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Le gouvernement belge, complice de Poutine ?

Numéro 3 – 2022 - Belgique guerre Russie Ukraine par Renaud Maes

avril 2022

Le gou­ver­ne­ment russe, diri­gé par Vla­di­mir Pou­tine, mène en Ukraine une guerre qui s’inspire des stra­té­gies déjà expé­ri­men­tées dans d’autres conflits (notam­ment en Syrie). Deux élé­ments au moins sont à poin­ter ici : d’abord un dis­cours de pro­pa­gande interne inver­sant les rôles de vic­times et de bour­reaux ; ensuite des exac­tions par­ti­cu­liè­re­ment atroces visant à trau­ma­ti­ser dura­ble­ment les populations […]

Éditorial

Le gou­ver­ne­ment russe, diri­gé par Vla­di­mir Pou­tine, mène en Ukraine une guerre qui s’inspire des stra­té­gies déjà expé­ri­men­tées dans d’autres conflits (notam­ment en Syrie). Deux élé­ments au moins sont à poin­ter ici : d’abord un dis­cours de pro­pa­gande interne inver­sant les rôles de vic­times et de bour­reaux ; ensuite des exac­tions par­ti­cu­liè­re­ment atroces visant à trau­ma­ti­ser dura­ble­ment les popu­la­tions ukrai­niennes, afin de les démo­bi­li­ser et d’éviter toute ten­ta­tive ulté­rieure de soulèvement. 

La pre­mière dimen­sion est abso­lu­ment trans­pa­rente dans plu­sieurs inter­ven­tions de Pou­tine, qui n’hésite pas à pré­sen­ter les manœuvres en Ukraine comme une « déna­zi­fi­ca­tion », pre­nant appui sur l’activité de quelques grou­pus­cules néo­na­zis et des célèbres « bataillons Azov » pour géné­ra­li­ser la pro­blé­ma­tique à l’ensemble du monde poli­tique et de la socié­té ukrai­nienne. Il faut noter que la presse offi­cielle russe regorge d’analyses qui cor­ro­borent cette vision et tentent de la fon­der, au prix de men­songes his­to­riques par­fois gro­tesques1. De manière remar­quable, Pou­tine ins­crit cette « déna­zi­fi­ca­tion » de l’Ukraine à l’intérieur d’une entre­prise plus large de « guerre civi­li­sa­tion­nelle » : il s’agit de défendre un modèle « authen­ti­que­ment russe » face à l’Occident cor­rom­pu, où triom­phe­raient la « théo­rie du genre » et la « can­cel culture »2.

Le second aspect, la poli­tique de ter­reur, devient de plus en plus évident à mesure que sont révé­lées des atteintes graves aux popu­la­tions civiles, comme dans le cas du mas­sacre de Bout­cha, attes­té tant par des témoins directs, que par plu­sieurs organes de presse pré­sents sur place et des ONG indé­pen­dantes — au pre­mier rang des­quelles Human Right Watch. 

Face à ces deux élé­ments stra­té­giques, la réponse euro­péenne et belge en par­ti­cu­lier est d’une fai­blesse décon­cer­tante. Et ce n’est pas for­cé­ment au niveau des sanc­tions inter­na­tio­nales ou du sou­tien mili­taire que cette fai­blesse est patente : c’est de l’accueil des popu­la­tions vic­times de cette guerre que nous par­le­rons ici. 

Bien sûr, le Conseil de l’Union euro­péenne a mis en place un sta­tut de pro­tec­tion tem­po­raire dès le 4 mars. Mais que per­met ce sta­tut ? Un accueil le temps du conflit. Or qui peut dire, à l’heure actuelle, com­bien de temps ce conflit va durer et quelle en sera l’issue ? On se sou­vien­dra des expul­sions for­cées des réfugié·es de la guerre des Bal­kans lorsque le gou­ver­ne­ment belge, à l’issue de celle-ci, avait déci­dé uni­la­té­ra­le­ment de reti­rer la pro­tec­tion tem­po­raire de mil­liers de per­sonnes, jugeant la situa­tion sta­bi­li­sée. Si le gou­ver­ne­ment belge a rapi­de­ment adop­té (dès le Conseil des ministres du 11 mars) des dis­po­si­tions faci­li­tant l’accès au mar­ché du tra­vail pour les réfugié·es sous sta­tut de pro­tec­tion tem­po­raire, il n’a en revanche don­né aucun gage sur la durée du séjour légal sur le territoire. 

