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Les Juifs sous l’Occupation : une histoire à la majorité

Numéro 3 Mars 2007 par Théo Hachez

mars 2007

À la suite du pré­sident Chi­rac pour la France, la démarche entre­prise à l’i­ni­tia­tive du Sénat de Bel­gique devrait logi­que­ment abou­tir à une décla­ra­tion offi­cielle de la Bel­gique sur la part qu’elle a prise dans la per­sé­cu­tion des Juifs pen­dant l’Oc­cu­pa­tion. Sous le titre « La Bel­gique docile », le groupe d’his­to­riens char­gé de reve­nir sur cette période sombre établit […]

À la suite du pré­sident Chi­rac pour la France, la démarche entre­prise à l’i­ni­tia­tive du Sénat de Bel­gique devrait logi­que­ment abou­tir à une décla­ra­tion offi­cielle de la Bel­gique sur la part qu’elle a prise dans la per­sé­cu­tion des Juifs pen­dant l’Oc­cu­pa­tion. Sous le titre « La Bel­gique docile », le groupe d’his­to­riens char­gé de reve­nir sur cette période sombre éta­blit bien une res­pon­sa­bi­li­té des auto­ri­tés belges, mais la pré­sen­ta­tion qui en est faite dans leurs conclu­sions finales en brouille à des­sein les contours exacts. Comme si le cadrage et l’é­clai­rage des faits avaient été réglés par une sorte de com­pro­mis natio­nal acquis sur le dos de l’histoire.

Soixante et des ans après, fal­lait-il ®ouvrir ce dos­sier ? Pour les per­sonnes morales, en tout cas, le temps ne fait rien à l’af­faire. Du reste, l’en­jeu ne se limite pas à ce que peuvent légi­ti­me­ment attendre les vic­times et leurs des­cen­dants, mais s’é­tend aus­si au res­pect que tous les citoyens d’au­jourd’­hui et de demain auront pour un État de droit dont ils sont démo­cra­ti­que­ment par­tie pre­nante et qui se veut gar­dien des droits de cha­cun. Remuer la pous­sière, ce n’est donc pas un pur exer­cice de vani­té ou de pos­ture, mais d’i­den­ti­té. Pour pou­voir se regar­der en face et se pré­ser­ver de dérives futures, il faut savoir ce qui a été com­mis, qu’on le veuille ou pas, en notre nom.
Le groupe des his­to­riens char­gé par le Sénat a pro­duit un rap­port de plus de 1 100 pages ren­du public ce 14 février. Coor­don­né par le direc­teur du Centre d’é­tudes et de docu­men­ta­tion guerre et socié­tés contem­po­raines (Ceges), le tra­vail à accom­plir était énorme même s’il pou­vait s’ap­puyer sur des pré­cur­seurs comme Maxime Stein­berg ou Lie­ven Sae­rens et sur un accès faci­li­té à des archives inéga­le­ment com­plètes . Est-ce la voca­tion de l’his­to­rien de répondre à une telle com­mande poli­tique ? Débat aca­dé­mique du moment que cette contri­bu­tion est indis­pen­sable et qu’elle s’ac­com­pagne de garan­ties d’in­dé­pen­dance. Qui d’autre, en effet ? Du reste, dans ce cas, pour la recons­ti­tu­tion pré­cise des faits et le diag­nos­tic glo­bal de « doci­li­té » de la Bel­gique occu­pée, la qua­li­té du tra­vail ne sera sans doute pas, à juste titre, dis­cu­tée. Mais ce que nous apprennent les conclu­sions géné­rales du rap­port, c’est qu’entre des pré­misses exactes et une syn­thèse juste, peuvent se glis­ser des inter­pré­ta­tions déli­bé­ré­ment tendancieuses.

Cadrage

« Véri­fier l’é­ven­tuelle impli­ca­tion des auto­ri­tés belges dans la per­sé­cu­tion et la dépor­ta­tion de la popu­la­tion juive pen­dant l’oc­cu­pa­tion nazie de la Bel­gique » : ain­si était for­mu­lée, au départ, la mis­sion des his­to­riens (rap­pe­lé en page 4 du rap­port). À l’ar­ri­vée, les conclu­sions ont en effet lar­ge­ment débor­dé le pro­pos : « Per­son­nel­le­ment, je pense que cette étude sur l’at­ti­tude des auto­ri­tés dans la tra­gé­die juive pen­dant la Seconde Guerre scrute en réa­li­té l’âme de la socié­té belge durant la période char­nière des années trente/cinquante », confesse Rudi Van Doors­laer, archi­tecte de ce qu’il qua­li­fie modes­te­ment de mag­num opus. Le glis­se­ment des termes vers la géné­ra­li­té bru­meuse (atti­tude pour impli­ca­tion, tra­gé­die pour per­sé­cu­tion et dépor­ta­tion, socié­té au lieu d’au­to­ri­tés…) de même que l’am­pleur de la période consi­dé­rée (30/50 au lieu de l’Oc­cu­pa­tion) élar­gissent assu­ré­ment l’ambition.

