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L’Eau d’Heure

Numéro 3 Juin par Anne-Marie Polomé

juin 2025

Elle entre dans le salon. Un manteau mouillé pendouille sur le dossier d’une chaise. Un parapluie noir gît, tout tordu, à côté du téléphone. Un gros homme pataud est plongé dans le journal, mal rasé, les pieds déchaussés posés sur la table. Cela sent presque la porcherie. — Chéri, tu veux bien remettre tes chaussures ? — Grumm ! Gustave […]

Italique

Elle entre dans le salon. Un manteau mouillé pendouille sur le dossier d’une chaise. Un parapluie noir gît, tout tordu, à côté du téléphone. Un gros homme pataud est plongé dans le journal, mal rasé, les pieds déchaussés posés sur la table. Cela sent presque la porcherie.

— Chéri, tu veux bien remettre tes chaussures ?

— Grumm !

Gustave grogne et ne lève pas les yeux. Ses pieds frétillent, ils ont gagné. Cela sent vraiment la porcherie.

Elle ne supporte plus rien, plus rien du tout. Gustave, ses pieds, son allure d’ours, sa respiration bruyante, sa présence même lui font horreur. Si elle dit « chéri », c’est seulement par habitude, le terme est obsolète. Elle se souvient pourtant de ses jeunes années, de son look craquant, de son visage qui s’illuminait dès qu’elle paraissait. Qu’est-il donc arrivé ? Tandis qu’elle compare le passé radieux au présent décrépit, elle sent la moutarde lui monter brusquement au nez. Cette odeur piquante acidifie son cerveau qui passe du neutre au perfide. Des idées guerrières y affluent, obscurcissent son raisonnement et elle prend la folle résolution de se débarrasser de Gustave à tout jamais. La méthode ? Imparable, nouvelle et sournoise. Pas besoin de corde, de pistolet ou de gourdin, de poison non plus. Ce sera plus subtil. Sa grande idée est la suivante : puisque Gustave est allergique aux cacahouètes, il cache vraisemblablement d’autres allergies plus mortifères que la première. Il doit bien exister une molécule parfumée toxique pour son organisme fragilisé. Il va se couvrir de pustules, les gratter et s’infecter ou, victime d’une apnée, la gorge gonflée, il va s’asphyxier lui-même, et tombera complètement raide. Plus naturelle que ça comme mort, ça n’existe pas. Le tout est de trouver une odeur sélective, pas une qui pue, je dois quand-même me protéger, mais une qui le tue, lui seul.

Elle prend un jour de congé et commence, dès le matin, à écumer les parfumeries. Elle ressort de la première boutique titubante d’avoir tant humé de parfums, eaux de toilette et savons. Elle emporte avec elle trente-six échantillons de toutes sortes qui lui permettront d’effectuer de premiers tests. La visite aux autres boutiques est postposée, car elle ne veut pas être arrêtée pour conduite en état d’ivresse. Eh bien oui ! Dans ce genre de commerce, il y a plein d’alcool dans l’air.

Le soir même, elle entre dans le salon, inondée du parfum d’un des échantillons. Le soin du vêtement allant de pair avec la qualité du produit, elle s’est habillée en blanc, couleur de deuil dans certaines civilisations, un blanc crème assorti au nom du parfum, car pour son coup d’essai, elle a choisi « Soir d’Ivoire ». « Ivoire », parce que ça lui fait penser au massacre des pachydermes, « Soir », parce qu’on est précisément le soir. Contrairement à l’habitude, Gustave lève le nez de son journal. Il tombe raide mort ? Pas du tout ! Une ébauche de sourire illumine son visage fatigué. Elle en est toute retournée et manque de succomber au désir d’arrêter les frais. Elle biffe de sa liste le parfum numéro 1, effet contraire à l’effet désiré.

Le soir suivant, test numéro 2, « Folie d’un Soir ». Cela semble approprié au grand soir où tout va sauter. Jolis vêtements, souper fin. Elle s’est déversé dans l’encolure le contenu de la petite ampoule. C’est même désagréable, car ça lui dégouline entre les seins. Elle ricane en fatiguant la salade folle et sursaute : Gustave s’est rasé, il s’est même fait chic. Le souper est sympa, l’ambiance légère. Test numéro 2, échec numéro 2.

