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Le Rendez-vous 1915

Numéro 8 – 2021 par Hjalmar Bergman

décembre 2021

Par un froid jour de mars, Sta­va Broms, veuve du conseiller au Com­merce, s’était ins­tal­lée près de la fenêtre de sa chambre, une pièce enso­leillée, orien­tée au sud et don­nant sur la Grand-Place. Sur la table devant elle s’étalaient les cartes d’un jeu de patience à côté d’un ser­mon­naire ouvert. Lisait-elle ? Réflé­­chis­­sait-elle à son jeu ? S’était-elle assoupie […]

Italique

Par un froid jour de mars, Sta­va Broms, veuve du conseiller au Com­merce, s’était ins­tal­lée près de la fenêtre de sa chambre, une pièce enso­leillée, orien­tée au sud et don­nant sur la Grand-Place. Sur la table devant elle s’étalaient les cartes d’un jeu de patience à côté d’un ser­mon­naire ouvert. Lisait-elle ? Réflé­chis­sait-elle à son jeu ? S’était-elle assou­pie dans la lumière du soleil ? Qui sait ? La veuve du conseiller avait atteint cet âge où le som­meil s’approche de vous sur la pointe des pieds, s’appuie en silence sur votre accou­doir et vous ferme les yeux sans vous consul­ter. Aus­si, lorsque Made­moi­selle Anne-Char­lotte Broms entra sans frap­per dans la chambre, la vieille fut-elle quelque peu contrariée :

— Oh, Anne-Char­lotte, pour­quoi me déranges-tu ? J’étais jus­te­ment en train de son­ger à ton avenir.

Anne-Char­lotte fit la révé­rence et s’excusa. Un ins­tant, la conseillère balan­ça entre le ser­mon­naire et les cartes, avant de se déci­der pour ces der­nières. Et tout en les bat­tant, elle fit remarquer :

— Ce n’est vrai­ment pas facile de n’avoir plus au monde qu’une petite-fille écer­ve­lée. Ces der­niers temps, les humeurs de ma ché­rie m’ont paru aus­si capri­cieuses qu’un mois d’avril. Dieu sait pour­tant qu’on n’en a pas encore fini avec ce triste mois de mars. Oh, comme il fait froid ! Exal­tée, imper­ti­nente… Une vraie péron­nelle : voi­là ce qu’est deve­nue Anne-Char­lotte ! Et là, que tri­pote-t-elle encore ?

Anne-Char­lotte tira une bague de son doigt : c’était un anneau en argent orné de sept pierres bleues en forme d’étoiles. Elle la ten­dit à sa grand-mère, qui prit sa lor­gnette pour mieux l’examiner.

— Allons donc, fit-elle. Eh oui, je l’ai reçue de feu mon mari à mes fian­çailles. Anne-Char­lotte n’en veut-elle donc plus ? Il est vrai que ce n’est qu’un bijou très simple, et plus du der­nier cri…

Anne-Char­lotte se pen­cha sur la table, tou­cha quelques cartes et répondit :

— Ma chère Grand-Mère sait fort bien que je tiens à ce bijou plus qu’à tout autre. Mais voi­là : une autre per­sonne l’a demandé…

— Oui, ce fut fait dans les conve­nances, cou­pa la conseillère. Ma ché­rie veut-elle bien lais­ser mes cartes en paix et dai­gner plu­tôt me dire le nom de cette personne…

— Ah, Grand-Mère ne se sou­vien­dra pas de lui, répon­dit Anne-Char­lotte. Il est second sur le Han­sa. Un vaillant homme, de l’avis de tout le monde, et qui aura bien­tôt son propre bateau, c’est sûr. À part ça, il s’appelle Wall­marck, Börje Wall­marck. Mais ma chère Grand-Mère ne peut pas se rappeler…

— Oh que si, fit la conseillère. Du moins s’il s’agit bien de ce jeune homme aux favo­ris châ­tains qui fit ici, l’hiver der­nier, d’incessants va-et-vient. À cause de lui, j’ai dû reti­rer les tapis des cou­loirs pour évi­ter qu’ils ne s’usent jusqu’à la corde. 