Pour­tant, rien n’empêche en réa­li­té de recon­naitre un véri­table sta­tut de réfugié·es, au-delà de la pro­tec­tion tem­po­raire. Et la chose pour­rait tout à fait être très géné­rale : en effet, la Bel­gique pour­rait consi­dé­rer qu’au vu de ce que l’on sait de cette guerre et notam­ment des exac­tions (que par ailleurs le gou­ver­ne­ment belge condamne en usant d’un lexique des plus viru­lents), il n’y a pas besoin de démon­trer l’existence d’une menace indi­vi­duelle pesant sur cha­cune des per­sonnes fuyant ce conflit. Il existe un outil simple pour ce faire : la pro­tec­tion sub­si­diaire, qui implique pour le.la candidat·e réfugié·e de prou­ver qu’un cli­mat géné­ral de vio­lence existe dans son pays d’origine. Ce qui, en l’occurrence, n’est pas très com­pli­qué — il suf­fit d’allumer n’importe quelle chaine d’information en conti­nu pour s’en rendre compte. 

L’avantage d’un véri­table sta­tut de réfu­gié au sens de la Conven­tion de Genève, c’est que les per­sonnes concer­nées déci­de­ront elles-mêmes si elles veulent repar­tir de Bel­gique et le cas échéant, quand elles le feront. C’est la seule voie qui per­mette, en réa­li­té, aux réfugié·es d’avoir une véri­table chance de se recons­truire après avoir dû tout quit­ter. Ce n’est pas le choix posé aujourd’hui par notre gou­ver­ne­ment, ce qui démontre déjà à l’envi la fai­blesse de l’accueil belge. 

Mais il y a pire : comme le confir­mait le secré­taire d’État Sam­my Mah­di le 7 avril, la pro­tec­tion tem­po­raire n’est accor­dée qu’aux seul·es ressortissant·es ukrainien·nes. Toutes les per­sonnes qui rési­daient sur le ter­ri­toire sans avoir la natio­na­li­té ukrai­nienne subissent un « trai­te­ment au cas par cas » par l’Office des étran­gers. Notons que des pays euro­péens comme l’Allemagne, l’Espagne, le Por­tu­gal, etc., ont refu­sé d’opérer un tel tri. La poli­tique de la Bel­gique est ici déli­bé­ré­ment restrictive. 

Par­mi cel­leux-ci, de nombreux·euses étudiant·es qui étu­diaient dans les uni­ver­si­tés ukrai­niennes sont aujourd’hui soit sous la menace d’un ren­voi dans leur pays d’origine soit d’ores et déjà expulsé·es. La Bel­gique a les moyens de les accueillir dans ses uni­ver­si­tés, mais elle ne bou­ge­ra donc pas… même si le ren­voi dans leur pays d’origine signi­fie pour elleux la fin de leurs pro­jets d’études. Le seul cri­tère qui pré­side au ren­voi est en effet : la situa­tion du pays d’origine est-elle jugée stable par les auto­ri­tés belges ? Si, pour les auto­ri­tés belges, aucun risque mor­tel ne guette, ce ren­voi est donc auto­ma­tique, sans autre forme de procès. 

Comme le sou­lève le Mrax, plu­sieurs résident·es permanent.es témoignent de dif­fi­cul­tés avec l’Office des étran­gers, qui dif­fé­ren­cie leur trai­te­ment de celui de leurs proches de natio­na­li­té ukrai­nienne avec qui ils sont par­fois arri­vés en Bel­gique. La dif­fé­ren­cia­tion, en pra­tique, consiste en l’isolement de certain·es (il y a d’ailleurs une file « ad hoc » au centre du Hey­sel) et la sépa­ra­tion de toutes les per­sonnes qui n’ont pas offi­cia­li­sé leurs liens. Autre­ment dit, la Bel­gique est en train de sépa­rer des couples et des familles. Il faut le répé­ter, car la chose est énorme : la Bel­gique est en train de sépa­rer des couples et des familles qui fuient l’horreur des com­bats, qui ont par­fois tout per­du, qui cherchent un refuge sur notre territoire. 

