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Le choc des individualismes

Numéro 2 - 2020 par Thomas Lemaigre

mars 2020

Nous serions à l’ère de l’individu ou sous l’empire de l’individualisme. De tels slogans sont généralement lâchés comme s’ils pouvaient à eux seuls donner une vérité sur l’air du temps. Or, dans notre environnement social coexistent des formes très différentes d’individus, ce que Vincent de Coorebyter (2015) appelait dans un texte récent des « figures de l’individualisme ».

Dossier

« S’il est une crise, c’est celle du regard que l’humanité contemporaine porte sur elle-même. […] Ce qui fait problème, c’est la capacité inédite des individus à mettre le fonctionnement collectif en crise. D’où vient-elle ? Que se passe-t-il dans les modes les plus profonds de constitution de la personnalité qui peut rendre compte d’un tel phénomène ? »

Marcel Gauchet, 19951

À partir de sa contribution et de ses sources, l’hypothèse peut facilement être tentée de quatre grands types d’individus, assez différents dans la manière dont fonctionnent tant leur rapport à eux-mêmes (subjectivité) que leur rapport à la société.

Archéologie de l’individualisme

Les deux premières figures sont anecdotiques pour notre propos et ne seront mentionnées que pour mémoire. Elles relèvent de l’Ancien Régime et de ses survivances (dont certaines sont tenaces): il s’agit de l’individu traditionnel et de l’individu aristocratique. L’individu traditionnel est fondu dans un social inerte, ou qui change très lentement, et certainement pas de façon perceptible sur le temps d’une vie. Son existence est intégralement façonnée par les traditions et la religion, par des statuts sociaux hérités, codifiés de manière rigide, auxquels il n’est pas question de se soustraire. La figure emblématique contemporaine pourrait en être le paysan pauvre et rétrograde du film La Soupe aux choux. Changer d’état passe par des ruptures biographiques fortes et irréversibles, et la société sanctionne l’échec de tels choix par l’exclusion radicale (enfermement, claustration, bannissement, exécution, etc.).

L’individu aristocratique occupe quant à lui la position diamétralement opposée. C’est le souverain, celui qui se voit confier un rôle social tout aussi codifié et très investi symboliquement. Mais pour autant qu’il·elle se tienne à ces attentes sociales, il·elle est affranchi·e de tout. Il·elle jouit sans entraves, il·elle gaspille, il·elle dispose d’autrui à sa guise, il·elle concentre des richesses économiques et culturelles considérables.

Intro et altro

La troisième figure de l’individualisme est l’individu introdirigé2 ou moderne qui apparait dans la bourgeoisie urbaine de la fin du Moyen-Âge et se répand graduellement. Partir sur ses traces consiste à reconstituer la fabrication sociale, si pas l’invention historique, de la subjectivité.

Plutôt qu’obéir « mécaniquement » à des normes extérieures, l’individu introdirigé « acquiert très tôt dans son existence un ensemble de buts relevant de la vie intérieure. Il se donne à lui-même une détermination, […] des objectifs généraux, mais impératifs, (il va) se battre contre lui-même et contre la société pour les atteindre. C’est un individualiste dans la mesure où il vit ses choix comme étant les siens, mais il n’en profite pas pour considérer qu’il en reste le maitre et qu’il peut les révoquer à tout moment » (de Coorebyter, 2015). Si la norme extérieure est choisie, son contenu a été défini à priori par la société qui a fixé et codifié les rôles sociaux entre lesquels il est possible de se positionner : l’écrivain maudit, l’épouse du notaire de province, l’humble besogneux, plus tard l’ouvrier fort en gueule ou le fonctionnaire intransigeant, etc. Le docteur Romand, qui vécut toute sa vie comme s’il était vraiment le responsable de l’OMS, rôle qu’il s’était inventé, et qui finit par massacrer sa famille, est sans doute une figure archétypique de cette dynamique subjective (voir L’adversaire, d’Emmanuel Carrère).

