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Le travail social clandestin : pour un travail social légitime malgré le hors cadre

Numéro 4 Mai 2026 - Belgique travail social par Marc Chambeau

mai 2026

Quand le travail social est empêché par des cadres légaux ou organisationnels qui excluent ou enferment, les professionnels et professionnelles cherchent à se réinventer. Parfois aux limites ou hors des marges et de la légalité. Mais avec l’évidente volonté de s’ancrer dans la légitimité.

Dossier

Quand le travail social est empêché par des cadres légaux ou organisationnels qui excluent ou enferment, les professionnels et professionnelles cherchent à se réinventer. Parfois aux limites ou hors des marges et de la légalité. Mais avec l’évidente volonté de s’ancrer dans la légitimité.

Marc Chambeau écrit cet article au nom du CVTS

Travail social sous haute tension1

Jacinthe Mazzocchetti

Travail social empêché

Clandestin

Souterrain

Quand les écarts se creusent

Et les normes

Dénormées

Quand c’est le flou avéré

Quand le fil de la loi s’estompe

Et que les illégaux ne sont pas toujours

Celles et ceux que l’on croit

Les travailleur·euses, les juges

Ou bien l’État

Travail social empêché

Clandestin

Souterrain

Morceler les vies et les corps

Et les régimes de sécurité

Et les régimes de santé

En face à face

Dans le décor, dans l’impasse

Et les droits au dépotoir

Quand s’accumulent les non-sens

La rigidité de façade

Ou la désobéissance

Derniers remparts

Travail social empêché

Clandestin

Souterrain

Mettre à distance

Les utopies au placard

Se cacher derrière les vitres

Quand les piliers sont de guingois

Ou sortir des cadres

Ramener la théorie sur terre

Parce que le réel, que ça plaise ou pas

Il est là

Il appelle les nuits sans sommeil

Hantées des visages-naufrages

Travail social empêché

Clandestin

Souterrain

Quelle priorité ?

La règle ou bien la dignité

Enfin ce qu’il en reste

Dans les ruines des vies abîmées

Des violences de classe

Des violences de casse

Sociale

Au bord du monde

Résister

Prendre soin, écouter

Embrasser les fragilités

Le Comité de Vigilance en Travail Social (CVTS) est né en 2003 à la suite d’une mobilisation en soutien à deux travailleurs sociaux incarcérés pour « traite d’êtres humains » et « association de malfaiteurs ». Ils seront acquittés. En 2013, le CVTS pose le constat d’un travail social de plus en plus empêché et organise une journée de réflexion autour des menaces qui pèsent sur l’essence même de la profession des travailleurs sociaux : protéger et venir en aide aux exclus de la société en renforçant les liens de solidarité, être au service de l’émancipation des publics en ayant une posture juste et respectueuse et développer une dimension critique et subversive qui passe par un nécessaire travail de transformation des structures et des politiques. Depuis, il se confirme chaque jour que ce travail social est de plus en plus empêché. Pour continuer à pratiquer leur métier et à réaliser un travail social qui corresponde aux valeurs qu’ils défendent, mais également aux missions et objectifs qui leur sont assignés, les travailleurs sociaux pratiquent de plus en plus dans les interstices, dans les marges, voire dans la clandestinité, hors d’un certain cadre et de certaines normes. Le CVTS fait alors le choix, en 2023, d’organiser une nouvelle journée de réflexion qui interroge, cherche à comprendre et défend ces pratiques particulières. Le texte qui suit se fonde essentiellement sur le contenu des échanges de ce 23 novembre 20232

Pourquoi un travail social clandestin ?

Bernard Van Asbrouck et Renaud Maes (2019) semblent être les premiers à utiliser le concept de postures clandestines pour caractériser certaines attitudes professionnelles de travailleurs sociaux. Ces postures que prennent de plus en plus régulièrement les travailleurs sociaux sont des pratiques subversives ou de résistance qui visent à contester l’inscription dans des formes de travail qui ne correspondent, ni aux idéaux professionnels appris dans les écoles sociales, ni aux missions fondamentales inscrites dans les projets institutionnels qui les engagent, ni aux droits fondamentaux repris dans une série de textes essentiels pour la démocratie. Elles visent également à refuser de rentrer dans des logiques qu’on voudrait leur imposer et consistant à accepter les réalités inhumaines auxquelles certains sont quotidiennement confrontés. Dans son manifeste soutenu par nombre de professionnels et d’associations, le CVTS rappelle quatre principes essentiels à la pratique d’un travail social : la personne est sujet, et non objet, de l’intervention sociale ; les missions de travail social sont centrées sur la dignité humaine et la justice sociale ; le travail fondamental de réseau s’exerce au service des personnes ; le cadre de travail est au service du travail social. C’est parce que ces principes de base existent, parce qu’ils sont régulièrement rappelés et parce qu’ils sont, pour de très nombreux professionnels, la base nécessaire à la pratique du métier, que les travailleurs sociaux se voient obligés d’utiliser des voies méthodologiques et éthiques davantage en marge, voire clandestines. C’est aussi parce que des textes législatifs, des circulaires administratives, des projets institutionnels ou organisationnels proposent ou imposent des objectifs, des missions ou des pratiques qui s’éloignent, voire ne correspondent plus à ces principes et empêchent le travail social.

