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Les mots pour rire

Numéro 2 - 2020 - consommation Langue média par Dominique Maes

mars 2020

Consom­ma­trices, consom­ma­teurs, comme nous aime­rions vous éveiller sou­dain du bout de la langue ! Nous cau­sons bien sûr de celle que l’on nomme mater­nelle et que nous ten­tons de culti­ver un peu en étant conscient de ne jamais assez la connaitre. Nous étions récem­ment ava­chi, comme vous l’êtes si sou­vent, devant un poste de télé­vi­sion obsolète, […]

Billet d’humeur

Consom­ma­trices, consom­ma­teurs, comme nous aime­rions vous éveiller sou­dain du bout de la langue !

Nous cau­sons bien sûr de celle que l’on nomme mater­nelle et que nous ten­tons de culti­ver un peu en étant conscient de ne jamais assez la connaitre.

Nous étions récem­ment ava­chi, comme vous l’êtes si sou­vent, devant un poste de télé­vi­sion obso­lète, mais encore suf­fi­sam­ment effi­cace pour fem­bréer les trin­que­nicques quo­ti­diennes en évi­tant le moindre effort au spec­ta­teur afin d’assurer l’audience maximale.

Avouons-le, nous étions fati­gué. Non point par les cadences infer­nales d’une usine ou d’un hôpi­tal, par l’aliénation au tra­vail exi­gée par une quel­conque ins­ti­tu­tion ou par le trou noir qui entraine au déses­poir le pro­fes­seur lorsqu’il s’approche impru­dem­ment des béances cultu­relles de ses élèves. Que nen­ni ! Nous avons cou­ra­geu­se­ment fui tout cela pour ten­ter de pen­ser ce qui nous reste de vie. Mais cela aus­si, nous vous l’assurons, est assez épui­sant. Nous en étions même à nous deman­der si vivre n’est pas un tra­vail mortel.

Il était donc temps de nous détendre en fai­sant le vide. Quoi de mieux que nos chaines de télé­vi­sion ? Nous enfon­çâmes le bou­ton de télé­com­mande de l’appareil sus­nom­mé. Et ce fut l’électrochoc.

Un faraud à la syn­taxe dou­teuse inter­ro­geait plein de morgue, deux gode­lu­reaux ember­li­fi­co­tés, un dan­din et une gigo­lette, sur leur connais­sance rela­tive en chan­son­nettes débiles. La cha­leur du pla­teau fai­sait trans­pi­rer inélé­gam­ment les deux adver­saires tan­dis que le gam­bre­geux volu­bile, sorte de clown blanc sans âge au visage fen­du d’un sou­rire méca­nique, les bro­car­dait allè­gre­ment. Son masque de coin­te­rel res­tait, quant à lui, insen­sible à toute suda­tion ain­si qu’à l’empathie. Cela fri­sait l’impitoyable mise à mort. Hélas, depuis long­temps, le ridi­cule ne tue plus.

En fond de pla­teau, un groupe de méné­triers, trou­ba­dours et musi­cos, sans doute inter­mi­teux du spec­tacle, affu­blés de robes et de cos­tumes paille­tés qui eurent du suc­cès, jadis, dans quelques bals vil­la­geois, ten­taient de sou­te­nir les mal­adroites voca­lises des deux pigeons afin que l’on puisse recon­naitre les chan­sons popu­laires mas­sa­crées. Nous en res­tâmes un ins­tant bouche bée, oreilles débondant.

Puis, exas­pé­ré par le cres­te­let et ses dan­dins, nous zappâmes.

Sur­girent alors devant nos yeux ébau­bis, deux farauds du théâtre poli­tique, ges­ti­cu­lant entre la gauche et la droite, mais sou­mis à la tringle du marion­net­tiste. Le décor était beau, dans le genre conte de fées, avec châ­teau royal et diverses potiches en arrière-plan. Le pre­mier pan­tin, sorte de Gna­fron capa­ra­çon­né d’un lourd man­teau, taillé sans doute dans les ten­tures à car­reaux de sa Mère-Grand, déba­gou­lait quelques phrases mal­adroites. Il s’emberlucoquait, le drôle ! Mais soyons indul­gent : il jar­gon­nait dans une langue qui ne lui était, certes, ni mater­nelle ni clé­mente. L’autre, par contre, baboui­nait sec. Bouf­fard hilare et car­nas­sier, yeux de braises et la houppe d’un Riquet exal­té, habillé d’un cos­tume bleu élec­trique sem­blable à tous les faquins du Capi­tal, il égre­nait ses brim­bo­rions, volu­bile et visi­ble­ment très heu­reux d’être là.