D’ailleurs, je te pré­viens, Anne-Char­lotte : s’il est de retour en ville…

— Que Grand-Mère ne s’inquiète pas, dit Anne-Char­lotte. Il s’en va demain, et pro­ba­ble­ment pour toujours.

Et tout en pro­non­çant ces mots, elle s’effondra en san­glots sur la table. La conseillère, elle, conti­nua à manier ses cartes avec dex­té­ri­té. Au moment pré­cis où elle met­tait la der­nière pièce à son jeu, Anne-Char­lotte ces­sa de pleu­rer. La conseillère avait pla­cé toutes ses cartes, mais aus­si, sans mot dire, dres­sé la liste des ques­tions oppor­tunes. Anne-Char­lotte avait pleu­ré toutes les larmes de son corps, mais s’était aus­si, sans mot dire, pré­pa­rée aux ques­tions de sa grand-mère. L’interrogatoire pou­vait commencer.

Donc, c’était le sus­nom­mé Wall­marck qui convoi­tait la bague. Et peut-être pas que la bague, d’ailleurs ? Peut-être aus­si Anne-Char­lotte elle-même ? Était-ce cela ?

Oui, c’était à peu près ça.

Anne-Char­lotte lui aurait-elle dit qu’elle était l’unique conso­la­tion d’une pauvre grand-mère qui n’avait qu’elle sur Terre ? Qu’elle était si recon­nais­sante à cette grand-mère et qu’elle lui devait tant d’amour que jamais elle n’arriverait à s’acquitter de sa dette ? Qu’elle serait la pire des ingrates si elle l’abandonnait ?

Oui, c’est ce qu’elle avait dit.

Bien ! Et peut-être ce jeune homme conve­nable lui avait-il assu­ré que le grand amour n’avait de dette qu’envers l’être aimé ? Et dit qu’une vieille femme n’avait pas à se mettre en tra­vers du bon­heur de deux jeunes gens ? Allons ?

Non, il n’avait pas dit ça du tout…

Mais c’était ce qu’il pen­sait ? Et elle, Anne-Char­lotte Broms, ne s’était-elle pas alors détour­née avec dégout d’un être qui n’avait ni res­pect ni dévoue­ment pour sa grand-mère ?

Oui, c’est vrai, elle s’était détour­née de lui. Mais pas avec dégout…

Com­ment ça, pas avec dégout?… Lui aurait-elle lais­sé quelque espérance ?

Il aurait été au désespoir…

Oh, quelle nigaude ! « Au déses­poir ! » Et le déses­poir de sa grand-mère, alors, il ne la tou­chait pas ?

Si si, il la tou­chait. Au plus pro­fond d’elle-même. C’est jus­te­ment pour cela qu’elle avait déci­dé de ne pas se rendre au rendez-vous…

Un ren­dez-vous ! Et où donc ? Et quand ?

Dans la glo­riette. Ce soir.

Sei­gneur Dieu, créa­teur du ciel et de la terre ! Et la san­té d’Anne-Charlotte ? Y avait-il son­gé une seconde ? Dans la glo­riette, un soir de mars ? Et c’est là qu’elle serait tom­bée dans ses bras ?

Non non, elle ne serait pas tom­bée dans ses bras. Elle lui aurait ten­du sa bague sans un mot, comme pour l’encourager à espérer…

Espé­rer la mort de Grand-Mère peut-être ?

De nou­veaux pleurs d’Anne-Charlotte sus­pen­dirent l’interrogatoire. La grand-mère, elle, lut une page de son ser­mon­naire, tout en bat­tant ses cartes pour une autre patience.

La page lue et les cartes bat­tues, c’est Anne-Char­lotte qui reprit la parole :

— Grand-mère, dit-elle, je n’irai pas à la glo­riette. Il n’aura ni la bague ni ma per­sonne. Dites-moi, un homme comme il faut vou­drait-il me sépa­rer de ma chère Grand-Mère, à qui je dois tout ? S’il me ché­ris­sait tant, comme il le pré­tend, il ne me tour­men­te­rait pas ainsi.

