Skip to main content
Lancer la vidéo

Le Venezuela désenchanté

Numéro 7 - 2017 par Gilles Maufroy

novembre 2017

« Tout est chaos À côté Tous mes idéaux : des mots Abimés… » « Comment en est-on arrivé là ? », se demandent nombre de sympathisants de gauche partagés entre l’incrédulité et la consternation à la vue des reportages récents sur le Venezuela. Et on peut les comprendre. Il n’y a pas si longtemps, le Venezuela servait encore de référence dans le mouvement altermondialiste et […]

Le Mois

« Tout est chaos
À côté
Tous mes idéaux : des mots
Abimés… »

« Comment en est-on arrivé là ? », se demandent nombre de sympathisants de gauche partagés entre l’incrédulité et la consternation à la vue des reportages récents sur le Venezuela. Et on peut les comprendre. Il n’y a pas si longtemps, le Venezuela servait encore de référence dans le mouvement altermondialiste et dans les partis de gauche dite « radicale » en Europe de l’Ouest, sans oublier bien sûr les mouvements sociaux et la gauche latino-américaine elle-même. Aujourd’hui, face à la crise grave et profonde que traverse le pays, ces mêmes courants se divisent quant aux explications de ses origines et aux conclusions que l’on peut en tirer. Nombre de journaux de droite titrent contre la « dictature » de Maduro ou la faillite du « socialisme » au Venezuela. Charles Michel, à l’instar de son homologue Mariano Rajoy dans l’État espagnol face à Podemos, a également utilisé le Venezuela pour attaquer le PTB. Face à ce discours et comme en miroir de l’autre côté du spectre politique, nous voyons à nouveau apparaitre une série de récits prémâchés, au parfum complotiste, d’analogies historiques bancales et d’accusations de toute critique du régime de Maduro comme l’équivalent d’une traitrise et d’un soutien à « l’impérialisme », c’est-à-dire, dans le jargon de cette propagande, aux États-Unis. Ce n’est certes ni la première ni la dernière manifestation de ce phénomène, une « régression nationale-stalinienne » pour reprendre les termes de Pablo Stefanoni, mais comme à chaque fois, elle dessert finalement bien plus ceux qu’elle prétend soutenir, les classes populaires du Venezuela dans notre cas. Près de vingt ans après la première élection du lieutenant parachutiste de gauche Hugo Chávez à la présidence du pays en 1998, soit vingt années de gouvernement ininterrompu du « chavisme », le bilan de l’expérience est malheureusement bien sombre. La toute récente victoire du PSUV aux élections régionales d’octobre ne saurait le masquer.

Un pays au bord du gouffre

Les chiffres disponibles donnent le vertige. Selon l’enquête annuelle sur les conditions de vie de la population et publiée par trois universités vénézuéliennes début 20171, le taux de pauvreté, qui avait effectivement fortement diminué dans les années 2000, s’est à nouveau envolé, passant de 25,4% de la population en 2012 à 81,8% en 2016 dont 51,5% des foyers qui vivent dans l’extrême pauvreté. Selon le FMI, le PIB vénézuélien de 2017 sera en baisse de 35% par rapport à 2013, ce qui constitue l’une des plus violentes récessions en temps de paix depuis la crise mondiale des années 1930. Le salaire minimum réel à prix constant a chuté de 75% entre mai 2012 et mai 2017. Le taux de chômage officiel est passé de 10 à 25%. L’inflation, traditionnellement élevée, a littéralement explosé, à tel point que la Banque centrale du Venezuela a arrêté de publier les chiffres, estimés par le FMI à 69% en 2014, 274% en 2016 et prévus à 1134% en 2017. Ainsi, 93% des Vénézuéliens ne peuvent s’acheter la nourriture dont ils ont besoin. Un tiers des Vénézuéliens ne mange que deux repas par jour, ou moins. Cela se marque sur les corps : 70% de la population vénézuélienne ont perdu en moyenne plus de huit kilogrammes en 2016. Renaud Lambert, du Monde diplomatique (qu’on ne peut suspecter d’être un organe de propagande des États-Unis), l’écrivait très bien dans un article de décembre 2016, soulignant le contraste avec l’intense vie démocratique du pays il y a dix ans : « En 2016, les gens n’ont plus qu’un seul sujet à la bouche : la nourriture ». Le Venezuela, qui avait amélioré les soins de santé sous Chávez, dans un arrangement avec le régime cubain que l’on pourrait résumer à « pétrole contre médecins », se retrouve aujourd’hui avec des pénuries de médicaments de base comme l’aspirine, les antibiotiques, mais également l’insuline et les traitements nécessaires pour les personnes atteintes du cancer ou du Sida. La mortalité des nouveau-nés dans les hôpitaux a été multipliée par cent — chiffres dont la révélation a couté son poste à une ministre de la Santé, limogée par Maduro — et celle des patients dans les hôpitaux, où l’on manque même de gants et de savon, a également très fortement augmenté. Même la malaria fait son retour. Les coupures d’électricité sont devenues monnaie courante, même pour les bâtiments gouvernementaux. Le service de l’eau, les transports publics et même internet connaissent de nombreuses défaillances. Les pénuries de nourriture et de biens de base ont recréé le spectacle des files d’attente interminables devant des magasins parfois protégés par l’armée, des files qui dégénèrent parfois en émeute ou en pillage…, ou celui plus terrible encore des gens qui attendent la sortie des poubelles. Plus généralement, la criminalité et les homicides en particulier ont atteint des sommets, Caracas étant aujourd’hui devenue l’une des villes les plus dangereuses au monde. Pas étonnant dans ces conditions que le nombre de demandeurs d’asile vénézuéliens ait été multiplié par six depuis 2015.

