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Le lithium en Amérique du Sud, une bonne nouvelle ?

Numéro 4 – 2018 par Xavier Dupret

juillet 2018

Lithium. Sym­bole Li. Élé­ment chi­mique de numé­ro ato­mique 3 dans le tableau pério­dique des élé­ments de Dimi­tri Men­de­leïev. Pour les chi­mistes, les pré­sen­ta­tions sont faites. Il y a pour­tant bien plus à dire au sujet du nou­vel or blanc qu’est deve­nu le lithium.

Dossier

Du côté des réserves

Il faut rap­pe­ler, pour les non-chi­mistes, que l’on ne trouve jamais le lithium sous une forme pure dans la nature. Il est tou­jours asso­cié à d’autres élé­ments (on parle de com­po­sés ioniques).

Voi­là pour­quoi le tableau 1 envi­sage de décrire la répar­ti­tion par type et par pays. D’un point de vue géoé­co­no­mique, on peut sans ambages esti­mer que « l’extraction de lithium de type sau­mure est la forme la plus ren­table jusqu’à pré­sent1 ». Cet état de choses implique que le nombre de pays en mesure « d’exploiter cette res­source se réduit à un petit groupe […]: les États-Unis, la Chine, l’Argentine, la Boli­vie et le Chi­li2 ». De ce tableau, on retien­dra que les res­sources esti­mées de lithium direc­te­ment uti­li­sables pour la fabri­ca­tion de bat­te­ries pour les voi­tures élec­triques reposent sur un stock de res­sources de 21,130 mil­lions de tonnes de lithium (type saumure).

En ce qui concerne l’extraction, les don­nées de l’United States Geo­lo­gi­cal Sur­vey (USGS), agence gou­ver­ne­men­tale en charge de défendre les inté­rêts des États-Unis sur le plan géo­lo­gique, indiquent que « la pro­duc­tion mon­diale de lithium a aug­men­té de […] 12% en 2016 en réponse à la demande crois­sante pour satis­faire aux besoins des appli­ca­tions sous la forme de bat­te­ries. La pro­duc­tion argen­tine a aug­men­té de près de 60% […]. Un opé­ra­teur au Chi­li a éga­le­ment annon­cé un accrois­se­ment de pro­duc­tion.3 »

Du côté de la demande

Cette pous­sée de la pro­duc­tion de lithium confirme l’hypothèse sou­te­nue par les docu­ments d’origine sud-amé­ri­caine cités pré­cé­dem­ment, à savoir une cen­tra­tion du sec­teur sur le seg­ment « sau­mure » (sal­mue­ras en espagnol).

[*Tableau 1. Réserves mon­diales de lithium par type et par pays (tonnes)*]

Peg­ma­tic Sau­mure Gise­ments pétroliers Argile Jada­rite Total par pays
États-Unis 2.830.000 40.000 1.750.000 2.000.000 6.620.000
Cana­da 255.600 255.600
Zim­babwe 56.700 56.700
RDC 2.300.000 2.300.000
Aus­tra­lie 262.800 262.800
Autriche 100.000 100.000
Fin­lande 14.000 14.000
Rus­sie 1.000.000 1.000.000
Ser­bie 850.000 850.000
Bré­sil 85.000 85.000
Chine 750.000 2.640.000 3.390.000
Boli­vie 9.000.000 9.000.000
Chi­li 6.900.000 6.900.000
Argen­tine 2.550.000 2.550.000
Total par type 7.654.100 21.130.000 1.750.000 2.000.000 850.000 33.354.100

Sources : Argen­to M., Zíca­ri J., « Las dis­pu­tas por el litio en la Argen­ti­na : ¿mate­ria pri­ma, recur­so estra­té­gi­co o bien común ? », op cit., p. 46 et Cochil­co (Comi­sión Chi­le­na del Cobre), Direc­ción de Estu­dios y polí­ti­cas públi­cas, Ante­ce­dentes para una polí­ti­ca públi­ca en mine­rales estra­té­gi­cos : Litio, San­tia­go de Chile, 2009, p. 11.