— Tu vois, Anne-Char­lotte!, répon­dit la Grand-Mère. Tes yeux s’ouvrent à pré­sent. Ah, quel égoïste per­son­nage ! Feu le conseiller Broms aurait eu honte de me plon­ger dans pareil dilemme. Pour­tant, il n’était pas fou d’amour pour moi, je t’assure. Ce sont les parents qui avaient arran­gé le mariage. Mais ce Wall­marck qui veut te pous­ser à oublier le qua­trième com­man­de­ment, il ne serait pour toi qu’une cala­mi­té. Je prends la bague et, ce soir, je t’enferme dans ta chambre, pour te gar­der de ta fai­blesse. Quant à ce Mon­sieur Wall­marck, qu’il gèle tout seul dans la gloriette !

Ain­si en fut-il. Made­moi­selle Anne-Char­lotte res­ta enfer­mée dans sa chambre. Dans l’âtre bru­lait un feu. Elle prit un tison­nier, se mit à retour­ner les buches, les retour­na encore, et encore, toute la soi­rée. Et quand il n’y eut plus que cendres et braises, elle jeta le tison­nier et se pré­ci­pi­ta sur la porte. Mais celle-ci était fer­mée, comme toutes les portes d’ailleurs. Excep­té celle de la glo­riette, qui bat­tait au vent de mars, encore et encore. Aus­si fort que le cœur d’Anne-Charlotte. Tout cela était la faute de Wall­marck, qui l’avait tour­men­tée. Elle finit par se jeter sur son lit, et ne se leva même pas quand sa chère grand-mère vint lui sou­hai­ter une bonne nuit.

La nuit fut longue, et le jour sui­vant aus­si. Puis s’égrenèrent de nom­breuses nuits et de nom­breux jours sans fin. Ah, Wal­marck aura tôt fait de m’oublier, pen­sait Anne-Char­lotte, mais moi, je ne l’oublierai jamais.

Et elle se disait :

Grand-mère est quand même bien vieille…

Mais ses pen­sées ne s’aventuraient pas plus loin.

Or, un jour d’avril, alors que le prin­temps sem­blait vou­loir poindre, Grand-Mère dut gar­der le lit. Assise à ses côtés, Anne-Char­lotte lui lisait à voix haute quelques pages du ser­mon­naire quand sou­dain, Grand-Mère se redres­sa et bous­cu­la Anne-Char­lotte qui lais­sa tom­ber le livre.

— Anne-Char­lotte, je sens que ma fin est proche. Par­di, le doc­teur ne me trom­pe­ra plus long­temps. C’est la fin, je le sens.

Oh, pen­sa Anne-Char­lotte en ramas­sant le livre. Que n’est-ce la fin pour moi ! Hélas, je ne suis qu’au début. Désor­mais, je res­te­rai à cette table, avec patience et ser­mon­naire. Et tous les jours com­men­ce­ront et fini­ront de la même façon, année après année…

Et elle pensa :

Si Grand-Mère meurt main­te­nant, à quoi aura ser­vi mon sacrifice ?

Mais ses pen­sées ne s’aventurèrent pas plus loin.

Le len­de­main, Grand-Mère ajouta :

— Dieu soit loué, tu n’es pas allée à la glo­riette ce soir-là, Anne-Char­lotte ! C’est toi qui aurais attra­pé cette phtisie.

Alors Anne-Char­lotte ne put plus rete­nir ni ses pen­sées ni ses paroles.

— Mieux aurait valu cela pour moi, chère Grand-Mère, qu’une vie sans joie.

Mais la vieille ne l’entendait pas de cette oreille. Bali­vernes, fit-elle. Tout vaut mieux que la mort. Si j’avais pris ma four­rure au lieu de ta cape…

— Ma cape ? Et quand ça?, deman­da Anne-Charlotte.

