le mouvement serait déjà discrédité, les évènements de la journée ne faisant que confirmer un processus en cours. Dans le même esprit, Sudinfo juge que cette action des « derniers “gilets jaunes”» ne va « pas les aider à retisser des liens avec les citoyens ». Tout porte donc à penser que les liens étaient déjà distendus, bien que rien ne vienne corroborer pareille appréciation. Ces jugements participent ainsi à produire une opinion qu’ils ne font en apparence que relayer. Les commentaires des lecteurs (« Attitude de déchets de la citoyenneté », « Honte à ces idiots », etc.) auraient-ils été différents en bas d’un article moins hostile à l’action du jour et inscrit dans une autre couverture globale du mouvement ?
Cette disqualification rappelle celle des gilets jaunes français auprès des médias hexagonaux. Dès les premières semaines du mouvement, l’intrusion des classes populaires provinciales dans les beaux quartiers parisiens provoque des réactions épidermiques que ne suffit pas à expliquer la crainte de dégradations. Pendant plusieurs mois, la représentation des gilets jaunes en illettrés, inaptes à la pensée, plus ou moins fascisants et gangrénés par le ressentiment va servir de grille de lecture à nombre d’articles et de reportages2.
Ceci n’est pas qu’une statue
Le parallèle avec le traitement médiatique des gilets jaunes français se justifie pour une autre raison. C’est bien parce qu’ils profanent un lieu sacralisé que la présence de quelques « casseurs » en haut de l’Arc de triomphe avait à ce point heurté certains commentateurs : « l’Histoire retiendra surtout cette stupéfiante image : les casseurs sur la terrasse panoramique de l’Arc de triomphe » (France 2).
Deux ans plus tard, à Namur, les tagueurs n’ont pas peinturluré une statue quelconque. Ils s’en sont pris à un symbole de l’historiographie nationale. Or, on ne badine pas avec le sacré : il n’est pas question de s’adresser en termes ordinaires à un roi ou un président en exercice, de saisir l’hostie bénie comme un vulgaire morceau de pain ou de caricaturer la figure du prophète. Tout groupe social trace ses propres frontières entre le profane et le sacré. C’est un fait dont il n’y a pas nécessairement lieu de s’offusquer. Mais on gagne à se mettre au clair sur le tracé de ses propres frontières. Faute de quoi, on en vient à chérir le blasphème quand il cible le sacré d’autrui, mais à hurler à l’hérésie lorsqu’on s’en prend à sa propre religiosité, fût-elle déchristianisée.
Les dégradations de monuments publics sont d’ailleurs loin de toutes se valoir sur le marché de l’indignation médiatique. Elles sont étroitement indexées à l’identité des contrevenants et la valeur symbolique du bien dégradé. On pense d’abord à ces insurrections victorieuses qui s’achèvent sous les vivats par la destruction de la statue du leadeur déchu. Mais nul besoin de courir le monde pour illustrer la chose. Le 11 janvier 2018, une statue du roi Léopold II est déboulonnée à Bruxelles. L’action aurait soulevé les plus vives condamnations quelques années auparavant, quand le récit colonial de l’ancienne métropole restait intouchable. Mais les mentalités évoluent peu à peu, comme en témoigne le lancement de la séquence diffusée dans le journal de la RTBF. « Les habitués du parc Duden à Forest à Bruxelles ont été surpris ce matin, en tout cas les plus attentifs, car le buste de Léopold II a été enlevé de son socle la nuit dernière. » « Surprise » et non « désolation », « enlèvement » plutôt que « vandalisme », le ton est déjà bien différent. D’autant que l’action est soutenue par les mots d’un « écrivain engagé » qui dit « comprendre l’exaspération des jeunes Congolais ». Quant aux inscriptions taguées sur le socle du monument (« Congo free state & “Congo horrors” explanatory text = necessary »), elles apparaissent à l’antenne, mais ne font l’objet d’aucun commentaire.