Pour 2013, les chiffres pro­duits par l’USGS reprennent pour les États-Unis les don­nées de pro­duc­tion du hol­ding Rock­wood4, deve­nu entre­temps une filiale de Albe­marle Cor­po­ra­tion5. Cette année-là, la pro­duc­tion états-unienne avait été de 870 tonnes. La demande de lithium a été de 37.800 tonnes en 20166. Certes, la pro­duc­tion boli­vienne de lithium a offi­ciel­le­ment démar­ré en 20167 lorsque La Paz a pro­cé­dé à l’exportation de 9,3 tonnes de lithium à des­ti­na­tion de la Chine alors que le déve­lop­pe­ment de la pro­duc­tion locale passe par la mise en valeur du Salar d’Uyuni. Il était cepen­dant atten­du en Boli­vie que l’exploitation d’Uyuni débou­che­rait sur un début de pro­duc­tion indus­trielle locale de bat­te­ries (une pre­mière pour un pays jusqu’ici can­ton­né au rang de four­nis­seur de matières pre­mières) à par­tir de 2018. Au total, la Boli­vie espé­rait pro­duire, cette année, 50.000 tonnes de car­bone de lithium8. Ces objec­tifs ambi­tieux, appar­te­nant clai­re­ment à un plan d’industrialisation, par ailleurs néces­saire, de l’économie boli­vienne, paraissent pour l’heure repor­tés à des jours meilleurs. En effet, la Geren­cia Nacio­nal de Recur­sos Eva­porí­ti­cos (GNRE), pré­ci­sait, déjà en 2016, que l’exploitation du lithium devait être repor­tée à 2020.

Ces ater­moie­ments expliquent pro­ba­ble­ment l’abandon, peut-être momen­ta­né, d’objectifs d’industrialisation sur une base natio­nale du lithium en Boli­vie. La GNRE, qui était une filiale de la Comi­bol (soit la com­pa­gnie minière d’État opé­rant en Boli­vie), a été rem­pla­cée par l’agence Yaci­mien­tos de Litio Boli­via­nos (YLB) pla­cée sous le contrôle du minis­tère de l’Énergie. Le retard pris dans la pro­duc­tion de lithium en Boli­vie explique sans doute pour­quoi YLB sera désor­mais auto­ri­sée à « s’associer avec des entre­prises pri­vées, natio­nales ou étran­gères9 ».

Vu la fai­blesse struc­tu­relle du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme natio­nal en Boli­vie, cette dis­po­si­tion légale équi­vaut de fac­to à une ouver­ture à des inves­tis­seurs étran­gers. Cette réorien­ta­tion en dit long sur le retard à la pro­duc­tion de la Boli­vie et plus glo­ba­le­ment sur la dif­fi­cul­té à accé­der à d’autres élé­ments de la chaine de valeur du lithium pour les pays pro­duc­teurs d’Amérique du Sud.

À titre de com­pa­rai­son, on men­tion­ne­ra que les deux autres pays membres du tri­angle du lithium, à savoir le Chi­li et l’Argentine, ont vu leurs pro­duc­tions res­pec­tives de car­bo­nate de lithium pro­gres­ser de 14 et 58% entre 2015 et 2016. Le poten­tiel boli­vien n’étant pas, pour l’heure, encore exploi­té, les quatre pre­miers pro­duc­teurs mon­diaux en 2016 étaient l’Australie (76.104 tonnes de car­bo­nate de lithium), le Chi­li (63.864 tonnes), l’Argentine (30.335 tonnes) et la Chine (10.644 tonnes).

Par ailleurs, si les dif­fi­cul­tés de la Boli­vie devaient rési­der dans un manque d’infrastructures fonc­tion­nelles10, il ne serait guère sur­pre­nant de voir les retards de mise en œuvre de l’extraction locale de lithium se pro­lon­ger. En tout état de cause, asso­cier ces retards à une défi­cience d’ordre infra­struc­tu­rel nous semble consti­tuer une hypo­thèse plus pro­bante que des acci­dents conjonc­tu­rels comme les fortes pré­ci­pi­ta­tions consta­tées en 201111. Des sources spé­cia­li­sées dans l’étude du sec­teur minier en Boli­vie signalent, tou­te­fois, qu’une usine de trans­for­ma­tion du lithium y sera plei­ne­ment opé­ra­tion­nelle en aout de cette année12.