Certains pourraient dire que ces voies sont illégales. Elles sont en tout cas profondément légitimes au regard des principes énoncés dans le manifeste, mais aussi dans des textes aussi fondamentaux que la Déclaration universelle des droits humains, la Constitution belge ou d’autres textes plus foncièrement liés au travail social comme la loi organique des CPAS ou le Code de la prévention, de l’aide et de la protection de la jeunesse. C’est le choix que font ces professionnels du social : agir dans l’ombre pour défendre des droits fondamentaux en dissimulant certaines pratiques ou en contournant, voire en transgressant, certaines règles pour soutenir des ayants droit face à des dispositifs qui ne répondent pas ou plus à des attentes légitimes. Jouer avec certaines normes administratives permet à des personnes d’accéder à des soins qui leur sont absolument nécessaires, ou simplement de leur éviter des souffrances inhumaines (vivre des jours et des jours avec une rage de dents, par exemple). Organiser des hébergements hors cadre, notamment dans des squats pour des jeunes, et donc assumer une solidarité horizontale, hors système et hors circuit professionnel spécialisé reconnu, c’est éviter que des personnes dorment à la rue. Déborder allègrement d’un règlement de travail institutionnellement prescrit en offrant un lieu sain à une personne toxicomane pour prendre sa dose, c’est simplement assumer la philosophie de la réduction des risques, même si ledit règlement interdit la consommation dans ses murs…

Il ne s’agit pas pour les professionnels, loin de là, de prendre la posture d’un héros des temps modernes en faisant le choix un peu fascinant de l’illégalité délinquante, mais plutôt de réfléchir et de construire un arrangement éthique, dans une logique de justice sociale avec des normes qui pervertissent les droits fondamentaux et les missions du travail social. « On est obligé de ruser, de s’arranger avec le droit ». Le socle de la réflexion, c’est que ce ne sont pas les professionnels qui sortent du droit. Au contraire, les institutions, trahissant l’esprit du droit, obligent les travailleurs à le réhabiliter par leurs pratiques clandestines davantage respectueuses de ces fondamentaux et de la sécurité des personnes qui vivent le danger en permanence. S’il arrive aux institutions de pervertir cet esprit du droit, les gouvernements vont jusqu’à assumer le non-respect de l’État de droit, en n’appliquant pas les décisions de justice concernant l’accueil des candidats réfugiés (European Migration Network, 2024) ou en continuant à incarcérer des hommes et des femmes dans des conditions considérées comme inhumaines, notamment du fait de la surpopulation carcérale (Schotsmans & Baeyens, 2024).

Conscience et éthique professionnelle

Je fais des choses que je ne suis pas censé faire, mais je ne peux pas faire autrement. 

Les travailleurs sociaux vivent régulièrement cette tension entre respect des règles légales ou institutionnelles et conscience professionnelle. S’ils font le choix de sortir des cadres d’une certaine légalité ou de ce qu’impose l’institutionnel parce qu’ils les considèrent inadaptés ou injustes, c’est parce que leur éthique de travail les amène à rester du côté des personnes accompagnées. Cette prise de risque personnelle est ce qui leur permet de garder ou de donner du sens à leur travail. Les actes hors des clous sont justifiés par des valeurs estimées supérieures. Le Manifeste du collectif des formatrices et formateurs en travail social (CFTS, 2024) rappelle que la formation des futurs travailleurs sociaux s’envisage à partir de la défense de valeurs fortes, encourage à une éthique solide et inscrit la capacité du regard critique, voire d’un positionnement politique, dans les essentiels du métier. Quand le professionnel est consigné dans un système qui ne soutient ni les valeurs ni l’éthique, son regard doit légitimement imposer un filtre éthique duquel découlera cette dimension critique. Les possibilités d’action ne sont pas nombreuses. Soit, elles seront légalistes et respecteront le cadre en laissant peu de place aux valeurs soit, il y aura la volonté de rechercher les interstices, là où les marges de manœuvre restent possibles tout en restant suffisamment dans ce qui pourrait être institutionnellement accepté. Soit, il sera légitimement nécessaire d’aller au-delà de ces marges et de refuser certaines normes contraignantes et potentiellement contraires aux valeurs défendues dans des textes plus primordiaux. 

