Le porno, ce sont les fantasmes des mecs
Alexia Carolo se définit comme « performeuse ». Elle a participé à une soixantaine de films pornographiques, tournés dans le style du « porno amateur ». Son parcours dans le porno est représentatif de celui d’une majorité d’actrices, bien loin de la renommée des pornostars et d’une pratique « à temps plein ». Le temps d’une interview, elle propose un décodage de sa carrière et de son activité.
Revue nouvelle : Malgré votre parcours dans le porno, vous ne vous définissez pas comme « pornostar ». Pourquoi ?
Alexia Carolo : Non, parce que je ne fais pas ça pour gagner ma vie. Je fais ça en plus, c’est un moyen pour s’en sortir, mais ce n’est pas mon travail, mon activité principale. Et puis, je ne suis pas une jolie femme comme les vraies pornostars, qui sont comme des poupées toutes parfaites.
R.N.: Des poupées toutes parfaites ?
A.C.: Oui, la chirurgie plastique passe par là, c’est sûr. Moi j’ai un corps de femme normale, avec un peu de cellulite, avec des seins pas toujours très rebondis. Je prends soin de moi, mais je n’ai pas le physique des véritables professionnelles, des actrices « de haut niveau ». Et c’est comme ailleurs : les « top stars » d’Hollywood sont milliardaires, mais les petits acteurs de théâtre en Belgique, ils se battent pour garder leur chômage. Les grands top models ils parcourent le monde et ils gagnent des fortunes lors des défilés alors que les mannequins C&A ils gagnent juste de quoi manger ce mois-ci, pour mettre un moche pull de Noël kaki et un pantalon marron. C’est la même chose dans le porno : il y a des mondes qui ne se rencontrent jamais.
R.N.: Justement, lors de notre discussion par courriers précédant l’entretien, vous avez dit vouloir absolument témoigner, je vous cite « de la vraie vie ». Vous pouvez l’expliquer ?
A.C.: Je voulais témoigner, c’est vrai. Parce que je trouve qu’on doit un peu arrêter avec tout ce qu’on dit sur le porno. D’abord, de dire que nous sommes travailleuses du sexe comme si on voulait être travailleuses du sexe : nous sommes travailleuses du sexe comme on est travailleur […] à la cokerie. On n’a pas envie forcément de faire ça, mais on fait comme on peut. Dire « je suis travailleuse du sexe », ça n’est pas pour affirmer « ah, mais j’aime mon métier ». Enfin, peut-être pour certaines c’est cela qu’elles veulent dire. Pour moi, c’est autre chose, c’est juste dire : « je gagne de l’argent en faisant ça, c’est vrai, mais je veux qu’on me respecte quand même ».
Ensuite, il faut qu’on arrête aussi de dire que je suis bête, malade, dépressive et que c’est pour ça que je fais du porno. La réalité, c’est que je n’ai pas pu faire de grandes études parce que mes parents, c’était le quart-monde. Lorsque j’ai voulu continuer dans le général, le professeur de français m’a dit « toi, ce n’est pas le cerveau qui sera ton meilleur atout ». J’avais douze ans, et c’est vrai que j’avais déjà de gros seins par rapport aux autres. Et j’avais l’accent de Farciennes. On m’a envoyée devenir esthéticienne, c’était comme ça, mon avis en fait importait peu. Et combien il y a d’emplois pour les esthéticiennes dans le coin ? Donc, après, j’ai enchainé les « petits boulots », pas forcément déclarés, j’ai fait pas mal de trucs. Je ne me suis jamais prostituée, ça je n’ai jamais voulu.
R.N.: Comment en êtes-vous arrivée à jouer dans un porno ?