Un modèle verticaliste et pétro-dépendant à bout de souffle

D’aucuns seraient tentés, en observant la plongée du pays dans l’abime depuis 2013, d’en attribuer simplement la faute de Maduro. Pourtant, les racines de la catastrophe sont à chercher dans le modèle « bolivarien » établi par Hugo Chávez lui-même. Bien qu’il ne fasse pas de doute que sa victoire ait représenté une avancée pour les classes populaires, à la fois en termes de représentation politique, de dignité face aux États-Unis de George W. Bush et compagnie, mais aussi de redistribution de la rente pétrolière (hausse de salaires et missions sociales dans la santé, le logement, l’éducation, etc.), Chávez n’a pris aucune mesure de transformation profonde du tissu productif vénézuélien, tout en laissant l’essentiel de l’économie aux mains du secteur privé, bien que la présence de l’État, et plus particulièrement de l’armée, ait été renforcée. Ainsi, entre 1999 et 2011, la part du secteur privé dans l’économie est passée de 65 à 71%. Sous sa direction, une réforme agraire a aussi été mise en œuvre, ainsi que des réformes démocratiques, donnant à la fois un peu plus de pouvoir au niveau local tout en instaurant certains mécanismes de contrôle et de révocabilité, notamment le fameux référendum révocatoire, gagné haut la main par Chávez en 2004. Une démocratisation très relative car entravée par le contrôle bureaucratique et le clientélisme du pouvoir chaviste. Sur le plan international, il a tenté de créer des alternatives régionales aux accords de libre-échange dominés par les États-Unis en Amérique latine et a suivi au niveau global une ligne « les ennemis de mes ennemis sont mes amis » en soutenant ouvertement des régimes aussi tristement célèbres que la Syrie de Bachar El-Assad et la Biélorussie de Lukachenko. Derrière le show, les États-Unis sont restés le premier client et le premier fournisseur du Venezuela tout au long du règne du chavisme jusqu’à aujourd’hui et le Venezuela est leur troisième fournisseur de pétrole.

Mais, en fin de compte, outre son charisme et ses discours enflammés, sa politique s’est basée principalement sur une redistribution d’une partie de la manne pétrolière à la population. Sans aucune transition, sans aucune diversification de l’économie et sans toucher à la propriété privée de la plupart des grands moyens de production, notamment le secteur financier, cette politique s’est révélée aussi précaire et fragile que les prix du pétrole sont volatils. Et il ne s’agit pas d’un détail. Le Venezuela possède les premières réserves de pétrole au monde. Le pétrole représente 30% de son PIB, 90% de ses exportations et plus de la moitié des revenus fiscaux de l’État. Dans les années 2000, les prix du pétrole étaient à un niveau élevé, en partie grâce à la politique de Chávez qui a renforcé l’Opep dans une politique de maitrise de la production, alors que l’économie mondiale tournait relativement bien. Une partie de la rente a aussi servi à arroser un nouveau secteur du patronat pro-Chávez, actif dans le secteur commercial et financier notamment et composé en partie de militaires, de hauts fonctionnaires et de bandits : la « bolibourgeoisie » (contraction de « bourgeoisie » et « bolivarienne »).