La formation de base dans les écoles sociales (et dans les écoles d’éducateurs) enseigne le cadre éthique, le regard critique et le positionnement politique (CFTS, 2024). C’est ensuite sur leur terrain que les professionnels devront se confronter à une complexité qu’ils ne manqueront pas de rencontrer et qu’il leur faudra assumer. C’est sur le terrain que solitairement ou collectivement, ils vont vivre des systèmes en inadéquation avec les valeurs qui les portent. Et c’est sur leur terrain qu’ils vont devoir trouver les interstices dans ces systèmes rigides pour pratiquer ce métier en accord avec leur éthique. Il ne s’agira cependant pas de se satisfaire de cette concordance. Si les professionnels envisagent les interstices ou la clandestinité, c’est parce qu’ils ont la conviction étayée que la justice sociale et la dignité des personnes constituent non seulement la base éthique du travail, mais également une base indispensable à un travail de qualité avec les ayants droit. Il s’agit de leurs intérêts, mais également de l’intérêt des systèmes institutionnels dans lesquels ils sont insérés ou placés. C’est parce qu’ils sont professionnellement convaincus que c’est le fait de préserver l’humanité de chacun qui permettra une émancipation plus importante de tous. Ce sont également les réalités de terrain qui vont les amener à développer des formes de créativité au sein ou hors des systèmes – y compris à la limite de la légalité – pour développer les filouteries nécessaires au bénéfice de la dignité des femmes, des hommes et des enfants concernés.

La prise de risque

Le travail social clandestin existe. La légitimité de sa pratique est argumentée. Ce n’est cependant pas une pratique généralisée. Et même parmi ses praticiens les plus fervents, contraints par le système social dans lequel ils sont, ce n’est pas la méthodologie de travail principale. La plupart du temps, les professionnels trouvent malgré tout dans les cadres institutionnels les marges de manœuvre nécessaires pour pratiquer leur métier en respectant leur éthique et les publics.

La pratique du travail social clandestin n’est pas continue et c’est heureux pour les professionnels. S’il est stimulant et sans doute productif à doses raisonnables, le questionnement éthique est psychiquement difficile à assumer s’il devient une permanence à laquelle il est impossible de se dérober. Or, parce qu’il y a prise de risque, parce qu’il y a clandestinité, parce qu’il y a des confrontations à des textes règlementaires et qu’il n’est pas exclu que cette confrontation fasse peser des risques sur le statut professionnel, les travailleurs sociaux vivent souvent ces postures de façon très isolée, et donc épuisante. Se poser comme « Robin des Bois » est fascinant, héroïque parfois, mais surtout éreintant. Et si cette posture peut redonner du sens, et c’est vital, elle ne peut devenir la norme.

Il arrive que face à ces pratiques en marge de ce qu’attend le système social, les organisations sociales se positionnent. Parfois en soutien affiché ou plus discret, parfois en opposition et en condamnation. D’autres fois, elles ne prennent pas position, et préfèrent fermer les yeux. Par peur du retour du bâton, sans doute. Par bienveillance et une pointe d’admiration d’autres fois, mais dans une discrétion absolue. Si les collègues, la hiérarchie organisationnelle, voire un réseau interorganisationnel sont bienveillants, le professionnel pourra garder du sens et tenir dans sa logique alternative. Quand l’entourage interagit positivement, cela peut vouloir dire qu’il participe de manière similaire ou qu’il reste davantage dans la norme, mais soutient les démarches originales du collègue. Quand la recherche des interstices ou certaines pratiques clandestines se mettent en place d’un point de vue organisationnel, c’est davantage porteur que quand il n’y a qu’un soutien externe sans implication active. Par contre, s’il y a une hostilité de la part de l’employeur (la direction, le Conseil d’Administration) qui pourrait considérer que cette posture professionnelle n’est pas règlementaire, est déviante ou néfaste à l’institution elle-même, le risque est évident. C’est l’emploi qui est en jeu, ou au minimum une série de sanctions diverses, ce qui rend le positionnement éthique d’autant plus délicat et difficile à assumer, sans pour autant lui enlever son sens profond voire sa nécessité. Parce que cette éthique permet au travailleur d’exercer le plus sereinement possible son métier. Il n’empêche. On peut assez facilement faire entendre au travailleur social qu’il est davantage le problème que la solution. Que certains travailleurs confrontés à de telles situations puissent évoquer de la souffrance au travail ou des signes de burnout n’aura rien d’étonnant. Le risque pour les organisations est alors de perdre des éléments particulièrement dynamiques et créatifs et d’entrer davantage dans le moule normatif. Cela peut être un choix organisationnel. Sera-t-il porteur d’innovation et de créativité ? Sera-t-il davantage attentif aux missions fondamentales du travail social, à la considération de l’humanité des personnes rencontrées dans le cadre du métier, à la justice sociale ?