A.C.: À vingt-et-un ans, j’ai rencontré un homme un peu plus âgé dont je suis tombée amoureuse. Il m’a proposé de m’enregistrer sur vidéo, comme un jeu érotique entre nous. J’ai fait une scène avec un gode1, en disant son prénom à la caméra. Puis un jour, quelques mois plus tard, il m’a dit : « tu sais, si je postais la vidéo sur internet, on pourrait faire de l’argent ». Je galérais vraiment à ce moment-là, j’avais le chômage, mais ce n’était vraiment pas assez, d’autant plus que j’avais ma fille de deux ans dont je devais m’occuper. Donc j’ai dit ok, sans vraiment réfléchir. La vidéo a fait le buzz, comme on dit maintenant. Puis un gars m’a envoyé un e‑mail pour me proposer de tourner dans un film en France. C’était payé 450 euros, au noir évidemment, il payait le train et l’hôtel, juste un soir. J’y suis allée.
R.N.: Lorsque la première vidéo a été diffusée, vous n’aviez pas peur d’être reconnue par des proches ?
A.C.: Franchement, je vais être honnête, je n’y ai pas pensé. J’avais besoin d’argent, mon mec me disait qu’il se chargeait de tout, et l’argent est arrivé comme prévu. Après coup, je me dis que j’ai vraiment agi sans réfléchir… Mais évidemment, des gens m’ont reconnue dans la rue. Et là, parfois c’est dur. Les gens sont vraiment violents, ils croient que ce qu’ils voient dans les films c’est vrai. Que je jouis vraiment lorsqu’un mec me défonce en m’insultant. Mais évidemment que non, évidemment que c’est pour l’image. Ce n’est pas que ça ne m’arrive jamais, mais c’est l’exception. Il ne faut pas oublier que le porno, ce sont les fantasmes des mecs qu’on met en image, mais ça reste du faux, des fantasmes. Les femmes ne fonctionnent pas comme dans les pornos.
R.N.: C’est amusant ce que vous dites. Cette idée que le porno est complètement dominé par les fantasmes masculins hétérosexuels est un point central dans les hypothèses de Mathieu Trachman sur « l’économie des fantasmes » qui fonde d’après lui le « travail pornographique ».
A.C.: Mais alors c’est une évidence pour les films produits par les maisons de production. Déjà, sur un tournage, tu as souvent un ou deux mecs qui font la caméra, le son, la lumière et la réalisation, qui se prennent pour des artistes, mais qui ne font que mettre en scène ce qu’eux veulent voir. Ce sont leurs « trips » qui sont mis sur l’écran, leurs trips de mecs et j’ai même envie de dire, leurs trips de mecs qui font du porno. Parce qu’ils baignent dans un milieu particulier, où les fantasmes sont comme « codés ». Ils se voient entre eux, sortent dans les mêmes boites, fréquentent les mêmes cercles, composés de gens qui bossent dans le porno, la prostitution, les sex clubs. Ils socialisent entre eux. Je pense qu’en sociologie on parle de « l’habitus », enfin c’est comme ça que vous décrivez ça dans l’un de vos articles. Eh bien, ils ont un « habitus pornographique », ils jouent dans un monde spécifique avec des conduites spécifiques. Vous voyez, je peux même parler comme une sociologue, si je veux ! Sérieusement, pour ça, les vidéos en ligne elles ont finalement « cassé les codes », puisque n’importe qui peut faire son petit porno. Et donc, on voit d’autres trucs qui arrivent.
R.N.: Peut-on parler d’une « démocratisation pornographique » ?
A.C.: Non, bien sûr que non. Parce que ça, c’est faire croire que finalement le porno c’est le monde enchanté où des princesses font ce qu’elles veulent avec des princes charmants. Un acteur porno moyen, c’est un mec vaguement musclé, souvent avec un peu de bide, et une grosse bite, qui n’est pas forcément une flèche, et qui prend un peu trop de pilules pour les moyens qu’il a avec son chômage ou son travail en intérim. Alors voilà, il se retrouve là, avec sa gueule un peu ravagée qui fait fantasmer parce que ça lui donne un air brut, la gueule de bois de la veille et il prend un ou deux cachetons pour baiser une fille qu’il ne trouve pas vraiment excitante, pendant qu’un mec lui fout une caméra sous le cul, afin de zoomer sur la pénétration. Ce n’est pas un monde enchanté, ce n’est pas le prince charmant, c’est un pauvre gars pas méchant, mais juste normal qui se fait une fille pas méchante, mais juste normale, parce qu’ils ont besoin de tune pour vivre ou survivre.