Tendances futures

Pour envi­sa­ger sérieu­se­ment la ques­tion de l’avenir du lithium et de la voi­ture élec­trique, il importe de sor­tir des pers­pec­tives « occi­den­ta­lo­cen­trées ». La dura­bi­li­té de la filière lithium est, dans nos pays, envi­sa­gée d’un point de vue exclu­si­ve­ment envi­ron­ne­men­tal. Rien, en revanche, sur les pos­si­bi­li­tés (ou non) de décol­lage au Sud. Le lithium repré­sente 0,6% en moyenne du prix final des bat­te­ries élec­triques13. C’est bien peu si l’on ima­gine qu’à l’avenir le Sud va impor­ter des voi­tures élec­triques et expor­ter du lithium. Or, vendre des matières en échange de biens manu­fac­tu­rés, le Sud l’a déjà fait au cours du XXe siècle avec les (mau­vais) résul­tats que l’on connait.

L’histoire risque de se répé­ter avec le lithium. L’augmentation de la pro­duc­tion à l’échelle mon­diale peine donc, pour l’heure, à suivre la demande. Cette situa­tion ne semble pour­tant pas appe­lée à se per­pé­tuer. La mul­ti­pli­ca­tion des pro­jets d’extraction devrait conduire à une chute des cours à moyen terme. Telle est l’hypothèse de la banque d’affaires Mor­gan Stan­ley déve­lop­pée dans un rap­port dif­fu­sé au mois de mai. Selon cette thèse, le prix du lithium devrait chu­ter de 45% d’ici 2021. À cette date, la tonne de lithium se négo­cie­rait à envi­ron 7.330 dol­lars amé­ri­cains contre 13.375 cette année14.

Par­mi les pays s’ajoutant à la liste des expor­ta­teurs de lithium, on retrouve le Zim­babwe qui veut aug­men­ter sa pro­duc­tion et estime pou­voir four­nir 10% de la demande mon­diale d’ici 2020. Pour y par­ve­nir, Harare compte plus que dou­bler sa pro­duc­tion et arri­ver à 500.000 tonnes par an15. Or, la for­ma­tion des prix du lithium dépend de contrats pas­sés direc­te­ment entre offreurs et deman­deurs plu­tôt que de cota­tions sur les mar­chés finan­ciers16. Les cours du lithium dépendent donc plus direc­te­ment de la confron­ta­tion de l’offre et de la demande sans, contrai­re­ment à d’autres matières pre­mières, qu’interviennent trop de per­tur­ba­tions spé­cu­la­tives. Le moins que l’on puisse dire est que bien des pays pauvres, comme le Zim­babwe, vont, s’ils le peuvent, pro­fi­ter de l’aubaine du lithium. Depuis que la Chine a réorien­té son modèle d’accumulation vers son mar­ché inté­rieur, dimi­nuant, par là même, la demande locale pour les matières pre­mières, un pays comme le Zim­babwe a vu son taux de crois­sance dimi­nuer dras­ti­que­ment (0,62% en 2016)17.

Géoéconomie de l’actionnaire

Le sec­teur minier repré­sente 50% des ren­trées des pou­voirs publics du Zim­babwe. Or, le PIB de ce pays était, en 2016, de 16,12 mil­liards de dol­lars et les expor­ta­tions y repré­sen­taient 22% dudit PIB18. À la suite de la baisse des cours, les reve­nus que tire l’État zim­babwéen des expor­ta­tions de mine­rais (prin­ci­pa­le­ment l’or et le nickel) ont bais­sé de 1,9 à 1,8 mil­liard de dol­lars entre 2014 et 2015. Or, les nou­veaux pro­jets de déve­lop­pe­ment du lithium repré­sentent un accrois­se­ment de ren­trées pour Harare de mini­mum de 200 mil­lions de dol­lars par an sous forme de taxes à l’exportation, soit 1,5% du PIB (qua­si­ment trois fois la crois­sance en 2016).

Mais la marge des exploi­ta­tions de type sau­mure d’Amérique du Sud est la plus éle­vée. Voi­là pour­quoi les socié­tés actives dans l’extraction du lithium en Amé­rique du Sud sont très lar­ge­ment des entre­prises du top 10 mondial.