— Ce soir-là, dans la glo­riette. J’ai eu bien froid, tu peux me croire, dit la vieille. Je n’aurais jamais cru que cela pren­drait tant de temps.

— Grand-mère se réjouis­sait cer­tai­ne­ment que je n’y aille pas. Wall­marck savait ce que cela signi­fiait : il n’avait plus aucune illu­sion à se faire…

— Plus aucune illu­sion, répé­ta la vieille. Mais je tiens à te dire, Anne-Char­lotte, que Wall­marck m’a éba­hie. Il a bien par­lé, et avec cœur, je dois le recon­naitre… Mais si feu le conseiller Broms avait dit la moi­tié de ses folies, je n’aurais jamais pris le risque l’épouser.

— Ma chère Grand-Mère s’est-elle fâchée ?

— Pas tout de suite, Anne-Char­lotte. Mais quand il a vou­lu me prendre dans ses bras, j’ai pen­sé que ça allait trop loin.

— Peut-être n’avait-il pas recon­nu Grand-Mère ?

— Non, peut-être pas. Alors, je me suis glis­sée der­rière le canapé.

— Et qu’a fait Wall­marck, Grand-Mère ?

— Il m’y a sui­vie, Anne-Char­lotte. En une heure, il m’a par­lé plus que feu le conseiller Broms en trois décen­nies. J’aurais pu mettre fin à ce boni­ment, mais comme il ne me recon­nais­sait pas, je ne vou­lais pas que ma voix me tra­hisse. Il m’appelait Anne-Charlotte…

— Et qu’a fait alors Grand-Mère ?

— J’étais tran­sie de froid, mais je suis res­tée là mal­gré tout, car je vou­lais savoir com­ment l’histoire fini­rait. Je n’avais jamais eu de ren­dez-vous galant. Feu le conseiller Broms n’en avait pas le temps. Et, à mon avis, pas la force non plus. Mais, fichtre, si au moins il avait fait plus chaud… Des ren­dez-vous pareils, il ne m’en fau­drait pas beau­coup. Pour finir, il est tom­bé à genoux.

— Wall­marck est tom­bé à genoux ?

— Oui, quand je me suis fau­fi­lée de l’autre côté du cana­pé, il a cou­ru jusqu’à la porte et est tom­bé à genoux. Il refu­sait que je m’en aille, com­prends-tu. S’il ne s’était pas effon­dré là, dans un rayon de lune, le mal­heur ne serait jamais arrivé.

— Quel mal­heur, Grand-Mère ?

— Mon refroi­dis­se­ment ! Il faut vrai­ment avoir le sang chaud pour se mettre ain­si en tra­vers d’une porte en plein mois de mars. Je me suis appro­chée pour le tirer par les che­veux et le rame­ner à la rai­son. Alors, il a jeté ses bras autour de moi. Par bon­heur, j’avais trois châles sous la cape : il ne pou­vait pas sen­tir à quel point j’étais maigre…

— Et qu’a fait alors Grand-Mère ?

— Ma pou­pée, je lui ai tiré les che­veux. De toutes mes forces. Hélas, je devais avoir per­du la main. Il a pris ça pour des caresses, a pré­ten­du être désor­mais sûr de mes sen­ti­ments. Et il m’a deman­dé la bague en gage de mon amour éter­nel. Mais pour­quoi me pinces-tu le bras, Anne-Charlotte ?

— Grand-Mère !

— Grand-Mère!… Tu peux par­ler ! C’est facile de ron­chon­ner quand on trai­nasse au lit dans sa chambre bien chauf­fée. Moi, j’étais si tran­sie de froid que je sen­tais le gel péné­trer mes pou­mons. Qu’aurais-tu fait à ma place ? Mes forces ne sont pas bien grandes et ce jeune homme me tenait comme dans un étau. J’aurais pu lui dire que j’étais ta grand-mère, qu’il n’avait pas à me ser­rer si fort car j’étais venu le prier de s’en retour­ner à Heck­lef­jäll. Mais j’aurais eu honte. Je lui avais lais­sé me tenir trop de pro­pos écer­ve­lés pour une dame de mon âge. Non, je n’avais plus qu’à jouer le jeu jusqu’au bout.

