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Les plombiers sont en retard

Numéro 2 Février 2011 par Lechat Benoît

février 2011

Les trains ? Un an après la catas­trophe de Bui­zin­gen, on vou­drait être bien cer­tain que la SNCB va enfin se doter d’«une vraie culture de la sécu­ri­té », comme l’a pré­co­ni­sée la com­mis­sion par­le­men­taire qui s’est pen­chée sur les causes de la catas­trophe. Mais plus sim­ple­ment, on se sur­prend déjà à se réjouir lorsqu’un train entre enfin […]

Les trains ? Un an après la catas­trophe de Bui­zin­gen, on vou­drait être bien cer­tain que la SNCB va enfin se doter d’«une vraie culture de la sécu­ri­té », comme l’a pré­co­ni­sée la com­mis­sion par­le­men­taire qui s’est pen­chée sur les causes de la catas­trophe. Mais plus sim­ple­ment, on se sur­prend déjà à se réjouir lorsqu’un train entre enfin en gare, parce que depuis 2010, c’est la ponc­tua­li­té géné­rale qui a com­plè­te­ment déraillé. En matière poli­tique tout autant qu’en matière fer­ro­viaire, l’énervement des usa­gers est gon­flé par l’incompréhension des motifs invo­qués, comme ce « pro­blème d’allocation de per­son­nel », pour dire qu’en réa­li­té, il a fal­lu trente minutes afin de rem­pla­cer un conduc­teur malade… Et on se lais­se­rait bien aller à l’idée de mani­fes­ter sur les quais pour que les trains arrivent à l’heure, en imi­tant ces 40.000 Belges qui sont des­cen­dus un dimanche après-midi dans les rues de Bruxelles pour récla­mer un gou­ver­ne­ment, au moment pré­cis où les Tuni­siens et les Égyp­tiens exi­geaient le départ du leur.

Une manifestation libérale

Incom­pré­hen­sion fer­ro­viaire, incom­pré­hen­sion citoyenne… Le 23 jan­vier, manif sans slo­gan autre que celui de la honte de ne pas avoir de gou­ver­ne­ment et la rage d’en vou­loir un, presque à n’importe quel prix. Manif libé­rale, au sens où depuis Ben­ja­min Constant, la liber­té des modernes, c’est le droit de ne pas faire de poli­tique et de se lais­ser repré­sen­ter… Triste divi­sion anti­ci­toyenne du tra­vail : aux plom­biers poli­tiques la tuyau­te­rie ins­ti­tu­tion­nelle, aux qui­dams non pro­fes­sion­nels de la chose publique, le droit de n’y rien com­prendre et de vaquer à leurs occu­pa­tions. Mais à force d’avoir mar­te­lé pen­dant des lunes, comme l’a fait l’essentiel de la classe poli­tique fran­co­phone, que les « pro­blèmes com­mu­nau­taires » n’étaient pas « les vrais pro­blèmes des vrais gens », on ne doit pas s’étonner que ces « faux pro­blèmes » finissent par écla­ter à la figure, dans une longue défla­gra­tion aus­si molle que terne.

Inquiétantes indiscrétions

Du coup, on se sur­prend à rêver de mani­fes­ter pour récla­mer la libé­ra­tion des for­çats de la rue de la Loi, comme les ont dési­gnés les rédac­tions de La Libre Bel­gique et du Mor­gen dans la série d’articles qu’ils ont consa­crés à l’interminable pro­ces­sus de négo­cia­tions gou­ver­ne­men­tales, enta­mé en réa­li­té depuis 2007 et les ratés de l’orange-bleue. Qu’une telle série de repor­tages sur les cou­lisses des négo­cia­tions ait pu être rédi­gée alors que celles-ci sont très loin d’être ache­vées est déjà une indice de leurs (faibles) chances de réus­site. Dans un exer­cice com­pa­rable mené en 1989, Hugo De Rid­der avait pu, au moins, racon­ter une réus­site, celle des « cent jours » de Jean-Luc Dehaene pour régler la crise fou­ron­naise, com­mu­nau­ta­ri­ser l’enseignement, négo­cier une loi de finan­ce­ment des Com­mu­nau­tés et des Régions… Cette fois, on hésite entre deux ana­lyses : soit les appren­tis plom­biers de 2010 n’ont pas été en mesure de résis­ter à la ten­ta­tion quelque peu nar­cis­sique de faire par­tie de la grande cor­po­ra­tion, soit leurs abon­dantes indis­cré­tions démontrent un manque radi­cal de confiance et donc l’impossibilité pra­tique de par­ve­nir jamais à un accord.

Un fédéralisme d’emblée inachevé

À relire les recons­ti­tu­tions des jour­na­listes de La Libre et du Mor­gen, on per­çoit certes très bien l’écart abys­sal entre les posi­tions des par­tis du Nord et du Sud, mais on ne peut se défaire de l’impression que les for­çats de la rue de la Loi sont comme les par­ti­ci­pants d’un spec­tacle de télé­réa­li­té, enfer­més dans un châ­teau, pour un jeu dont ils ne connai­traient pas vrai­ment les règles et les objec­tifs, sinon qu’il s’agit de trou­ver un « accord » et de for­mer enfin un « gou­ver­ne­ment ». Les enjeux réels de la négo­cia­tion, les axes de désac­cord, leurs rap­ports avec les réa­li­tés sociales de la Wal­lo­nie, de Bruxelles et de la Flandre paraissent très éloi­gnés, voire car­ré­ment obs­curs. Et donc l’incapacité à s’entendre com­plè­te­ment mys­té­rieuse, pour les par­ti­ci­pants, comme pour les téléspectateurs…