« Rosée de Flore » l’approche du désespoir, car Gustave s’amène avec un énorme bouquet de fleurs des champs qu’il a pris la peine de cueillir lui-même. Avec « Eau des Nymphes », Gustave chantonne. « Larmes Divines » frôlent la catastrophe, son propre cœur se brise un peu. « Éclat d’Ivresse » et « Fraîcheur Câline » : n’en parlons pas, la décence l’interdit. Tant de tests, autant d’échecs.

« Ambroisie Sublime » et « Nectar de l’Olympe » filent tout droit à la poubelle. C’est normal ! Ce sont respectivement la nourriture et la boisson des dieux et sources d’immortalité. Son impatience lui a fait faire un choix stupide. Tout le reste des échantillons prend la même voie, direction la décharge, car qu’attendre d’ « Eau de Flotte », « Esprit de Miel », « Tendre Brume », « Délire de Babylone » et d’autres comme « Rose d’Antan ». Sa volonté vacille. Elle reprend goût à Gustave. Un mois s’écoule, deux, trois.

***

Elle entre dans le salon. Un manteau mouillé pendouille sur le dossier d’une chaise. Un parapluie noir gît, tout tordu, à côté du téléphone. Un gros homme pataud est plongé dans le journal, mal rasé, les pieds déchaussés posés sur la table. Cela sent presque la porcherie.

Son ardeur meurtrière reprend le dessus. Elle s’accorde un demi-jour de congé qu’elle passe dans une parfumerie à lire toutes les étiquettes des parfums. Des eaux de toilette et savons, elle ne se soucie guère, car le parfum n’y est pas assez concentré. Elle revient chez elle radieuse. « Chapelle n°1, 2, 3, 4 et 5 » sont, semble-il, sans danger du point de vue sémantique, mais c’est ambigu, car dans une chapelle ou une église on honore les morts, soit, mais on unit aussi les amants. « Bianca a, b, c, d, e », « Théophile α, ß, γ, δ, ε » et « Titus I, II, III, IV, V » rejoignent sa liste.

Premier soir, premier essai. Va pour « Titus IV ». Si elle choisit « Titus » e

n premier, c’est parce que l’empereur, de son vivant, n’était pas tellement regardant sur les droits de l’homme. En fait il s’en fichait carrément. Pourquoi « IV » ? Parce que ce chiffre est maudit en Chine : il porte malheur, sa prononciation y étant quasi la même que celle du mot « mort ». Elle s’imbibe donc de Titus IV, prépare un plat de spaghettis, s’emberlificote dans un grand châle blanc à la manière d’une toge antique et attend.

— Gustave, on mange !

Le chat s’amène et miaule de sa voix rauque. A croire que son nom est « On-mange ». Gustave arrive enfin, le regard vide. Il tournicote distraitement ses pâtes tièdes, en flanque partout, puis commence à discourir sur les origines de Rome et sa relation avec l’Étrurie. Zut, encore raté ! Titus titube, bascule et rejoint les échantillons à la poubelle. Les « Chapelle » (même le n°5), les « Bianca » et « Théophile » suivent le même chemin. Elle n’en peut plus. Grâce à sa fureur, le niveau de sa culture générale s’est pourtant élevé. Elle est maintenant capable de discourir sur l’histoire des lieux de culte, les chanteuses et sportives sur le retour et surtout sur les écrivains romantiques français du XIXème siècle. La grande science de Gustave a déteint sur elle. Comment il arrive à associer une odeur au nom du produit et, de là, à l’illustrer doctement est pour elle un insondable mystère.

Ce n’est pas du côté des parfums qu’elle trouvera son bonheur, à moins que…, mais bien sûr ! Les parfums pour hommes ! Comment n’y a‑t-elle pas songé plus tôt ! Le samedi suivant, elle écourte sa grasse matinée pour filer chez le parfumeur le plus proche. Le jeu des échantillons, c’est fini, il faut sortir l’artillerie lourde, car on doit frapper fort pour contrer un homme convaincu de sa supériorité. Elle ressort de la boutique le portefeuille vide. Comme c’est coûteux un parfum pour homme ! Ce soir-là, Gustave trouve un fort joli paquet près de son assiette. Il l’ouvre, et en sort « Hache Virile ». L’effet ne se fait pas attendre : il devient vert. Vert de rage.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Dis que je pue, tant que tu y es ! Combien as-tu payé ça ? Pauvre sotte, tu t’es encore fait avoir par la publicité. C’est ça, pleure, maintenant !