Pour le Chi­li, les entre­prises actives dans la filière lithium, en 2016, étaient Rock­wood Litio Ltda (pro­jet d’extraction de 200.000 tonnes sur trente ans auto­ri­sé par l’État chi­lien à par­tir de 1984), SQM qui est une com­pa­gnie chi­lienne (180.000 tonnes sur trente ans à par­tir de 1996), Sim­ba­lik LTDA (extrac­tion auto­ri­sée de 24300 tonnes pour quinze ans à par­tir de 2011) et Comi­nor Ing. y Proy. SA (30.000 tonnes auto­ri­sées pour quinze ans à par­tir de 2013)19. Il se trouve que Rock­wood Litio est une filiale de Alber­marle, numé­ro deux mon­dial de l’extraction du lithium20. SQM est le numé­ro un dans le monde pour l’extraction de lithium. Les deux autres entre­prises (Sim­ba­lik de Taï­wan et Comi­nor du Chi­li) n’ont reçu que la por­tion congrue des gise­ments du pays. Pour ce qui est de Sim­ba­lik, on men­tion­ne­ra même une dimi­nu­tion des quan­ti­tés auto­ri­sées par l’État chi­lien puisque le pro­jet ini­tial de la com­pa­gnie por­tait sur 50.000 tonnes sur une période de quinze ans à par­tir de 2011. Cette révi­sion fut déci­dée en 201321.

[*Pro­jets lithium actuels et poten­tiels en Argen­tine (2017)*]

Projet  Nom­du Salar Entre­prise Métaux Pro­vince Sta­tut
Salar de Olaroz de Ola­roz Oro­cobre SA, Toyo­ta tsu­sho, Jemse lithium pota­sium Jujuy en fonct.
Mina Fénix del Hombre Muerto FMC Lithium Corporation lithium Cata­mar­ca en fonct.
Salar del Rincón del Rincón Enir­gi Group Corporation lithium pota­sium Sal­ta fonct. partiel/usine pilote
Cau­cha­ri-Ola­roz de Cau­cha­ri Lithium Ame­ri­cas, Jemse, SQM lithium pota­sium Jujuy en constr.
Pozue­los Pozue­los Pos­co, Lithea lithium Sala en constr./ usine pilote
Sal de Vida del Hombre Muerto Galaxy Resources Limited lithium pota­sium Cata­mar­ca fai­sa­bi­li­té
Sal de Los Ángeles de Dia­blil­los Lithium‑X Ener­gy Corp. (80%), Abder­deen Inter­na­tio­nal Inc. (20%) lithium pota­sium Sal­ta PEA (ana­lyse éco. pré.)
Cau­cha­ri de Cau­cha­ri Advan­ta­ge­Li­thium (50 – 75%), OrocobreLimited lithium pota­sium Jujuy exp. avan­cée
Salar de Cen­te­na­rio Ratones de Ratones Era­met lithium Sal­ta exp. avan­cée
Maria­na I, II, III Llul­lailla­co Inter­na­tio­nal Lithium JV, Jiangxi Gan­feng Lithium Co. Ltd lithium Sal­ta exp. avan­cée
Cen­te­na­rio Cen­te­na­rio Lithium­Po­wer International lithium pota­sium Sal­ta exp. avan­cée
Gal­le­go Project del Hombre Muerto Ever­light Resources lithium Sal­ta exp. avan­cée
Anto­fal­la de Anto­fal­la Advan­tage, Alber­marle, Bol­land International lithium pota­sium Cata­mar­ca exp. avan­cée

Source : Los prin­ci­pales proyec­tos de litio en Argen­ti­na, 30 juin 2017, consul­té le 3 juin 2018.

Les pro­jets effec­tifs du pays sont Salar de Ola­roz, Mina Fénix et Salar del Rincón. Tous les autres pro­jets sont en construc­tion, en voie d’analyse ou en phase d’expérimentation par­fois avan­cée. Si les cours du lithium baisse à l’avenir, tous ces pro­jets ne débou­che­ront pas sur une exploi­ta­tion effective.

Pour le site du Salar de Ola­roz, le pro­jet est mis en œuvre par une filiale à 72,68% de la com­pa­gnie Oro­cobre (Aus­tra­lie) et à 27,32% de Toyo­ta Tsu­sho TTC (une mai­son de com­merce filiale de la mul­ti­na­tio­nale Toyo­ta) basée à Sin­ga­pour. Le pro­jet Salar de Ola­roz est mis en œuvre par une socié­té de droit argen­tin déte­nue à 91,5% par cette filiale et à 8,5% par la socié­té argen­tine de droit public Jemse (Jujuy Energía y Minería Socie­dad del Esta­do). Der­rière Oro­cobre, on retrouve toute la puis­sance du groupe Toyo­ta puisque Toyo­ta TTC est le pre­mier action­naire d’Orocobre avec 15% des parts de la com­pa­gnie. Pour ce qui est de Mina Fénix, le maitre d’œuvre du pro­jet (FMC) est le numé­ro 3 mon­dial du sec­teur. Le site du Salar del Rincón est exploi­té par Enir­gi qui a chan­gé de nom en février 2018 et s’appelle doré­na­vant Rincón Ltd. Cette com­pa­gnie appar­tient entiè­re­ment à un fonds d’investissement, basé aux Iles Cay­mans, nom­mé Sen­tient Group of Glo­bal Resource spé­cia­li­sé dans les matières pre­mières et fai­sant par­tie du top 5 mon­dial des fonds d’investissement actifs dans le sec­teur minier. Pour ce qui est des pro­jets à l’étude, on observe éga­le­ment une ten­dance très majo­ri­taire à tra­vailler avec des géants à l’échelle mondiale.