R.N.: Il y a une solidarité entre acteurs et actrices ?
A.C.: Entre actrices, non, parce que c’est une compétition. Dans un porno petit budget comme ceux dans lesquels j’ai joué, les gens acceptent de faire ce qu’ils font parce que, d’une part, ils rêvent d’être des stars du X ou ils ont juste besoin de l’argent à la fin et, d’autre part, qu’ils savent que dès qu’ils diront « non », un autre prendra leur place.
J’ai déjà eu un tournage où arrivée sur place, j’ai trouvé une autre actrice. On était deux au même endroit. Et le réalisateur joue les enchères : « je prends celle qui accepte d’en faire un maximum ». Ce n’est pas moi qui ai remporté le gros lot, mais heureusement ! Après, l’autre fille a vraiment été amochée, elle a souffert. Elle a accepté d’aller beaucoup trop loin et c’est devenu une vidéo vraiment hardcore.
R.N.: La pression à en faire toujours plus, par exemple à laisser tomber le préservatif, ou à pratiquer la sodomie, c’est une réalité ?
A.C.: Bien sûr. C’est complètement évident, il ne faut pas faire des grandes études pour l’imaginer, enfin ! Regarde n’importe quel site web de vidéos porno : bareback2 et anal sont les mots-clés les plus recherchés. Donc oui, ces deux trucs-là, il faut être claire : tu les fais sinon tu abandonnes l’idée de tourner dans des pornos. Ce n’est même pas négociable, c’est juste évident.
R.N.: Les pratiques non protégées sont-elles un peu encadrées ? Ou c’est vraiment jouer à la roulette russe avec cinq balles dans le barillet ?
A.C.: Alors, ça dépend. Il y a des gens sérieux, qui font un peu attention. Mais bon, soyons honnêtes, dans le milieu du « porno amateur », qui en fait est à peu près tout le porno hors des trois ou quatre « grands » parisiens, c’est un peu n’importe quoi. J’ai eu la chance de pouvoir bénéficier d’un traitement pré-exposition très rapidement quand on a commencé à parler de la PrEP3. Mais je suis une privilégiée à ce niveau-là. Ceci étant, il faut quand même rappeler que tout ce qu’on voit à l’écran n’est pas forcément réel. Le sperme qui coule en abondance, aucun mec n’est capable de le produire. Donc on utilise des trucs : du faux sperme, du savon, du lait concentré. Il faut rappeler systématiquement que c’est une grande différence entre pornographie et prostitution : dans un cas, tu as la possibilité du trucage. Dans l’autre, c’est moins évident.
Cela dit, j’ai quand même eu des problèmes. Des morpions une fois, mais surtout la gonorrhée. Et en fait, je dois m’estimer heureuse. J’ai une amie qui, elle, s’est prise une hépatite B. C’est nettement plus sérieux.
R.N.: Vous insistez beaucoup sur la différence entre prostitution et pornographie…
A.C.: Oui, parce que ce n’est pas la même chose. Moi j’ai fait du porno, ce n’est pas pour autant que je me suis prostituée. Le rapport n’est pas le même. Et je vais être honnête, je ne serais pas capable de me prostituer, car justement, on peut beaucoup moins « tricher ». C’est fini les « petits break » quand vraiment c’est indispensable, c’est impossible de recommencer la scène parce qu’on n’a pas crié « comme il faut ». C’est en fait un « chalenge » beaucoup plus grand de se prostituer.