La quatrième figure est celle de l’individu autonome (ou contemporain ou altrodirigé3). Ici, la norme procède de soi-même plutôt que de la société et peut à tout moment être révoquée pour une autre. L’individu est souverain sur lui-même et sa singularité « lui apparait comme une évidence irréfragable », qui « se constitue et s’affirme par elle-même » (ibid.). De cette singularité procèdent ses valeurs, ses choix et ses opinions, le cas échéant contre les contraintes sociales. Douter, se remettre en question, voire être déstabilisé par l’incertitude font partie du processus et le relancent. « Should I stay or should I go ? », le refrain des Clash qui a inondé les années 1980 resterait la question la plus emblématique de la condition individuelle contemporaine.

L’alchimie paradoxale de l’altrodirigé

Les raisons de ce basculement dans la figure de l’altrodirection sont à tout le moins nombreuses et imbriquées. Elles renvoient à des tensions structurantes des sciences sociales. Nous en avons effleuré la discussion dans l’introduction de ce dossier et Vincent de Coorebyter revient sur la position du sociologue Paul Yonnet.

Toujours est-il qu’il convient d’insister sur une dimension décisive qui caractérise son approche : le fait que si l’individu altro se constitue comme tel, se singularise, c’est d’abord à travers le regard des autres et à travers les désirs de reconnaissance de soi que ce regard génère et attise. Tout désir à soi doit avoir été d’abord un désir porté par quelqu’un d’autre. Ce jeu de miroirs montre que l’individu altro a beau se penser comme en surplomb des autres et du collectif, il est irréductiblement inscrit dans et produit par des groupes, des institutions, une culture, etc.4

Intro et altro : vivre ensemble encore un peu

« Ce qu’il faut que tu comprennes, c’est que (ton père) est un homme particulier. Il aime se dire que les choses sont d’une certaine façon. Il aime se dire que chacun fait son devoir, lui le premier. Il aime se dire que les gens vivent pour le devoir accompli — je sais pas d’où lui vient cette façon de penser. Il est pas bête. Il sait parfaitement que les gens ne vivent pas pour accomplir leur devoir. Mais il l’admettra jamais, à moins d’y être forcé, et il l’admettra surtout jamais pour lui-même. »

Larry McMurtry, Lonesome Dove (1985)5

Ce qui se dessine donc ici, c’est l’idée qu’une société comme la Belgique de 2018 est encore prise dans le basculement entre ces deux figures de l’individualisme. On y trouve à la fois des gens dont on peut comprendre la participation au jeu social plus facilement à travers le modèle intro et d’autres avec le modèle altro. Voire, comme les individualités sont pour la plupart clivées, que le modèle altro prendra les rênes dans telle sphère de la vie, le modèle intro dans telle autre. Toute la question étant de savoir si cette cohabitation va encore durer une, deux ou trois générations.

On peut faire l’hypothèse que la figure intro est très prégnante et donc persistante en Belgique : il ne faut pas oublier que la Flandre (au sens ancien) et l’Italie du Nord sont les deux foyers de la civilisation urbaine moderne en Europe, celle justement où s’est épanouie la figure intro.

On peut aussi supposer que des figures d’individu traditionnel subsistent encore, notamment parmi les populations immigrées venues de cultures ou groupes sociaux aux modes de vie les moins urbanisés et « occidentalisés » au moment de leur départ.

Mais ce qui est surtout remarquable, c’est que cette mutation est incroyablement rapide. De même, la sortie de scène qu’elle provoque des autres figures de l’individu. Nous nous retrouvons donc dans un décalage, pas encore aptes à le comprendre et à en cerner les conséquences, encore imprégnés que nous sommes de ces références intro qui ne permettent pas de saisir tout l’univers altro. Encore moins aptes à intégrer cela dans nos fonctionnements sociaux, nos représentations, nos institutions, nos politiques publiques, encore complètement héritées du modèle intro tout en bricolant des éléments de réponse au modèle altro. En attendant, ce décalage a beaucoup d’effets paralysants, il pousse à se replier sur les modèles maitrisés et les « programmes institutionnels » (Dubet) incorporés alors que leurs conditions de réalisation se sont déjà en bonne partie estompées, au lieu d’inviter à chercher, à inventer et à renouveler le vivre-ensemble.