— Grand-Mère !

— Grand-Mère… Grand-Mère… Cesse de crier, ma pou­pée. Tu ne t’en serais pas mieux tirée. Une tem­pé­ra­ture de moins dix degrés, un cou­rant d’air, et un gaillard qui ne vou­lait pas me lâcher… Je lui ai don­né la bague. Voi­là, c’est dit. Mais ne te désole pas. Tu peux lui écrire que tu étais sans défense et qu’il en a pro­fi­té pour te contraindre. Ou tu peux sim­ple­ment tout lui racon­ter et lui expli­quer que c’est moi qui lui ai don­né la bague. J’avoue que cela me gêne un peu, mais tant pis. Et tu ajou­te­ras qu’il s’est com­por­té de façon gros­sière. Car, Anne-Char­lotte… Il faut que tu saches quel genre d’homme c’est. Penses-tu qu’après il ait tenu sa pro­messe ? Penses-tu qu’il m’ait lâchée ? Non, ma pou­pée ! Au contraire, il m’a enla­cée dix fois plus fort. Alors là, Anne-Char­lotte, j’ai com­men­cé à voir rouge, oui, vrai­ment. D’accord, je m’étais peut-être mon­trée un peu légère dans ce jeu, entrai­née par ma curio­si­té. Mais se faire mal­trai­ter à neuf heures du soir, dans une glo­riette plon­gée dans l’obscurité et ouverte à tous vents, par un indi­vi­du qui pré­ten­dait aimer mes joues fri­pées et mes yeux chas­sieux, c’en était trop. Je crois vrai­ment que j’étais prête à lui flan­quer une gifle. Si, sou­dain, je n’avais res­sen­ti quelque chose.

— Qu’avez-vous res­sen­ti, Grand-Mère ?

— À vrai dire, je ne sais trop. Peut-être n’était-ce que la mort qui, à cet ins­tant pré­cis, se glis­sait dans ma poi­trine. Pour­tant, ce n’était pas déplai­sant. C’était doux. Peut-être ai-je pen­sé à feu le conseiller Broms. Mais je ne crois pas. J’ai pleu­ré, ima­gines-tu ? J’avais oublié ce que c’était. Et je suis res­tée là, Anne-Char­lotte, à pleu­rer et à tirer ses cheveux.

N’aie tou­te­fois pas trop honte de moi, ma pou­pée : Dieu mer­ci, cela ne dura guère. Ce sacré bon­homme rele­va la tête et me dit droit en face : « Anne-Char­lotte, quand ta grand-mère sera morte, je revien­drai te chercher ».

Voi­là ce qu’il m’a dit, au moment pré­cis où je sen­tais le souffle de la mort. Je ne pou­vais plus me dis­si­mu­ler. Je lui ai répondu :

— Qu’il en soit ain­si, Wall­marck. La vieille ne sur­vi­vra pas au printemps.

Mais penses-tu, Anne-Char­lotte, que ces paroles ou cette voix rocailleuse l’aient sur­pris ? Tu ne l’imagineras jamais : il n’a enten­du que ses propres ser­ments, répé­tés en mille varia­tions au milieu de ses étreintes. S’il n’avait pas eu l’idée de chan­ger de posi­tion pour m’enlacer, je serais morte de froid dans ses bras. J’ai pro­fi­té du moment où il se redres­sait pour me déga­ger et m’enfuir dans l’obscurité.

Et pen­dant toute la scène, ma chère Anne-Char­lotte, aucun inci­dent ne s’est pro­duit. J’ai pu me faire une idée claire d’un ren­dez-vous amou­reux, plus claire que n’aurait pu m’en pro­cu­rer feu le conseiller Broms. Je n’irais pas jusqu’à dire que ce fut agréable, mais peut-être est-ce à cause de mon âge ou de la température.