Et puis, il y a un rapport plus direct. Bien sûr, avec un acteur (ou plusieurs acteurs), tu as un rapport sexuel, mais il est « professionnel », il est comme ton « égal ». Avec un client, c’est un peu différent, ce serait comme coucher avec l’un des mecs qui va regarder le film plutôt qu’avec le mec qui est dans le film. L’idée me bloquerait.
Vous allez dire que je suis obsédée par cela, mais une actrice de porno elle n’est pas comme elle est en réalité lorsqu’elle est à l’écran. Ce que vous voyez c’est une image, c’est-à-dire un personnage qui a été inventé par le réalisateur d’après ses fantasmes à lui. Ce n’est pas un grand film d’auteur, on n’incarne pas un personnage de répertoire. Mais on incarne quand même une autre personne, qui est la rencontre de cette « interprétation » et du travail du gars qui fait le film.
R.N.: Dans la plupart des témoignages recueillis dans le cadre d’une recherche, un élément récurrent est justement la difficulté pour les actrices comme pour les acteurs de trouver une compagne ou un compagnon qui aille « au-delà » de l’image.
A.C.: Mais ça c’est clair ! On nous voit « que » comme des acteurs pornos. Moi chaque fois les mecs me voient comme les personnages de film, pas pour moi-même. Ils veulent refaire les scènes qu’ils ont vues, mais évidemment moi ça ne m’intéresse pas. D’abord je l’ai déjà fait. Mais en plus, c’était souvent nul ! Je ne veux pas un pilonnage de film de cul, je veux qu’on prenne le temps, qu’on fasse monter le plaisir, qu’on échange… C’est tellement mieux !
Et puis, aussi, il y a toujours un moment où ton mec finit par angoisser, par devenir jaloux, par te demander si c’est aussi bien avec lui que dans les films…
R.N.: Est-ce que cela prend beaucoup de place au quotidien ?
A.C.: Non, parce que je ne veux pas laisser le porno me bouffer. J’ai fait ce que j’ai fait, je n’ai pas honte, je ne suis pas non plus spécialement fière. C’est comme ça. J’ai pu arrondir les fins de mois, acheter des vêtements pour la petite, aller en vacances, grâce à ça. J’ai amélioré notre vie. Mais je ne vais pas continuer éternellement, car je suis en train de prendre de l’âge, que c’est quand même épuisant, que j’en ai de moins en moins besoin financièrement parce que j’ai trouvé un copain merveilleux qui s’en sort, parce que j’ai aussi un travail, un vrai, dans un salon : je suis revenue à l’esthétique, qui l’aurait cru ? Et le salon, j’en suis une des propriétaires, grâce à l’argent du porno. Donc non, je ne regrette pas, mais oui, j’ai des plans pour arrêter. J’ai la chance de pouvoir envisager d’arrêter. Tout le monde n’a pas ma chance, et ça, il faut le dire : tu veux qu’il y ait moins de travailleuses du sexe ? Ce n’est pas en interdisant le porno, le lapdance ou la prostitution que tu dois t’y prendre, c’est en arrêtant de jeter les gens dans la rue en coupant le chômage ou le CPAS. S’il n’y a qu’une chose que vous devez retenir de tout mon blabla, c’est cela : oui, on fait le job, non on ne le fait pas parce qu’il nous plait, mais parce qu’on a besoin de vivre. Et ce n’est pas le pire, mais ce n’est certainement pas non plus le meilleur. C’est ce qu’on fait.
- Abréviation de godemichet.
- Rapport sexuel sans préservatif.
- PrEP (prophylaxie pré-exposition ou Pre-Exposure Prohylaxis en anglais) est une stratégie de réduction du risque de contracter le VIH basée sur l’utilisation d’un médicament antirétroviral à prendre au cours d’une période d’exposition à un risque de contamination. Cette stratégie s’accompagne d’un suivi renforcé et individualisé en santé sexuelle.
