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Le vernis du discours

Numéro 2 - 2019 par Laurence Rosier

mars 2019

Un des principes de l’analyse du discours est de situer toute production de discours. Selon un principe déjà énoncé par Montaigne au XVIe siècle, nous ne faisons jamais que nous entre-gloser : nous usons et réusons des mots, des images, des représentations déjà toujours là autour et avant. Ce qui n’empêche pas, bien évidemment, de créer […]

Le Mois

Un des principes de l’analyse du discours est de situer toute production de discours. Selon un principe déjà énoncé par Montaigne au XVIe siècle, nous ne faisons jamais que nous entre-gloser : nous usons et réusons des mots, des images, des représentations déjà toujours là autour et avant. Ce qui n’empêche pas, bien évidemment, de créer de nouveaux mots, locutions, expressions, de faire surgir de nouvelles représentations qui entrent en dialogue (ou en polémique) avec du déjà dit, du déjà montré, du déjà pensé. Le fait de détourner une locution, une image est une pratique sociale bien ancrée, des proverbes, du slogan politique ou publicitaire à la caricature en passant par les affiches des TD étudiants, les chansons de rap ou encore des titres des films pornographiques ; c’est aussi une techno-pratique qui, grâce aux hashtags et/ou sous la forme de mèmes, éléments culturels partagés, devient virale.

Un discours s’étudie dans son contexte de production et s’insère dans des interdiscours (une ou plusieurs lignées de discours antérieurs, de façon consciente, mais aussi le plus souvent largement inconsciente). Les effets produits par notre propre discours ne sont donc pas toujours tant s’en faut maitrisés : entre l’intention du producteur et l’effet produit sur le récepteur se jouent des accords et des désaccords, des discussions, des argumentaires, des affrontements, des polémiques. Le discours est aussi une arène.

La toile a offert un espace de conflits discursifs inédit que les analystes suivent, décortiquent avec leurs outils, mais il faut reconnaitre que l’analyse du discours est devenue un domaine public et que, comme on parle de linguistique ou de sociologie spontanée ou profane par exemple, on assiste tous les jours à des observations, voire des dissections autour de l’emploi des mots et des images par des non-spécialistes, mais tout à fait dotées de pertinence. La dimension méta (métalinguistique, métadiscursive, métaénonciative) des productions numériques alimente quotidiennement les débats sur le web 2.0.

L’un des topos privilégiés des échanges est ainsi les bons et mauvais usages de la langue (les évènements linguistiques comme l’écriture inclusive en sont un bel exemple). Un autre terrain de prédilection est le halo de discours autour de l’usage idéologique des mots et leur pouvoir performatif où l’on retrouve l’une des lignes de discours du purisme et l’imaginaire autour de la vie des mots : les mots qui puent, les mots qui tuent, les mots qui sauvent, les mots qui cachent la réalité… La langue de bois, le politiquement correct (ou non) sont constamment invoqués dans les débats et polémiques.

Une autre constante encore est la dichotomie entre la liberté d’expression, l’humour et la possibilité de « tout dire », par le biais de la formule incantatoire « on ne peut plus rien dire ».

L’analyse du discours offre-t-elle des outils pour avancer dans le champ de bataille de l’usage prescrit ou proscrit des mots et, plus largement, des images et des représentations (le discours n’est pas que du discours, mais englobe une dimension polysémiotique — photos, gifs, vidéos…)?

Je partirai d’un exemple qui a récemment agité une communauté sur Facebook autour du détournement multiple d’une image de l’allocution prononcée par le président Emmanuel Macron en pleine crise dite des « gilets jaunes » le 10 décembre 2018. Comme pour tout évènement médiatique, les commentaires participent aujourd’hui de la mise en spectacle ainsi que les figures du détournement et peuvent transformer un fait en évènement de réception. On a de cette manière pu voir une certaine photo circuler sur laquelle le président a les yeux fixes, les mains écartées posées devant lui. Dès le lendemain, la toile a relayé le top 5 des meilleurs détournements de cette image durant l’allocution aux gilets jaunes : Quand c’est moi le loup-garou et que j’essaie de rester serein ; quand le prof attend le silence ; quand tu attends que le vernis sèche ; quand t’es face à tes beaux-parents ; quand tu mens sur ton CV et que t’arrives à l’entretien d’embauche.

Le principe de ce type d’énoncé est évidemment d’être en connivence avec des connus culturels (jeu et référence enfantine, parcours scolaire, situation familiale, situation de travail). Une seule phrase est, dans les représentations stéréotypées classiques, genrée, celle du vernis à ongles.

Celles concernant le milieu scolaire (on a aussi trouvé la variation Quand tu tombes sur le sujet et que t’as pas révisé) peuvent aussi rappeler, en plus, un contexte concernant indirectement le couple Macron : tout le monde sait que Brigitte Macron était la professeure de son futur mari, même si les allusions scolaires peuvent être plus largement interprétées ; le mensonge sur CV est un tropisme de l’entretien d’embauche.

C’est la phrase sur le vernis qui a été relevée comme pouvant porter une charge homophobe. Pourquoi ? Les lignées discursives sont multiples même si la première interprétation pourrait être glosée rapidement par : « Le président attend que son vernis sèche alors qu’en face on a des gens les mains dans le cambouis et dans la misère ».