L’his­toire se doit de repla­cer les faits qu’elle recons­ti­tue dans leur contexte. Comme le sou­ligne le rap­port, « la posi­tion cen­trale qu’oc­cupe aujourd’­hui le judéo­cide dans la façon de conce­voir la Seconde Guerre mon­diale entraine faci­le­ment une inter­pré­ta­tion ana­chro­nique des faits ». La res­pon­sa­bi­li­té péda­go­gique était évi­dente face au carac­tère aveu­glant des évi­dences rétros­pec­tives qui servent trop sou­vent de repères dans une période sombre heu­reu­se­ment vouée à faire office de repous­soir aujourd’­hui. Com­ment, en effet, éclai­rer les actes de l’ad­mi­nis­tra­tion et de la police sans exa­mi­ner la conscience et la per­cep­tion qu’ils pou­vaient avoir de la gra­vi­té de leurs actes et de leurs consé­quences ? Les dis­cri­mi­na­tions d’a­bord, puis les bri­mades et fina­le­ment les dépor­ta­tions dont ces auto­ri­tés se sont ren­dues par­fois plus que com­plices ne s’ins­cri­vaient pas dans la connais­sance posi­tive du plan géno­ci­daire. La dési­gna­tion même des vic­times comme juives fait dif­fi­cul­té : la caté­go­rie s’im­pose dans l’œil de l’oc­cu­pant comme raciale, mais vise sub­stan­tiel­le­ment des per­sonnes dont 95 % sont non Belges et, à la veille de l’in­va­sion, assi­mi­lées sou­vent, par leur natio­na­li­té même, à l’en­ne­mi. L’exa­men de l’at­ti­tude du gou­ver­ne­ment de Londres et la prise en compte de l’a­près-guerre sont des ini­tia­tives heu­reuses en regard du man­dat res­treint des historiens.

Mais repla­cer les faits dans leur contexte, ce n’est pas les y dis­soudre. Ain­si, on admet­tra sans peine avec Van Doors­laer que les années trente à cin­quante, « c’est par excel­lence une période au cours de laquelle la cra­tie (sic) libé­rale est remise en ques­tion ». Soit, pour­vu alors qu’il nous explique à quel miracle on a dû le main­tien d’un régime par­le­men­taire en Bel­gique jus­qu’à l’in­va­sion de mai 1940, alors même que les élites poli­tiques de l’é­poque nous sont décrites comme uni­for­mé­ment ten­tées par un ordre nou­veau cor­po­ra­tiste. Ain­si, la géné­ra­li­té grise (« l’âme de la socié­té belge ») se trouve en charge de résu­mer les dif­fé­rentes phases d’un conflit entre noir et blanc, à tout le moins entre clair et foncé.

Éclairage

Dans les conclu­sions géné­rales, une atmo­sphère glauque domine en effet. À titre d’exemple, même le contraste entre les atti­tudes des auto­ri­tés locales d’An­vers et de Bruxelles, d’a­bord mis en évi­dence, est étran­ge­ment réduit. L’exa­men des archives fait appa­raitre que le long de l’Es­caut on ne se contente pas d’ap­pli­quer à la lettre les volon­tés de l’oc­cu­pant et qu’on prend même l’i­ni­tia­tive d’or­ga­ni­ser des rafles, alors même qu’à Bruxelles, en ce même début d’an­née 1942, on com­mence à sérieu­se­ment renâ­cler, notam­ment sur la ségré­ga­tion sco­laire des enfants juifs, et l’on se refuse à dis­tri­buer l’é­toile jaune comme à par­ti­ci­per à la rafle de septembre.

