Le néerlandais n’est plus
Cela faisait déjà un petit moment que je sentais que la nouvelle finirait par tomber. Les planètes s’étaient alignées au cours des ans, au fil des économies à réaliser et des chiffres d’inscription en dégringolade, matérialisant ainsi le dénouement d’une tragédie à l’intrigue trop prévisible. Les astres l’avaient prédit : faute de moyens financiers et de cohortes étudiantes […]
Cela faisait déjà un petit moment que je sentais que la nouvelle finirait par tomber. Les planètes s’étaient alignées au cours des ans, au fil des économies à réaliser et des chiffres d’inscription en dégringolade, matérialisant ainsi le dénouement d’une tragédie à l’intrigue trop prévisible. Les astres l’avaient prédit : faute de moyens financiers et de cohortes étudiantes suffisamment fournies, la formation en langue et littérature néerlandaises cessera d’exister à partir de l’année académique 2025 – 2026 sur le campus bruxellois de l’UCLouvain, autrefois connu sous le nom d’Université Saint-Louis – Bruxelles. La Fédération Wallonie-Bruxelles, en charge de l’enseignement, est surendettée depuis de nombreuses années. Elle doit faire des économies, sa survie en dépend. Le financement des universités étant déterminé par leur croissance et par le nombre d’inscriptions, les sections qui attirent le moins d’étudiant·es sont vouées à disparaitre en premier. Elles deviennent trop couteuses.
Ce volet financier s’accompagne d’une profonde mutation sociétale qui n’arrange rien, bien au contraire : les études en langue et littérature attirent de moins en moins d’étudiant·e. Il y a cinq ans, l’annonce de la fermeture du département d’études néerlandaises faute d’étudiant·es à la Vrije Universiteit Amsterdam fit l’effet d’une bombe : une des deux grandes universités de la capitale des Pays-Bas décida d’arrêter l’étude du néerlandais. Imaginez… Symboliquement, les professeurs de langues et littératures néerlandaises y sauvèrent quelques meubles par la création d’un master en « creatief schrijven ». Depuis, d’autres villes universitaires européennes sont venues allonger la liste. Toutes cherchent à réaliser des économies par la clôture de petites sections. Souvent, cette décision s’accompagne du transfert de personnel vers des facultés et départements victimes de leur succès, elles en revanche, et donc en manque de ressources humaines. Dans le même ordre d’idées, des départs à la retraite de professeurs en langue et littérature ne sont plus remplacés en langue et lettres mais mis à profit pour créer des postes dans d’autres départements, voire d’autres facultés. Étant donné que les professeurs sont nommés, il faut attendre leur départ à la retraite avant de profiter de l’équivalent temps plein auquel correspond leur poste. Le phénomène ne touche d’ailleurs pas que l’étude du néerlandais. Il s’est emparé de l’ensemble des formations en langues et littératures. Toujours aux Pays-Bas, à l’Université d’Utrecht, ce sont l’allemand, le français, l’arabe, l’italien et le celte qui disparaitront dès la rentrée 2026 – 2027, tout comme l’étude des sciences religieuses et de l’islam. A Leiden, c’est l’italien qui est condamné à disparaitre l’année prochaine.
Fini donc les cours de littérature et de linguistique néerlandaises à l’UCLouvain Saint-Louis – Bruxelles. Au revoir les cours de culture et civilisation néerlandaises. D’aucuns objecteront que, malgré tout, la plupart des formations à l’UCLouvain Saint-Louis continueront à inclure des cours de néerlandais. Entendons par là des cours de maitrise de la langue, qui se concentrent sur les compétences langagières. C’est bien l’étude de la langue néerlandaise qui disparait, et non son apprentissage. Alors, par rapport à ces cours qui misent sur l’acquisition du néerlandais, quelle serait la plus-value du contenu de la formation en langue et littérature néerlandaises ? La réponse est que celle-ci aborde la langue également sous son volet historique, linguistique, culturel, littéraire. Pris dans leur ensemble, ces cours postulent qu’une langue est bien plus qu’un outil de communication, qu’elle est aussi – si pas « avant tout » – une voie dorée vers les cultures qui s’y rapportent, leurs façons de cerner les réalités qui nous entourent et les discours qu’elles mettent en place pour les décrire et les représenter. Pour donner un exemple issu du domaine de la linguistique, le néerlandais (tout comme l’allemand d’ailleurs) dispose de verbes de position et de placement qui, tout en indiquant où se trouve quelque chose, mentionnent également sa position. Ainsi, en néerlandais, un livre ne va pas simplement se trouver sur la table mais il sera, dans la majorité des cas, « couché » (« Het boek ligt op de tafel »), ou une voiture qui se trouve le long de la route sera « debout » (« De auto staat geparkeerd langs de weg »). Par contre, si la voiture est accidentée et couchée sur son flanc, elle sera « couchée » (« de auto ligt langs de weg »).