Un autre choix opéré sous Chávez aura plus tard des conséquences désastreuses pour le pays. En 2003, un système de contrôle des devises et des prix est mis en place pour contrer le sabotage économique et la fuite des capitaux orchestrés par une partie du patronat. Ainsi, l’État limite la distribution de dollars aux entreprises pour les importations. Ce cocktail de mesures va créer les conditions idéales pour une spéculation hautement lucrative et l’émergence d’un marché noir. Comme l’explique l’ex-chef de cabinet de Maduro, M. Temir Porras (cité par Renaud Lambert), la monnaie vénézuélienne étant structurellement surévaluée, à cause du différentiel d’inflation entre les États-Unis et le Venezuela par le taux de change fixe avec le dollar les exportations vénézuéliennes deviennent trop chères, tandis que les importations deviennent bon marché. Résultat de cette politique fondée sur le partage de la rente pétrolière sans investissements et sur la parité de change avec le dollar : la part de l’industrie a baissé de 18 à 14% du PIB entre 1998 et 2012. La production locale perd du terrain et la grande foire aux importations surfacturées commence. Les entreprises font des demandes de dollars pour des biens dont on déclare un prix artificiellement gonflé et tous les dollars non utilisés sont ensuite revendus au marché noir. Ainsi entre 2002 et 2012, la valeur des importations a augmenté beaucoup plus vite que leur volume. La baisse du prix du pétrole à la suite de la crise mondiale en 2008 va mettre en difficulté le pays qui recommence à s’endetter et établit, comme dans les années 1980, un double taux de change avec un taux préférentiel pour l’importation de produits « stratégiques ». Ce taux préférentiel, près de septante fois plus avantageux en 2016, ne fera qu’augmenter les possibilités de tricherie et d’enrichissement et va donc aggraver la corruption, déjà endémique, et le marché noir. L’imposition en 2011 pour certains produits de base, d’un prix souvent inférieur au cout de production, provoque la baisse de leur production.

Pendant cette période, Chávez a aussi créé une machine politique et électorale, le PSUV (Parti socialiste unifié du Venezuela), au sein duquel le débat démocratique est rapidement verrouillé. Les deux piliers chavistes, le prix du baril et Chávez lui-même frappé par la maladie, vont s’effondrer l’un à la suite de l’autre. Peu après le décès de Chávez et l’élection de Maduro en 2013, le prix du pétrole va à nouveau entamer une chute importante, ce qui va frapper de plein fouet l’économie, l’État et la société vénézuélienne, comme nous l’avons vu. L’ensemble des contradictions des politiques chavistes va alors être porté à ébullition, dans un contexte de basculement à droite de plusieurs pays d’Amérique latine, au premier rang desquels le Brésil et l’Argentine.

Le virage à droite de Maduro

Nicolas Maduro va rapidement s’avérer incapable de résoudre les immenses problèmes auxquels est confronté le pays. Ses seules réponses vont consister en l’activation de la propagande contre un « complot impérialiste » et des opposants qualifiés de « terroristes », couplées avec des concessions grandissantes au capital ainsi qu’à une répression de plus en plus accrue du pouvoir. Il n’engage aucune action concrète contre les divers trafics de devises et d’importations. Le gouvernement met la priorité absolue sur le remboursement de la dette publique (plus de 65 milliards de dollars remboursés sur les deux dernières années), qui passe sur tout le reste, et pompe les devises qui auraient pu servir pour importer les produits de base en pénurie. La fuite des capitaux s’accélère, mais là non plus aucune mesure n’est prise pour l’empêcher. Pendant ce temps, le Venezuela a été suspendu du Mercosur et ses dirigeants ont été frappés de sanctions par les États-Unis, déjà sous Obama. Donald Trump a évidemment menacé d’engager une intervention militaire, mais celle-ci est jugée peu crédible et dénoncée y compris par les gouvernements de droite latino-américains. Le paradoxe, si l’on peut dire, est que ces menaces ont plutôt soutenu la popularité de Maduro… alors que ce dernier a financé l’investiture de Trump à hauteur d’un demi-million de dollars via une filiale états-unienne de PDVSA.