À la hau­teur de vue de Van Doors­laer, les moti­va­tions des uns et des autres sont « poli­ti­co-idéo­lo­giques ». À Anvers, le com­por­te­ment s’ex­plique par « une ten­ta­tive proac­tive (sic) de s’in­té­grer à l’Ordre nou­veau alle­mand ou fla­man­do-alle­mand (re-sic) ». Pour Bruxelles (et Liège qui « s’empresse de l’i­mi­ter »), il nous signale qu’à cette époque, « les inhi­bi­tions à la ger­ma­no­pho­bie s’é­va­nouissent », parce que la vic­toire finale alle­mande n’est plus si assu­rée et que les auto­ri­tés locales s’at­tendent à être dégom­mées sous peu par l’ins­tal­la­tion du « Grand Bruxelles ». De part et d’autre, l’at­ti­tude à l’é­gard des Juifs est don­née pour non per­ti­nente : soit elle découle de l’im­pé­ra­tif de plaire aux occu­pants et d’en­gran­ger des béné­fices poli­tiques, soit elle n’est qu’un pré­texte patrio­tique pour lui faire la nique. Car, nous dit-on, « le manque de com­pré­hen­sion des élé­ments idéo­lo­giques fon­da­men­taux et une inter­pré­ta­tion qua­si exclu­si­ve­ment patriotique/nationaliste du second conflit mon­dial demeu­re­ront des constantes de la vision de la ques­tion juive par l’É­tat belge ». Le juste équi­libre consiste donc à mettre en avant « la toile de fond » que consti­tue « la pré­sence per­ma­nente des dif­fé­rentes iden­ti­tés natio­nales dans le Nord et le Sud du pays ».

Si Van Doors­laer et ses réfé­rents ont excé­dé leur man­dat ini­tial, c’est mani­fes­te­ment pour faire pas­ser en force une inter­pré­ta­tion uni­la­té­ra­le­ment natio­na­liste (belge ou fla­mande) qui place tout le monde sur le même plan. Un tel éclai­rage des actes et atti­tudes des auto­ri­tés belges qui élude tout sen­ti­ment huma­ni­taire per­met une pré­sen­ta­tion symé­trique des moti­va­tions. Ain­si, on fait endos­ser au pas­sé et à son inter­pré­ta­tion « à la majo­ri­té  » la charge de l’é­qui­libre moral et poli­tique sou­hai­table aujourd’­hui entre les deux « grandes com­mu­nau­tés » du pays.
Mal­heu­reu­se­ment, on sait aus­si que cette vision « poli­ti­que­ment cor­recte » pour le mou­ve­ment fla­mand empêche d’a­per­ce­voir la faible inhi­bi­tion du vote d’ex­trême droite à Anvers et ailleurs en Flandre.

Tout cela s’ob­tient au prix d’un déni sélec­tif qu’il serait vain ici de pré­tendre répa­rer. Que la Bel­gique offi­cielle ait été docile sous l’Oc­cu­pa­tion, soit. S’ils se sont écra­sés ensuite avec l’a­val des magis­trats, on relève que, dès l’au­tomne 1940, les secré­taires géné­raux ont quand même com­men­cé par refu­ser de pro­mul­guer les pre­mières mesures anti­juives (les moins bru­tales) et ceci mal­gré toutes les bonnes rai­sons qui les pous­se­ront ensuite au prag­ma­tisme. Car cette « âme de la socié­té belge » était plus divi­sée et plus diverse dans ses états que le rap­port qui pré­tend la scru­ter ne le recon­nait : l’a­li­bi du contexte ne sert qu’à peindre un pas­sé uni, gris sur gris.

Ain­si rap­pe­lons que, comme aujourd’­hui le sort des sans-papiers, la fer­me­ture de la fron­tière alle­mande aux réfu­giés juifs, pen­dant quelques mois en 1938, avait sus­ci­té des pro­tes­ta­tions vives et indi­gnées. Évi­dem­ment mino­ri­taires, comme la résis­tance (le mot n’est pas impri­mé une seule fois dans les cin­quante pages du rap­port final), ou comme ces com­por­te­ments indi­vi­duels que l’on s’est plu à recon­naitre à la fois comme héroïques et ordi­naires. Noyer l’Oc­cu­pa­tion dans une période plus large revient aus­si à gom­mer la prise de conscience pro­gres­sive du géno­cide dans une époque qui aurait été vouée seule­ment et una­ni­me­ment aux ten­dances auto­ri­taires et au natio­na­lisme exal­té. Ce qui ferait oublier que la Décla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’homme a été adop­tée par les Nations unies en 1948, ou que les pré­misses de la construc­tion euro­péenne sont à cher­cher là aussi. 

Théo Hachez


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