Cet exemple montre que chaque langue – ou ses variantes, songeons notamment aux nombreux français, espagnols, anglais parlés un peu partout dans le monde –montre une façon différente d’envisager le réel. Alors, connaitre d’autres langues, c’est accepter pleinement que le monde qui nous entoure est composé d’une diversité telle qu’il ne peut être que fondamentalement complexe. Le réel est, comme dirait le philosophe Jacques Derrida (1930 – 2004), « différant ». On ne parvient jamais à le saisir complètement, il est toujours en train de changer.
Cette affirmation de complexité se situe à rebours des discours populistes réducteurs, xénophobes et misogynes qui embrasent à nouveau – rappelons-nous les années 1930 – la planète depuis quelques décennies, et qui tentent de nous convaincre que même les problèmes les plus graves se résolvent à coups de « oneliners » partagés en masse sur les réseaux sociaux, « X » (ex-Twitter) en pole position. Cette menace rend l’étude nuancée des langues modernes d’autant plus urgente, à un moment où les politiques universitaires décident du contraire.
Ainsi, de nombreux outils issus de la linguistique et de ses sous-disciplines permettent de mieux comprendre la fabrique des discours de l’extrême droite afin de les déconstruire et d’en démontrer les creux, les vides et l’absurdité. En outre, comment saisir de façon nuancée les enjeux des intelligences artificielles qui fonctionnent selon le modèle conversationnel, sans avoir l’occasion d’étudier comment s’élaborent, se structurent et s’interprètent les discours ?
Plus spécifiquement pour le néerlandais, comment saisir les subtilités de la récente victoire électorale de l’extrême droite aux Pays-Bas, sans s’intéresser à la langue du pays, à son histoire, à son identité culturelle ? Ou comment saisir l’attachement de la Flandre à la langue néerlandaise, sans se donner l’occasion de réaliser à quel point l’histoire de l’émancipation flamande au cours des deux derniers siècles est passée, avant tout, par une émancipation linguistique ?
Et puis, n’est-ce pas absurde de réduire les possibilités offertes aux francophones de s’intéresser à l’identité culturelle de la Flandre, alors qu’on parle d’une université située au centre-ville de Bruxelles, capitale de la Flandre (en plus d’être capitale de la Belgique, de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de l’Union européenne, siège de l’OTAN et de dizaines d’autres instances internationales) ? N’est-il pas urgent de multiplier les chances de mieux connaitre nos voisins du Nord ? N’est-ce pas contreproductif d’enlever aux francophones l’occasion d’apprendre sous toutes ses coutures la langue officielle la plus parlée du pays ? La Flandre n’est-elle pas le partenaire économique majeur de la Wallonie ?
Face à la prolifération des simplismes, des idées réductrices et du repli sur soi, osons poser, comme l’indiquait de penseur antillais Edouard Glissant, le « droit à l’opacité ». Posons le choix de la complexité comme un mystère à chérir. Acceptons qu’il ne soit pas nécessaire de tout comprendre quand l’altérité se présente et se donne, par exemple, sous la forme d’une autre langue. Accordons-nous le droit de ne pas nous contenter de discours uniques et transparents – comme si eux seuls existaient et qu’ils suffisaient pour comprendre le monde. Continuons, au travers de l’enseignement des langues, de leur culture, de leurs arts, de leur linguistique, de leur littérature et de toutes les sous-disciplines qu’elles englobent, à préférer la complexité aux simplismes, et à témoigner ainsi des richesses auxquelles il donne accès.