Industrialisation

Si le prix du lithium baisse, la ren­ta­bi­li­té sera encore tou­jours au ren­dez-vous en Amé­rique du Sud. Il n’en va pas de même dans le cas du Zim­babwe où sont actives deux socié­tés juniors (la com­pa­gnie natio­nale Biki­ta Mine­rals et les Sud-Afri­cains de Pros­pect Resources). Pour l’heure, le niveau éle­vé des cours per­met au lithium zim­babwéen de sor­tir son épingle du jeu. Cepen­dant, si de plus en plus de petits acteurs pro­fitent de la hausse des cours pour accroitre les quan­ti­tés ven­dues, le risque d’un krach à moyen terme sur l’or blanc, dans la lignée des pré­vi­sions de Mor­gan Stan­ley, n’est plus à exclure.

Déjà les majors pré­sentes en Amé­rique du Sud se sont empres­sées de réagir face à la menace des petits pro­duc­teurs. SQM a ain­si aug­men­té sa pro­duc­tion en avril 2018. Cette hausse n’aurait jamais été pos­sible sans une modi­fi­ca­tion du quo­ta de pro­duc­tion de la socié­té. Si cette stra­té­gie expan­sive devait cau­ser une chute des cours à l’avenir, ce serait la catas­trophe pour le Zim­babwe, vu le dif­fé­ren­tiel de ren­ta­bi­li­té par rap­port au Chi­li. Les pro­duc­teurs sud-amé­ri­cains partent donc avan­ta­gés et en aug­men­tant leur pro­duc­tion, ils peuvent éli­mi­ner toute une série de petits concur­rents moins rentables.

Le lithium n’est donc pas l’avenir du Sud.

Nous avons pos­tu­lé qu’en ver­tu de la dété­rio­ra­tion sécu­laire des termes de l’échange avec les pays indus­tria­li­sés, le lithium pour­rait bien n’être pas une solu­tion de déve­lop­pe­ment de long terme en Amé­rique du Sud. Voi­là pour­quoi nous allons, à pré­sent, nous inté­res­ser à la ques­tion de la pro­duc­tion de bat­te­ries dans le tri­angle du lithium. Cette stra­té­gie d’industrialisation per­met­tra, dit-on, aux pays pro­duc­teurs de grim­per dans la chaine de valeur de l’or blanc en déga­geant davan­tage de valeur ajoutée.

L’objectif d’industrialisation du lithium sus­cite bien des espé­rances en Amé­rique du Sud. Le com­bat n’est pour­tant pas gagné d’avance. Dans le cas de la Boli­vie, il serait fon­da­men­tal d’«arriver à se débar­ras­ser com­plè­te­ment d’un appa­reil bureau­cra­tique à la men­ta­li­té exces­si­ve­ment admi­nis­tra­tive et sans voca­tion pro­duc­tive »22. Il est effec­ti­ve­ment dif­fi­cile de miser, dans de telles condi­tions, sur une ini­tia­tive indus­trielle publique. Pour ce qui est de l’Argentine, l’étape d’industrialisation du lithium pose­ra d’autant plus pro­blème que le pays ne dis­pose pas actuel­le­ment des com­pé­tences néces­saires à la mise en œuvre d’une phase d’extraction effi­ciente. « En Argen­tine, tout le monde veut deve­nir méde­cin ou avo­cat. Le pays ne dis­pose donc pas du per­son­nel néces­saire pour l’extraction du lithium23. » En tout état de cause, ce manque de per­son­nel qua­li­fié com­plique sin­gu­liè­re­ment la mise en œuvre sur des bases endo­gènes d’un pro­ces­sus d’industrialisation. Quant au Chi­li, petit pays andin, il ne dis­pose pas d’expérience pro­bante en matière de pro­duc­tion indus­trielle de masse. D’après des res­pon­sables chi­liens de pre­mier plan, il s’agit là d’un manque de know how qu’il sera dif­fi­cile de com­bler dans les années à venir24.