Il jabo­ta la badau­de­rie sui­vante : « Je suis heu­reux de pou­voir annon­cer qu’après plu­sieurs heures d’une dis­cus­sion riche et intense, la déci­sion a été prise de pour­suivre des consul­ta­tions indis­pen­sables per­met­tant l’élaboration d’un nou­veau débat ras­sem­blant, cette fois, tous les par­te­naires sou­cieux de vou­loir faire avan­cer la situa­tion vu l’urgence de se retrou­ver autour d’une même table afin de sor­tir de l’impasse et relan­cer le débat pour peu que cha­cun, conscient de ses res­pon­sa­bi­li­tés, y mette de la bonne volonté…»

Balan­çant son sou­rire d’emboiseur et fier de son amphi­gou­ri, l’ambrelin ache­va de nous exas­pé­rer. Ne pou­vant lui infli­ger de dariole, nous lui cou­pâmes la parole qui mena­çait de des­go­siller. Nous accueillîmes en sou­pi­rant le silence bienvenu.

Alors sur­git en notre esprit rebelle et à nou­veau éveillé, cette inter­jec­tion spon­ta­née et pri­maire : « Quels cons ! ».

Ce qui ache­va de nous dépri­mer. Nous avons en effet le gout de l’injure bien pla­cée, du gros mot adé­quat, de l’invective jus­ti­fiée. Et les insup­por­tables insa­ni­tés média­tiques méri­taient certes un vocable bien sen­ti. Nous vou­lions nous y employer, rien que par amour de l’art. Mais nous culpa­bi­li­sâmes ins­tan­ta­né­ment d’avoir lais­sé notre esprit condi­tion­né par plus de deux-mille ans de culture patriar­cale, uti­li­ser le mot « con » dont l’origine (du monde), mérite bien autre chose qu’une uti­li­sa­tion inju­rieuse et nous entrai­ne­rait plu­tôt vers l’hommage et même la véné­ra­tion. Nous fûmes un ins­tant atten­dri par un voca­bu­laire sur­an­né, prêt à fêter comme le fit le bon Clé­ment Marot, les plus savou­reux secrets du corps fémi­nin en de jolis bla­sons bien trous­sés. Mais, Fou­tre­bleu, notre lan­gage a per­du beau­coup de sa saveur et notre époque s’égare encore dans la haine du corps et de nos belles dif­fé­rences. Les cli­chés réduc­teurs trans­mis par le média que nous venions de muse­ler nous firent à nou­veau gamberger.

Face à tant de bêtise contre laquelle il s’agit de nuire, comme le disait notre Frie­drich avant de péter un plomb, il nous vint le désir intense de déve­lop­per plus encore notre voca­bu­laire utile pour dézin­guer les gougnafiers.

Aus­si, mes chères consom­ma­trices, mes chers consom­ma­teurs, nous conti­nue­rons à vous sur­prendre en ne vous ven­dant rien, et nous vous offri­rons désor­mais sans rien exi­ger d’autre que ce rire qui est un début de conscience, des col­lec­tions infi­nies de gros mots jubilatoires.

Éruc­tant tel le Capi­taine tou­jours ad hoc, nous vomi­rons nos mor­bleu, nodo­cé­phale, jar­ni­co­ton, mor­diou, pal­sem­bleu, caque­sangue et sapre­lotte ! Sus aux gaba­tines ! Tâtons de la pico­te­rie ! Emmer­douillons les tor­fe­sors et les tri­bou­lets ! Bro­car­dons les mar­ga­jats. Morbigou !

Faites-en donc autant sinon davan­tage. Et quand vous n’en aurez plus, inven­tez-en d’autres ! Cela ne chan­ge­ra peut-être pas le monde (encore que dégom­mer les butors et pul­vé­ri­ser leurs calem­bre­daines et autres coque­ci­grues, c’est faire preuve de civisme), mais cela épi­ce­ra le quo­ti­dien et nous sou­la­ge­ra un ins­tant. Cape de Biou !

Dominique Maes


Auteur

imagier, écrivain, musicien et président directeur généreux de la Grande Droguerie poétique, magasin de produits imaginaires, www.grandedrogueriepoetique.net