L’autorité du discours
Cette lecture politique contraste avec le registre moral et policier sous lequel est traitée l’affaire du monument aux morts namurois. Les auteurs ne sont cette fois pas présentés comme des « militants politiques », mais comme des « vandales », soit des personnes « qui, délibérément, par plaisir ou par méchanceté, abiment, détruisent des œuvres d’art, des choses belles ou utiles », nous apprend le Trésor de la langue française. Aucun « écrivain engagé » n’est d’ailleurs appelé à la rescousse des activistes. La parole est laissée à un professeur d’histoire de l’université de Namur, accessoirement aussi bourgmestre de Dinant sous les couleurs du CDH. Historien, bourgmestre, représentant de parti, sous lequel de ces titres Antoine Tixhon s’exprime-t-il quand il pointe « une confusion » dans l’esprit des activistes, lesquels refusant de voir que les personnes mortes au combat « se sont consacrées aux autres avec un sentiment d’altruisme » ?
Bien plus, cette lecture de l’Histoire fait-elle autorité au point de renvoyer ceux qui la contestent dans les ténèbres de l’irrationalité ? Après tout, on ne manque pas non plus d’arguments pour voir dans les soldats de 14 – 18 de pauvres gars envoyés à une mort probable plutôt que des héros ayant choisi de se sacrifier pour la nation. Tel semble être l’esprit du communiqué des activistes namurois : « nous serons toujours réfractaires à ces formes de mise au pas au service de cette baliverne qu’est la patrie et qui, finalement, ne sert que les nantis pendant que les pauvres s’entretuent au front ». Aussi, plutôt qu’une volonté de « salir ainsi la mémoire des anciens combattants et de tous ceux qui ont sacrifié leur vie pour nos libertés » (Maxime Prévot), rien n’empêcherait de voir sous cette action un hommage rendu aux soldats tués dans la boucherie de la Grande Guerre et auxquels la rengaine de l’héroïsme patriotique ne rend guère justice lors des célébrations officielles. Lecture discutable, sans doute, mais qui trouverait sa place dans un espace médiatique pluraliste.
On peut donner crédit à RTL-TVI d’avoir lancé la discussion lors d’un débat organisé dans le cadre de l’émission C’est pas tous les jours dimanche le 15 novembre 2020. Mais sous des modalités telles qu’il était acquis d’avance que rien ne pourrait être dit en dehors de quelques idées déjà reçues, susceptibles d’être ramassées en deux ou trois courtes phrases. En plus de l’animateur, d’une journaliste et d’un chroniqueur, deux historiennes sont invitées en plateau et un représentant des gilets jaunes est convié à intervenir en duplex. Les six intervenants bénéficient de neuf minutes, montre en main, pour débattre autour de la question : « Les industriels responsables de la Grande Guerre ? ».
Mieux vaut donc être familier avec les codes de la communication télévisuelle et bénéficier de l’autorité statutaire minimale pour ne pas être interrompu au bout d’une demi-phrase. Yvan « le jaune » en fera l’expérience. Coupé une première fois au bout de trente secondes de parole (« OK. Bon d’accord… oui… oui… bon alors je vais vous arrêter parce que là on est parti sur vraiment tout autre chose, c’était pas ça qu’on n’avait convenu avec vous »), il la récupèrera en fin d’émission, sommé de revenir « en une phrase » sur les enjeux industriels sous-jacents au déclenchement de la Première Guerre mondiale. On voit mal, dans ces conditions, comment infléchir un tant soit peu une lecture des faits répétée depuis plusieurs jours sur tous les supports…
- De fait, le porte-parole des gilets jaunes namurois se désolidarisera de l’action.
- Pour plus de développements, voir Siroux J.-L., Qu’ils se servent de leurs armes. Le traitement médiatique des Gilets jaunes, Éditions du Croquant, Vulaines-Sur-Seine, 2020.