Le vote dit populiste pourrait ainsi être compris comme un « problème de transition»… À première vue, le conservatisme semble une défense des individus intro contre le modèle altro, un refus, une réaction ancrée sur des repères surs, des statuts hérités, des collectifs fixes, contre le « relativisme », le métissage, l’hédonisme, etc. Mais cela ne tient plus : il faut bien constater que le gros des troupes de la Manif pour tous ou du Make America great again n’a pas été socialisé à l’ancienne. Bien au contraire. Certes l’hypothèse du clivage des personnalités est à prendre en compte, mais la majorité d’entre eux·elles sont en tout ou en partie des individualistes altro qui, paradoxalement, ne verraient pas dans leur propre forme de socialisation de principe apte à assurer un minimum d’ordre social, de sécurité, de solidarités, de sens, de monde commun. Incertain·e·s de l’avenir, ils·elles se replieraient sur les seuls modèles et les seules offres politiques accessibles qui comprennent un principe éprouvé et donc rassurant d’organisation du social. En poussant le trait : l’autonomie pour moi, le reste de la société devant être organisée pour des individus intro.

Certains tentent aussi de montrer qu’à la croisée des figures intro et altro, l’individu contemporain serait multiforme et composite. Le lieu de son unité serait son corps plus que sa subjectivité. Et de parler de « dividus » : « Alors que l’individu se projette comme une entité indivise, unifiée et cohérente avec elle-même (souveraine), le dividu apparait comme un agglomérat hétérogène et incohérent de tendances fréquemment venues d’ailleurs et contradictoires » (Citton, 2018, p. 48).

Intro et altro sont dans une société de marché

Pour les intros comme pour les altros, les mécanismes de fabrication de la subjectivité sont encastrés dans le social. Ils s’inscrivent à ce titre dans des mécanismes d’assujettissement de tous ordres et interagissent avec leurs mutations historiques. C’est typiquement le cas de l’avènement de l’économie de marché puis de la société de marché. Pour se réaliser et se positionner socialement, intro et altro ont un moyen privilégié : acheter et vendre. La société de marché, où le projet néolibéral entend régenter toutes les sphères de l’existence, s’organise de façon à ce que les individus acquièrent et utilisent des ressources pour acheter et vendre. Sans limites ? La question des limites se pose différemment pour les deux individualismes : là où l’intro navigue sur une carte de positions sociales par rapport auxquelles il peut estimer sa distance et donc éventuellement décider qu’il est « parvenu » à destination, l’altro est potentiellement toujours en mouvement entre des positions mouvantes, la société ne propose presque pas de limites à son itinéraire et l’invite à se réinventer d’autant plus. La limite, l’ancrage éventuel sur une position sociale donnée, sera le fait de sa propre décision (par rapport à ce qu’il·elle imagine comme regard des autres sur lui), de son propre désir (de reconnaissance). Mais c’est un équilibre instable, le tenir sera potentiellement aussi exigeant que le mouvement lui-même puisque les positions sont mouvantes entre elles. Une partie de la sociologie tente de cerner tout cela en termes d’accélération du temps social, de paradigme mobilitaire, de seconde modernité ou de modernité liquide. C’est l’Extension du domaine de la lutte de Houellebecq.