Une désobéissance collective plus assumée

La proposition première qui émane de la journée de réflexion organisée par le CVTS est que, pour soutenir le travail social clandestin et ceux qui portent ces pratiques fondamentalement éthiques, pour que ces pratiques clandestines – qui sont des actions politiques souterraines – deviennent des actions politiques visibilisées et porteuses de messages, il est nécessaire de faire davantage collectif. Alors que le travail social clandestin est présenté comme une pratique d’adaptation éthique face à des contradictions institutionnelles, vécue de manière solitaire et à la marge, l’idée émise est de faire évoluer ces pratiques isolées vers une désobéissance civile collective et assumée. Il y a aujourd’hui peu ou pas de structuration collective de cette clandestinité, ce qui en fait une action dispersée, fragile, insuffisamment politisée et psychologiquement éprouvante. La désobéissance collective des travailleurs sociaux face à des systèmes injustes et davantage producteurs de violences vis-à-vis des plus faibles que de solutions (même provisoires) doit être pensée bien au-delà des simples gestes individuels souterrains.

Si 343 travailleuses sociales et travailleurs sociaux (à l’instar du Manifeste des 343 qui a entrainé la dépénalisation de l’avortement en France) déclaraient communément qu’ils et elles pratiquent le travail social clandestin parce qu’il est vraiment porteur d’éthique et de justice sociale, que se passerait-il ? Cette désobéissance collective et assumée serait potentiellement un levier de transformation politique. Ces 343 professionnels et professionnelles sortiraient du silence pour visibiliser leur désobéissance éthique, mais plus encore, pour revendiquer cette éthique comme base essentielle de leur travail. Ces 343 professionnel·les seraient le socle militant d’un réseau porteur de voix, créateur d’alliance, de réflexions collectives, au sein des organisations, des institutions mais aussi au-delà. Il est d’autant plus légitime de mettre en évidence cette désobéissance ordinaire des professionnel·les du social, ancrée dans les valeurs démocratiques les plus essentielles, face à un État qui, lui-même, ignore sciemment des décisions de justice qui tendent à lui rappeler le cadre démocratique dans lequel il devrait exercer ses prérogatives.


CFTS (2024). Manifeste pour la formation en travail social

European Migration Network. (2024). 2024 Rule of Law Report. Country Chapter on the rule of law situation in Belgium

Schotsmans M. & Baeyens P. (2024, 15 février). État de droit : le double standard de la Belgique (Carte blanche). La Libre Belgique

Van Asbrouck B. & Maes R. (2019). Déviance, subversion et clandestinité. L’action sociale entre le discours et la réalitéLa Revue nouvelle, n°74, p. 46 – 55. 

  1. Le poème qui suit a été rédigé par Jacinthe Mazzocchetti dans le cadre de la Vitrine de l’aide à la jeunesse en Brabant wallon qui a eu lieu le 25 novembre 2025 à Louvain-la-Neuve.
  2. Les participants à la table ronde animée par Marc Chambeau étaient Renaud Maes, Céline Nieuwenhuys, Nora Poupart et Edgar Szoc. Le débat avec la salle, filmé par Pierre Schonbrodt, sera nourri de témoignages de travailleurs sociaux et de travailleuses sociales, témoignages qui serviront à la réalisation de son film Au suivant ! Le travail social sous haute tension.

Marc Chambeau


Auteur

Marc Chambeau est travailleur social et enseignant à Cardijn (HELHa). Membre du bureau du Comité de Vigilance en Travail social, pilote du comité de rédaction de la revue en ligne « Travailler le social » et engagé associatif. Auteur de nombreux articles et cartes blanches sur le travail social et socio-culturel. Parfois écrivain aussi.