Puisse le volon­ta­risme affi­ché dans le tri­angle du lithium démen­tir le poète. « Il meurt len­te­ment celui qui devient esclave de l’habitude, refai­sant tous les jours les mêmes che­mins, celui qui ne change jamais de repères » (Pablo Neruda).

  1. Argen­to M., Zíca­ri J., « Las dis­pu­tas por el litio en la Argen­ti­na : ¿mate­ria pri­ma, recur­so estra­té­gi­co o bien común ? » dans Prác­ti­cas de Ofi­cio, Uni­ver­si­dad de Bue­nos Aires/Consejo Nacio­nal de Inves­ti­ga­ciones Científ­cas y Téc­ni­cas, vol. 1, n°. 19, juin-décembre 2017, p. 38.
  2. Argen­to A., Zíca­ri J., op.cit., p. 39.
  3. USGS. Lithium (data in metric tons of lithium content unless other­wise noted), consul­té le 2 jan­vier 2018.
  4. Rock­wood Hol­dings, Inc., 2014, Rap­port annuel 2013, Prin­ce­ton (NJ), p. 16.
  5. Rock­wood Hol­dings Acqui­si­tion, 12 jan­vier 2015, consul­té le 4 jan­vier 2018.
  6. Repú­bli­ca Argen­ti­na, Direc­ción Nacio­nal de Pro­mo­ción Mine­ral. Sub­se­cre­taría de Desar­rol­lo Mine­ro. Secre­taría de Minería, Mer­ca­do de Litio. Informe Espe­cial. Situa­ción actual y pers­pec­ti­vas, mar­zo 2017, Bue­nos Aires, p. 3.
  7. Cor­po­ra­ción Mine­ra de Boli­via (Comi­bol), 2 aout 2016, consul­té le 9 jan­vier 2018.
  8. Comi­bol, Plan­ta indus­trial de car­bo­na­to de litio pro­du­cirá desde 2018, 4 février 2016.
  9. Esta­do Plu­ri­na­cio­nal de Boli­via, Decre­to Supre­mo n°3227 del 28 de Junio de 2017, article 6, ali­néa 2, consul­té le 16 jan­vier 2018.
  10. Pour juger de l’importance des infra­struc­tures sur les poli­tiques de déve­lop­pe­ment indus­triel, lire Estache A., « Infra­struc­tures et déve­lop­pe­ment : une revue des débats récents et à venir », Revue d’économie du déve­lop­pe­ment, 2007/4 (vol. 15), p. 5 – 53.
  11. Cus­ters R., « Le pro­jet boli­vien du lithium retar­dé par de fortes pluies », News­flash n° 87, 7 juillet 2011, consul­té le 9 jan­vier 2018.
  12. ¿Qué hace Boli­via con el litio ?, consul­té le 25 mai 2018.
  13. Argen­to M., Zíca­ri J., op.cit, p. 48.
  14. Busi­ness Insi­der, 27 février 2018.
  15. Wall Street Jour­nal, 9 avril 2018.
  16. El Cro­nis­ta, édi­tion mise en ligne le 10 jan­vier 2018.
  17. Banque mon­diale, mai 2018.
  18. World Inte­gra­ted Trade Solu­tion (WITS), data­base, mai 2018.
  19. Comi­sión Chi­le­na de Energía Nuclear, Litio en Chile : rol de la Comi­sión Chi­le­na de Energía Nuclear, 14 novembre 2016, p. 11.
  20. Top Lithium-mining Com­pa­nies, 24 jan­vier 2018, consul­té le 5 juin 2018.
  21. Comi­sión Chi­le­na de Energía Nuclear, ibi­dem.
  22. Guzmán J. C. (dir), Un pre­sente sin futu­ro. El proyec­to de indus­tria­li­za­ción del litio en Boli­via, CEDLA, La Paz, 2014. p. 112.
  23. El Mostra­dor, mise en ligne le 28 décembre 2017.
  24. El Mer­cu­rio, mise en ligne le 9 février 2018.

Xavier Dupret


Auteur

chercheur auprès de l’association culturelle Joseph Jacquemotte et doctorant en économie à l’université de Nancy (France)