La dette cachée des plombiers

Pour­tant, depuis le 5 mai 1993, au moins, c’est-à-dire depuis que la Bel­gique est deve­nue offi­ciel­le­ment fédé­rale, nous aurions dû savoir que notre fédé­ra­lisme était inache­vé, que si les fran­co­phones pen­saient qu’il avait atteint son « point d’équilibre », tous les par­tis fla­mands consi­dé­raient qu’il était un « work in pro­gress ». Depuis, quinze années de déni ont caché sous le tapis de nos som­meils citoyens le fait que les solu­tions mises en œuvre par les plom­biers pour conci­lier les demandes des dif­fé­rentes Com­mu­nau­tés et Régions avaient en réa­li­té pro­duit de nou­veaux pro­blèmes, peut-être encore plus complexes.

Rappels

Alors, en guise de petite contri­bu­tion à la libé­ra­tion des for­çats, on invi­te­ra le lec­teur à relire une fois encore les deux listes éta­blies par Paul Wynants1 en 2004 pour expli­quer l’«évaporation » du fédé­ra­lisme belge : la liste des demandes de départ ayant jus­ti­fié sa mise en place et celle des traits cen­tri­fuges que les solu­tions mises en place par les plom­biers auront main­te­nus voire ren­for­cés. 1. Liste des demandes (en ten­sion) de départ : la demande fla­mande d’émancipation d’abord cultu­relle, la volon­té wal­lonne d’obtenir des outils de recon­ver­sions éco­no­miques adap­tés à la Wal­lo­nie, l’aspiration des Bruxel­lois à voir leur Région recon­nue comme une Région à part entière et l’attachement de nom­breux belges à l’unité du pays.

2. Liste des traits cen­tri­fuges du fédé­ra­lisme belge : l’absence de hié­rar­chie des normes entre le fédé­ral, les Com­mu­nau­tés et les Régions, l’absence de défi­ni­tion « posi­tive » du fédé­ral qui serait accep­tée par les enti­tés fédé­rées, un fédé­ra­lisme dual (à deux Com­mu­nau­tés) qui déres­pon­sa­bi­lise chaque Com­mu­nau­té et ren­voie sur l’autre la res­pon­sa­bi­li­té de ses propres dif­fi­cul­tés et qui favo­rise le sous-natio­na­lisme éco­no­mique, au sens de la défense du « juste retour », un fédé­ra­lisme qui se prive d’instruments fédé­ra­teurs réel­le­ment démo­cra­tiques (comme une cir­cons­crip­tion fédé­rale et des par­tis fédé­raux), un fédé­ra­lisme qui conserve un mal­en­ten­du sur le carac­tère abso­lu de l’homogénéité lin­guis­tique des territoires.

Pas d’acteurs pour un accord durable

En ce début de 2011, on ne peut que réaf­fir­mer que tant que les par­tis fla­mands et fran­co­phones n’auront pas trou­vé de solu­tions par­ta­gées et expri­mées aux pro­blèmes posés par ces constats, toute sor­tie de la crise poli­tique dans laquelle le pays est enli­sé depuis 2007 risque bel et bien de n’être que pro­vi­soire. Le pro­blème, c’est que les acteurs cen­sés répondre à ces ques­tions ne sont plus néces­sai­re­ment autant en mesure de le faire que dans les années nonante. L’État de capi­lo­tade actuel de l’héritier du CVP annon­cé à 12,9% (!) dans le der­nier son­dage réa­li­sé par Dedi­ca­ted Research pour le jour­nal Vers l’Avenir peut lais­ser pan­tois. La stra­té­gie des deux fers au feu (occu­per le niveau natio­nal ou fédé­ral belge et assu­rer l’émancipation fla­mande) a som­bré dans le cau­che­mar de la N‑VA (à 33 % dans le même son­dage). Et per­sonne au sein de ce par­ti ne semble avoir les reins assez solides pour l’émanciper par rap­port à la ligne impo­sée par Bart De Wever. Du point de vue de la pure méca­nique poli­tique, ce n’est donc pas pour demain ou même pour après-demain qu’un accord durable pour­ra voir le jour sur le plan ins­ti­tu­tion­nel, au sens où la N‑VA, par­ti sépa­ra­tiste, n’a sans doute aucun inté­rêt à la dis­pa­ri­tion des sus­nom­més traits cen­tri­fuges. Cela n’exclut en rien la pos­si­bi­li­té d’un apai­se­ment pro­vi­soire ou par­tiel, que ce soit sur le bud­get de 2011 ou même sur le plan ins­ti­tu­tion­nel, avec cepen­dant le risque que celui-ci, comme par le pas­sé, ne reporte le règle­ment des pro­blèmes de fond ren­dus plus inex­tri­cables par les nou­veaux mal­en­ten­dus que ce nou­vel accord aura néces­si­té. Pour y par­ve­nir, il fau­dra chan­ger de méthode, sor­tir de l’ère des plom­biers, orga­ni­ser un tra­vail démo­cra­tique en pre­nant — au mini­mum — pour point de départ les deux rap­pels des demandes en ten­sion et des traits cen­tri­fuges. On attend la nais­sance — en Flandre ? — du vrai mou­ve­ment citoyen — qui s’y attè­le­ra. On peut tou­jours rêver. 

  1. Paul Wynants, Ori­gines, carac­tères et éva­po­ra­tion du fédé­ra­lisme en Bel­gique, Liber Ami­co­rum J.-P. De Bandt, Bruy­landt, 2004, p. 1007 – 1044.

Lechat Benoît


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