Elle verse en effet toutes les larmes de son corps et honnit en vrac Gustave qui aggrave son cas, le marketing, la société de consommation et elle-même, vu son manque cruel de psychologie.

Elle attend quelques jours que l’orage soit passé et, en dernier recours, essaie tout simplement l’Eau de Cologne. Cela semble désuet, d’accord, mais c’est un classique incontournable de la parfumerie. Avec une tendresse feinte, elle en étale quelques gouttes sur le cou de Gustave, un soir avant de se coucher. Pas de boutons, pas de crise d’asthme, ni de rage d’ailleurs. A part un petit bisou de Gustave qu’elle n’ose pas refuser, l’effet est nul.

***

Soudain, un jour où elle erre dans le petit commerce de proximité voisin, une idée l’éblouit : les déodorants pour toilettes, ces flacons au contenu mauve, jaune ou vert qui le dispersent par évaporation à partir d’un câble de coton à moitié tiré. Elle opte pour « Fraîcheur Lavande » et son esprit vagabonde en Provence. Le soir même, elle pose le flacon sur la tablette soulignant le miroir du WC, dévisse le couvercle, sort à moitié la languette de coton et ferme la porte. Gustave arrive, se lave les mains et surgit du petit endroit en hurlant, comme s’il jaillissait de l’antre du Malin. Elle y entre et en ressort précipitamment, au bord de la nausée. Effet mortifère nul, mais incitant à la colère pour Gustave et vomitif puissant pour elle. « Fraîcheur Lavande », destination poubelle.

L’eau de Javel, pourtant pas si inoffensive, n’a qu’un effet désinfectant. La maison entière y est passée : sol, éviers, frigo, … avec, comme résultats, un Gustave tout content et moi, vraiment crevée.

***

Le samedi suivant, il fait très beau !

— Chérie, que penses-tu d’une petite balade, au lac de L’Eau d’Heure, par exemple ?

L’après-midi s’étire. Après une halte bien méritée sur un banc, ils partent faire quelques pas le long du lac dont l’eau miroite si paisiblement. Elle se penche et ce qu’elle voit n’est pas joli, joli. Elle a, devant les yeux une horrible mégère hyper désagréable au regard mauvais. Une courte introspection lui fait deviner l’ampleur des dégâts. La raison de la métamorphose de Gustave ne se trouverait-elle pas aussi en elle ? Elle se penche davantage, encore un peu plus, perd l’équilibre, n’a plus pied et des milliards de milliards de molécules la submergent. Incapable de nager, Gustave patauge sur le bord du lac et hurle «  au secours, au secours…  ». Désespérée, errant à demi-noyée sous l’eau, elle tend les bras vers ce qui lui reste de lumière et, par chance, réussit à agripper un vieux bidon en plastique qui flottait là par hasard. Cette bouée providentielle la ramène à la surface de l’eau. Des mains l’attirent sur la terre ferme où elle s’effondre. Elle se réveille dans l’ambulance sous le regard ému de Gustave. Il brandit le vieux bidon.

— Regarde, voilà ton sauveur !

Elle réussit à lire, sur l’étiquette délavée, « ALIZÉ, LE DÉSODORISANT INDUSTRIEL CRÉÉ POUR AÉRER VOTRE ATELIER ».

Là-dessus, elle s’évanouit pour de bon.

Anne-Marie Polomé


Auteur

Docteure en sciences chimiques. Sa carrière académique se déroula où elle fut assistante et professeure de chimie aux futurs Ingénieurs de Gestion. Elle y donna également des cours d’été en chimie. Elle fait actuellement, comme flutiste, partie de la Philharmonie Concordia d’Ottignies-LLN. Elle publie sur Internet (Crescendo Magazine) la biographie de femmes compositrices des XVIIe, XIVe et XXe siècles.
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