Mais tout cela, « c’est logique », assu­rait Sam­my Mah­di à la Chambre le 7 avril, qui notait d’ailleurs qu’en matière d’accueil de ces ressortissant·es de pays tiers « beau­coup de pays euro­péens vont trop loin, à mon avis ». 

Pré­ci­sons un élé­ment de contexte : pour les per­sonnes raci­sées, le voyage a été, on le sait, extrê­me­ment éprou­vant. Au pas­sage de la fron­tière entre l’Ukraine et la Pologne, elles ont été vic­times de nom­breuses vio­lences ver­bales et phy­siques, dont la presse euro­péenne s’est d’ailleurs émue. Ce sont des per­sonnes par­ti­cu­liè­re­ment fra­gi­li­sées qui arrivent sur le ter­ri­toire belge où elles sont confron­tées à une admi­nis­tra­tion par­ti­cu­liè­re­ment tatillonne à leur égard, sans doute his­toire « de ne pas aller trop loin » en matière d’accueil.

Évi­dem­ment — faut-il le pré­ci­ser ? — la Bel­gique n’a, contrai­re­ment à d’autres pays comme la Suède ou l’Allemagne, pris aucune mesure proac­tive pour accueillir les réfugié.es poli­tiques russes, notam­ment les uni­ver­si­taires, jour­na­listes et artistes qui ont fui la Rus­sie par mil­liers, crai­gnant les « purges » dont Vla­di­mir Pou­tine ne fait plus secret. 

Reve­nons sur les deux élé­ments clés de la stra­té­gie russe dans cette guerre. D’une part l’inversion des rôles, dans une dyna­mique par­fai­te­ment orwel­lienne, ser­vant de base à la pro­mo­tion d’un natio­na­lisme auto­ri­taire reje­tant les modèles démo­cra­tiques et les avan­cées sociales. D’autre part, une poli­tique de démo­ra­li­sa­tion des Ukrainien·nes par la ter­reur. Sur ces deux points, la poli­tique d’asile de la Bel­gique fait par­fai­te­ment le jeu du Kremlin. 

Non seule­ment elle ren­force et aiguise les trau­ma­tismes, n’offre aucune garan­tie de sta­bi­li­té et de recons­truc­tion à long terme, mais pire encore, elle se pré­sente comme étant par­ti­cu­liè­re­ment empa­thique et ouverte, le secré­taire d’État ne man­quant d’ailleurs pas de s’auto-congratuler devant les par­le­men­taires, dans une logique là aus­si par­fai­te­ment orwellienne. 

Plu­sieurs de nos col­lègues ukrainien.nes le sou­li­gnaient dès les pre­miers temps du conflit3 : l’objectif du Krem­lin n’est pas uni­que­ment une conquête ter­ri­to­riale. Il vise aus­si au triomphe d’un modèle de socié­té illi­bé­rale, construit sur le rejet de tout ce qui fait le pro­grès social et fonde le pro­jet démo­cra­tique, de la recon­nais­sance des mino­ri­tés à la liber­té d’expression, de la liber­té poli­tique à l’égalité entre les humain·es. Sur ce point au moins, on ne peut lais­ser Pou­tine gagner. 

  1. Voir, par exemple, le texte de You­ri Jda­nov, « Pour­quoi le nazisme a res­sus­ci­té en Ukraine, et pas en Alle­magne ».
  2. Notons que si ces deux der­niers élé­ments de lan­gage résonnent avec le dis­cours d’organisations poli­tiques de droite radi­cale et d’extrême droite euro­péenne, ce n’est pas un hasard, les liens entre celles-ci et le Krem­lin étant déjà connus et docu­men­tés. Par exemple Vais­sié C., Les Réseaux du Krem­lin en France, Les Petits Matins, 2016.
  3. Voir en par­ti­cu­lier : Bilous T., « A let­ter to the wes­tern Left from Kyiv », Euro­zine.

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de {La Revue nouvelle} en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).