Le gouvernement Maduro se réunit quasiment chaque semaine avec le patronat vénézuélien dans le « Conseil national de l’économie productive ». Maduro a également mis les militaires au cœur du système vénézuélien. Un tiers des ministres de Maduro et plus de la moitié des gouverneurs sont des militaires. Pour s’acheter le soutien de l’armée, l’une des deux composantes centrales du régime avec la bolibourgeoisie, le gouvernement offre aux militaires des marchés réservés pour leurs achats, des accès privilégiés au crédit, des hausses de salaires, etc. L’armée est aussi devenue une puissance économique qui contrôle les entreprises bancaires de transport, de télévision, de télécom, de construction et même une compagnie minière, pétrolière et gazière. La militarisation du régime s’accompagne d’un état d’exception depuis près de deux ans. Si la répression avait déjà lieu auparavant y compris contre des syndicalistes, des paysans et des militants indigènes, on voit aujourd’hui des manifestants arrêtés envoyés devant les tribunaux militaires et emprisonnés à l’autre bout du pays. Les manifestations dans la zone gouvernementale ont été interdites, y compris celles des mouvements sociaux et syndicaux…, mais elles restent autorisées pour les partisans du gouvernement. À côté de la police et de l’armée se développent aussi toutes sortes d’organisations paramilitaires armées, de différents types et plus ou moins proches ou autonomes du gouvernement : les « Colectivos » et les « organisations de libération du peuple » chargées de rétablir l’ordre dans les quartiers populaires, et dénoncées par les organisations de défense des droits humains pour de nombreux assassinats. Le contrôle des couches populaires s’organise aussi autour des comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP) qui distribuent de façon clientéliste des produits essentiels dans les communautés et dont certains se retrouvent ensuite revendus sur le marché noir. La corruption se retrouve principalement dans le trafic des devises mais aussi dans celui des aliments.

À cela s’ajoute une répression plus directement politique, en violation de l’esprit et de la lettre de la constitution chaviste : Maduro a fait bloquer l’Assemblée nationale dominée depuis 2015 par l’opposition, suite à l’abstention des quartiers populaires. Le gouvernement a aussi bloqué la possibilité d’un référendum révocatoire en 2016, foulant aux pieds sa propre Constitution et a également reporté les élections régionales. En outre, l’organisation chaviste de gauche dissidente du PSUV, Marea Socialista, s’est vu interdire la reconnaissance comme parti politique et n’a donc pu se présenter aux élections. Les élections syndicales dans les entreprises emblématiques PDVSA et Sidor (sidérurgie) ont aussi été ajournées de peur d’une défaite des représentants syndicaux liés au pouvoir.

Face à l’attitude intransigeante du gouvernement, l’opposition a tenté de passer en force par des manifestations de masse, des actions violentes et quelques « aventures » armées isolées. Ces manifestations ont rassemblé du monde, et elles ont aussi été entrecoupées d’autres manifestations provenant de quartiers populaires, contre les pénuries, la vie chère, la déliquescence des services publics… dont rend compte l’Observatoire vénézuélien de la conflictualité sociale.

Le bras de fer a culminé cet été au mois de juillet, avec deux scrutins importants : le référendum de l’opposition et l’élection, anticonstitutionnelle, de la Constituante maduriste, entachée de fraude massive, de manipulation abusive du corps électoral et des candidatures, de menaces et de pressions explicites et publiques du gouvernement pour forcer les fonctionnaires et les bénéficiaires de l’aide sociale à aller voter, etc. Une élection boycottée par l’opposition dont des éléments ont également tenté d’empêcher les habitants de certains quartiers d’aller voter. La première décision de ladite Assemblée nationale constituante (ANC) fut de destituer la procureure générale chaviste Luisa Ortega Diaz, jugée trop critique du gouvernement, de la corruption de Maduro et son entourage et qui avait, en plus, l’insolence de vouloir enquêter sur la fraude autour de l’élection de cette ANC. Après avoir vu ses comptes gelés, sa famille menacée et avoir reçu une interdiction de quitter le territoire, elle finit par fuir le pays.

Cet autoritarisme s’accompagne aussi d’un grand projet de zone économique spéciale, l’Arc minier de l’Orénoque créé en février 2016. Il s’agit d’une région de 112.000 km², soit près de quatre fois la taille de la Belgique et 12% du Venezuela, qui connait une biodiversité parmi les plus grandes de la planète, mais a le malheur de contenir aussi des gisements de diamant, de cuivre, de coltan et autres métaux qui font saliver les transnationales. Les caractéristiques de cette zone franche sont l’absence de droits sociaux et syndicaux, la non-consultation des communautés indigènes et l’absence d’études d’impact environnemental, ceci, en totale contradiction avec la constitution vénézuélienne qui défend la souveraineté nationale sur les sous-sols. Il existe aussi un projet équivalent pour les hydrocarbures sur l’Orénoque. Un cauchemar néolibéral. Et parmi les heureux bénéficiaires de ces projets : la China National Petroleum Corporation, l’entreprise russe Rosneft, plusieurs entreprises américaines dont Halliburton, l’espagnole Repsol, la britannique Shell et, pour les entreprises minières, les canadiennes Gold Reserve et Barrick Gold Corporation, et d’autres entreprises chinoises, russes, canadiennes, américaines, sud-africaines…