Quant à toi, tu es libre d’exiger par écrit qu’il te rende la bague. Mais tu peux aus­si attendre l’hiver, quand ta grand-mère sera morte. Alors ton amou­reux sera de retour. Je te le garantis.

Berg­man Hjal­mar, « Mötet », Hvar 8 dag, Stock­holm, 1915.

Tra­duit du sué­dois par Isa­belle Piette


Bio­gra­phie de l’auteur

Encore lar­ge­ment mécon­nue des lec­teurs fran­co­phones, l’œuvre abon­dante de Hjal­mar Berg­man (1883 – 1931) compte des nou­velles, des contes, des pièces de théâtre et quelques romans, dont Les Mar­ku­rell de Wadkö­ping qui lui vau­dra sa pre­mière recon­nais­sance. Contraint de vivre de sa plume dès 1915, Hjal­mar Berg­man mul­ti­plie les voyages et les expé­riences (de 1919 à 1923, il col­la­bore avec le grand cinéaste V. Sjös­tröm qu’il sui­vra un temps à Hollywood). 

L’auteur sué­dois se laisse dif­fi­ci­le­ment enfer­mer dans un cou­rant lit­té­raire : ses pièces de théâtre se rap­prochent tan­tôt de Strind­berg, tan­tôt de Mus­set, ses romans rap­pellent l’expressionnisme lit­té­raire de l’époque ou la fresque bal­za­cienne (les cinq romans qui forment le cycle des Comé­dies de Berg­sla­gen, 1914 – 1916), tan­dis que ses contes et ses nou­velles sont plu­tôt tein­tés de néoromantisme. 

Cet auteur qui échappe au cloi­son­ne­ment cache sous un humour élé­gant un pes­si­misme pro­fond (« Nous nais­sons êtres humains, et nous vieillis­sons monstres »), para­doxe révé­la­teur d’une nature au psy­chisme fra­gile et réti­cent à toute stabilité. 

Hjal­mar Berg­man est avant tout un conteur extra­or­di­naire au talent ori­gi­nal, capable de cam­per en quelques pages des per­son­nages forts, mais non sans failles.

* * * * * *

[*Quelques titres traduits*]

[*Contes:*]
Les Enfants qui ne savaient pas jouer et autres contes , tra­duit du sué­dois par Eli­sa­bet Brouillard, Johan­na Cha­tel­lard-Scha­pi­ra, Anna Lis­beth Marek et Isa­belle Piette sous la direc­tion d’Elena Bal­za­mo, Paris, Édi­tions Au Nord les étoiles et Biblio­thèque Sainte-Gene­viève, 2021.

[*Romans:*]
Les Mar­ku­rell de Wadkö­ping , tra­duit par Georges Ueber­schlag et pré­sen­té par Ele­na Bal­za­mo, Nantes, L’Élan, 1998.
Le Tes­ta­ment de Sa Grâce , tra­duit du sué­dois et pré­sen­té par Ele­na Bal­za­mo, Nantes, L’Élan, 1998.
Le Clown Jac , tra­duit du sué­dois par Phi­lippe Bou­quet, post­face d’Elena Bal­za­mo, Nantes, L’Élan, 2004

[*Théâtre:*]
Une Saga , tra­duit du sué­dois par Carl Gus­taf Bjurs­tröm et Roger Richard, pré­sen­ta­tion par Johannes Edfelt, Avant-Scène (Théâtre 199), juin 1959.

Hjalmar Bergman


Auteur

Auteur suédois de plusieurs novuelles, contes, pièces de théâtre et quelques romans. Contraint de vivre de sa plume dès 1915, il multiplie les voyages et les expériences (de 1919 à 1923, il collabore avec le grand cinéaste V. Sjöström qu’il suivra un temps à Hollywood). Cet auteur cache sous un humour élégant un pessimisme profond («Nous naissons êtres humains, et nous vieillissons monstres»), paradoxe révélateur d’une nature au psychisme fragile et réticent à toute stabilité.