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Le musée de la souffrance humaine

Numéro 6 Septembre 2025 par Derek Moss

septembre 2025

Je reviens du musée de la souffrance humaine. Situé dans un non-lieu où personne, ni un État ni un collectif, ne peut se l’approprier. C’est un immense dôme blanc, fissuré de toutes parts et maculé de traces qui ressemblent à autant de cicatrices. Les fêlures engendrées par la barbarie, souligne l’architecte dans le catalogue du musée. […]

Billet d’humeur

Je reviens du musée de la souffrance humaine. Situé dans un non-lieu où personne, ni un État ni un collectif, ne peut se l’approprier. C’est un immense dôme blanc, fissuré de toutes parts et maculé de traces qui ressemblent à autant de cicatrices. Les fêlures engendrées par la barbarie, souligne l’architecte dans le catalogue du musée. Une formule humaniste accueille le visiteur dès la porte d’entrée : « une seule victime est une victime de trop ». Ici, pas de compétition ni de whataboutisme, il s’agit d’un lieu dédié à toutes les souffrances résultant de violences politiques. Toutes. De la Shoah aux zoos humains, des Aborigènes d’Australie aux Native Americans, du maoïsme aux massacres sous Staline et Pinochet en passant par Gaza, la liste de la honte est infinie. Les conservateurs du site insistent sur l’importance de l’universalisation du Zakhor, indispensable préalable à l’invention d’une communauté mondiale moins brutale. Ils parlent aussi de la nécessité d’élaborer des « mémoires multidirectionnelles »1 et souhaitent que leur musée témoigne des similarités partagées par nombre de traumas historiques qui, loin d’être uniques, ne sont pas non plus égaux.

 

Mais attention, il ne s’agit aucunement de banaliser l’expérience singulière des uns et des autres. La Révolution Culturelle ne fut pas la Shoah qui ne fut pas le Passage du Milieu. Gaza n’est pas le ghetto de Varsovie. Chacune de ces atrocités s’est déroulée et prend place dans des contextes sociohistoriques particuliers. L’historien cherche, avant tout, à les saisir dans leur spécificité. Pourtant, face à tant de souvenirs de souffrances disparates, l’on peut également montrer ce qu’elles possèdent en commun, ce qui les relie. N’est-ce pas là une manière de produire des universaux mémoriels, en démultipliant les voix et en établissant des connexions ? Alors, pourquoi ne pas faire résonner entre elles, sans trivialiser leurs idiosyncrasies, la violence de la traite esclavagiste, de la Shoah et des colonialismes ? Pourquoi ne pas invoquer Aimé Césaire, Primo Lévi, William Du Bois (qui a visité le ghetto de Varsovie en 1949) et Edward Saïd dans un pareil musée, observer leurs convergences tout en respectant les zébrures des contextes dans lesquels ces horreurs ont été commises ?

 

Surtout, ce qui m’a frappé, c’est que ce lieu constitue un espace dédié aux souffrants et à leur postérité, un site pour tous les mal-en-point-de‑l’Histoire (celle avec une grande Hache, écrivait Perec), et non pas pour des politiciens en quête d’instrumentalisation nationaliste. Ici même, des Autochtones canadiens, des Amérindiens, des Khmers, des Juifs, des Ukrainiens, des Palestiniens, des Tutsis, des Arméniens, des Héréros, des Malgaches, des Congolais, des Ouïghours, des Syriens, des Roms, des Bosniaques, des Algériens, des Rwandais, des Aborigènes australiens, et j’en oublie tant, peuvent venir se recueillir, prier s’ils le souhaitent, et pleurer sur le passé et le présent de leur malheur. À me promener dans cet espace aux innombrables salles consacrées à des blessures singulières, je suis troublé par la ressemblance des séquences et des récits. Quand bien même les cruautés en question diffèrent en nature et en intensité, ceux qui les ont subies et leurs descendants font face à des angoisses de mort et des cauchemars similaires. La violence des persécutions continue à hanter leur psyché et leur vie sociale, mais également leurs productions culturelles, à l’instar de cette postmémoire si bien décrite par Marianne Hirsch2. Les plus jeunes d’entre eux chantent, dansent, peignent et écrivent le trauma de toutes leurs forces. La plupart peinent à suturer leurs plaies, des décennies plus tard.

 

Lors de ma visite, je me suis pris toute la souffrance humaine dans la figure. C’est là une expérience épouvantable et révoltante.

 

Dans le même temps, il est cathartique de savoir que l’on n’est pas seuls.

  1. Rothberg, Michael. 2009. Multidirectional Memory. Remembering the Holocaust in the Age of Decolonization. Stanford : Stanford University Press. 
  2. Hirsch, Marianne. 2014. « Postmémoire ». Témoigner. Entre histoire et mémoire 118 : pp. 205 – 206.

Derek Moss


Auteur

anthropologue
La Revue Nouvelle
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