Mais revenons à la dimension homophobe. Si aujourd’hui des hommes portent parfois du vernis (sans être nécessairement homosexuels), on rappellera que l’année dernière pour soutenir la gay pride il avait été proposé de colorer l’ongle de son auriculaire. On aurait alors là un usage politique positif du vernis, au-delà des critères de genre et pour la fluidité des attitudes anciennement sexuées. Il suffit de taper dans Google « hommes et vernis » pour trouver : quand les hommes portent du vernis et qu’ils l’assument, le vernis pour homme, une nouvelle tendance, evolutionman le vernis pour homme, dans la suite du développement marketing des produits de beauté masculins. Le malepolish est devenu un hashtag en 2016, dans le sillage du couturier créateur Marc Jacobs. La même année, on a aussi vu dans les informations people, le footballeur Cristiano Ronaldo arborant des pieds vernis dont la vocation hésitait entre esthétique et protection des infections.

Mais ce n’est évidemment pas cette version positive, militante « modeuse » ou médicale qui est apparue dans l’image du président au vernis. Outre un effet de futilité, c’est en effet rejoindre les rumeurs récurrentes de la possible homosexualité dissimulée d’Emmanuel Macron. C’est aussi, par ricochet, revenir à la critique d’un couple dont l’épouse est plus âgée et qui serait donc de façade. Ce type d’«humour » avait notamment été aussi utilisé lors de l’affaire Alexandre Benalla en juillet 2018, avec une caricature montrant le président dénudé dans un lit et demandant à Benalla de garder son uniforme.

Les liens entre l’humour que l’on nomme vexatoire et les insultes ont été étudiés en termes de continuum. Dans le curseur de la vexation, suivant le contexte et avec la mémoire créée, il est donc normal de pointer (comme dans les blagues) un potentiel homophobe dans l’association homme/vernis ; comme user de la désignation neutre de la localisation géographique (arabe), du sexe biologique assigné (femme), du choix confessionnel (musulman)… qui représentent le degré zéro de la possible interpellation insultante. Les gestes sont connotés de la même manière, comme les images.

Le mème en relation avec cet arrière-plan, dans un contexte où l’homophobie est devenue encore plus violente et institutionnalisée, parallèlement à des avancées positives modifiant les normes culturelles (le mariage pour tous), peut donc être interprété en fonction de sa réception, sans une nécessaire intention malveillante consciente.

Il suffit d’imaginer ce mème avec une femme politique dans une situation identique, qui pourra être lu sous l’angle du stéréotype frivolité typiquement féminine, ou encore avec une personne afro-descendante, qui pourrait être lu sous le stéréotype du « nègre fainéant » ou celui du sapeur.

Une dernière lignée encore : le pouvoir est associé dans les représentations à la virilité, ce qui est un construit social. Présenter un homme politique avec un attribut traditionnellement féminin (même si j’ai mentionné le manpolish) ne remet pas en cause ce construit, mais le réaffirme sous couvert d’humour.

Sous le vernis qui s’écaille, les discours…

Laurence Rosier


Auteur

Née en 1967, Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’ULB. Auteure de nombreux ouvrages, elle a publié plus de soixante articles dans des revues internationales, a organisé et participé à plus de cinquante colloques internationaux, codirigé de nombreux ouvrages sur des thèmes aussi divers que la ponctuation, le discours comique ou la citation ou encore la langue française sur laquelle elle a coécrit M.A. Paveau, "La langue française passions et polémiques" en 2008. Elle a collaboré au Dictionnaire Colette (Pléiade). Spécialiste de la citation, sa thèse publiée sous le titre "Le discours rapporté : histoire, théories, pratiques" a reçu le prix de l’essai Léopold Rosy de l’Académie belge des langues et lettres. Son "petit traité de l’insulte" (rééd en 2009) a connu un vif succès donnant lieu à un reportage : Espèce de…l’insulte est pas inculte. Elle dirige une revue internationale de linguistique qu’elle a créée avec sa collègue Laura Calabrese : Le discours et la langue. Avec son compagnon Christophe Holemans, elle a organisé deux expositions consacrées aux décrottoirs de Bruxelles : "Décrottoirs !" en 2012. En 2015, elle est commissaire de l’exposition "Salope et autres noms d’oiselles". En novembre 2017 parait son dernier ouvrage intitulé L’insulte … aux femmes (180°), couronné par le prix de l’enseignement et de la formation continue du parlement de la communauté WBI (2019). Elle a été la co-commissaire de l’expo Porno avec Valérie Piette (2018). Laurence Rosier est régulièrement consultée par les médias pour son expertise langagière et féministe. Elle est chroniqueuse du média Les Grenades RTBF et à La Revue nouvelle (Blogue de l’irrégulière). Elle a été élue au comité de gestion de la SCAM en juin 2019.
 Avec le groupe de recherche Ladisco et Striges (études de genres), elle développe des projets autour d’une linguistique « utile » et dans la cité. Elle est Codirectrice de La Revue nouvelle.
La Revue Nouvelle
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