Un pays en quête d’alternative

Il est difficile d’espérer encore un revirement démocratique et social du gouvernement Maduro. Pour autant, le secteur de l’opposition regroupée dans la MUD (Table de l’unité démocratique), une plateforme allant des sociaux-démocrates modérés jusqu’à l’extrême droite, ne peut représenter une alternative progressiste pour le Venezuela. Son orientation dominante est néolibérale, elle ne s’oppose pas aux ouvertures néolibérales de Maduro, ni à l’extractivisme persistant de l’économie vénézuélienne. Elle a aussi un passé associé à une répression violente, du millier de morts du Caracazo en 1989 en passant par le coup d’État manqué de 2002. Elle est divisée entre une aile modérée, renforcée par les dernières élections régionales qui prône une stratégie électorale et progressive et une option plus ouvertement putschiste, violente, raciste et partisane d’une intervention militaire étrangère. Les zigzags tactiques de cette opposition, ses provocations et son lourd passé, ainsi que son manque de cohésion et de cohérence — elle a participé aux élections d’un gouvernement qu’elle qualifie de « dictature » — jouent pour beaucoup dans ses difficultés actuelles et dans la victoire surprise et, sans fraude importante, de Maduro aux régionales d’octobre, dans laquelle les partisans de l’opposition se sont abstenus en nombre.

Il existe aussi une opposition de gauche, plurielle, au Venezuela. Moins connue chez nous, elle est constituée de plusieurs groupes, dont des militaires anciens proches de Chávez, qui reprochent à Maduro son absence de politiques de gauche ainsi que la pauvreté qui touche les soldats et leurs familles. Un autre groupe important est l’organisation anticapitaliste Marea Socialista, déjà mentionnée, qui a quitté le PSUV. Enfin, il y a la Plateforme en défense de la Constitution lancée l’an dernier par des ex-ministres, intellectuels et responsables militaires issus du « chavisme critique ». La plupart de ces opposants de gauche défendent un dialogue entre le gouvernement et l’opposition, s’opposent à l’Arc minier de l’Orénoque et à l’autoritarisme du gouvernement ainsi qu’à toute intervention étrangère. Mais ils n’ont pas la force pour le moment de s’imposer comme une troisième voie indépendante et crédible à côté du gouvernement et de l’opposition de la MUD. Reste à savoir si et combien de temps l’armée va continuer à soutenir Maduro. Pour nombre d’observateurs, il s’agit d’un facteur déterminant dans son maintien au pouvoir dans des circonstances qui auraient balayé nombre d’autres gouvernements.

Ce que la crise vénézuélienne nous dit

En conclusion, nous pouvons rétorquer à Charles Michel tout autant qu’aux supporteurs aveugles de Maduro que cette crise, malgré les conquêtes initiales du chavisme, n’est donc pas une crise du « socialisme », ni le fruit d’une simple « conspiration », mais bien la crise d’une stratégie qui faisait reposer des réformes sociales sur la dépendance au pétrole, sur le respect de la propriété privée des grands moyens de production et sur le maintien de l’État bourgeois, bien loin des critères nécessaires pour un « socialisme » qui ait du sens. Encore une fois, il est fondamental d’analyser concrètement la situation interne du pays, son histoire, ses rapports de classe, etc. plutôt que de se contenter d’une lecture prétendument « géopolitique », superficielle et donc au mieux insuffisante quand elle n’est pas carrément faussée. La difficulté tient bien sûr dans notre capacité à développer une solidarité qui n’élimine pas la critique et se tourne en priorité vers le mouvement réel qui vient de la base de la société, dans notre cas vers cette opposition de gauche encore embryonnaire. Si l’on veut éviter l’éternel désenchantement et les « mots abimés » produits par l’effondrement de paradis socialistes rêvés, cette crise interpelle les courants de la gauche critique et de transformation sociale. Le Venezuela comme l’expérience Syriza peu avant nous forcent à reprendre les débats stratégiques ici aussi en Belgique, sur la nature et le rôle de l’État dans un projet de changement de société radical, sur la nécessité vitale des cadres démocratiques d’organisation et de l’auto-activité des classes populaires hors carcan bureaucratique, sur l’importance de l’indépendance de classe pour tout projet authentiquement socialiste et sur la nécessité d’approfondir en permanence un processus de « pouvoir populaire », pour reprendre les termes de Chávez… faute de quoi le processus ne peut que s’écraser. Nous avons donc du pain sur la planche.

  1. UCV-UCB-USB (février 2017), Encuesta de Condiciones de Vida en Venezuela (Encovi), 2016, Caracas, Fundación Bengoa.

Gilles Maufroy


Auteur

politiste, animateur et formateur au Ciep-MOC de Bruxelles
La Revue Nouvelle
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.