Intro et altro baignent dans un univers néolibéral

« Tous ces tatouages me représentent. En montrant ce que j’aime, ils dévoilent une partie de moi. Je suis, par exemple, une grande fan de Disney et en particulier de La Petite Sirène. Je l’ai donc fait tatouer sur ma cuisse. »

Cynthia, vingt-quatre ans6

Une force du néolibéralisme est sa capacité à produire et imposer des concepts rouleau-compresseur (« projet », « liberté », « mobilité », « risque », « capital social », etc.). Si le « programme » des institutions socialisatrices s’en trouve en partie réécrit et si chaque individu les intériorise à des degrés divers, la manière dont cela fait « principe actif » dans leurs dynamiques identitaires va varier en fonction des figures de l’individualisme auxquelles on a affaire. Mais dans les deux cas, intro et altro, nous aurions tous été fabriqué·e·s comme de braves petit·e·s joueur·euse·s de la société de marché et du projet néolibéral. Mais sommes-nous vraiment tous si bien modelé·e·s ?

Les intros et les altros sont nombreux·ses à être éjecté·e·s du jeu. Bien sûr par les mécanismes de désaffiliation (coupure avec les solidarités institutionnelles et informelles doublée d’une coupure avec le salariat ou les autres modes d’organisation de la production). La question sociale montre depuis quarante ans qu’une partie d’entre nous (20%?) est perdue pour la cause. Mais comme le capitalisme globalisé essaie de les rattraper en innovant dans des modèles d’affaires adaptés (hard discount, crédit à la consommation, micro-targeting, certaines formes d’entrepreunariat social dites BoP pour Bottom of pyramid, etc.), les désaffilié·e·s et les « sherwoodisé·e·s7 » sont peut-être finalement de bons sujets néolibéraux… Si l’intro verra d’abord dans ses lacunes personnelles les raisons de son éviction, l’altro la lira de façon plus versatile comme une blessure narcissique, un motif de revanche (« Cette société n’est pas digne de moi »). Il·elle se repliera éventuellement sur une identité de victime, source par défaut de reconnaissance8.

Mais il y a d’autres mécanismes d’éjection du jeu, spécifiques aux altro. Les sciences sociales les ont thématisées autour de l’idée de dépression et plus largement de troubles du comportement (hyperactivité, bipolarité, etc.). Le fait que toute la responsabilité de sa vie réside en soi est quelque chose d’exigeant pour l’individu, de fatigant. « L’autonomie individuelle est désormais vécue comme un droit (auquel nous sommes attachés) et un devoir (dont on craint les répercussions)» (Marquis, 2017). L’expérience de l’autonomie peut devenir celle d’une tyrannie, d’un écrasement. On a ainsi montré comment des ressources de substitution sont alors recherchées dans des produits (par exemple addictions), dans des comportements (par exemple sports extrêmes, conduites à risques, etc.), des formes de socialité (par exemple développement personnel, coaching, surinvestissement de microcommunautés).

Tout aussi destructeur pour l’individu altro est le fait de ne pas pouvoir être soi dans le désir que les autres ont ou non de lui. Les autres, ce sont les relations sociales, mais aussi les organisations (y compris les entreprises privées). L’open space m’a tuer. Jusqu’à être évacué·e du jeu économique et social, faute de lieux/liens où alimenter son désir, et surtout évacué·e du rapport à soi, comme le burnout le rend particulièrement explicite. Et c’est comme en réponse qu’ont explosé les politiques de la reconnaissance des singularités identitaires (antidiscrimination, minorités, intersectionnalité, participation citoyenne, etc.).

Un dernier aspect, qui pourrait s’avérer source de résistance, est le revers de cette souveraineté sur soi : l’individu, particulièrement l’altro, constitue une marchandise, un simple objet d’échange, de spéculation et d’enrichissement (Feher, 2017). Il est de toujours plus unidimensionnalisé. Nos concitoyen·ne·s semblent de plus en plus alertes quant à ces mécanismes quand ils·elles font part par sondage de l’effondrement de leur confiance dans les institutions et de leur sentiment de n’être pas représenté·e·s par les élu·e·s. Plus il est autoémancipé, même s’il tente de s’extraire du système (survivalisme, etc.), plus le moi est pris dans d’obscurs filets que sont les marchés financiers dérivés et les big data, qui tentent de programmer ses désirs et de dessiner sa subjectivité, surdéterminant ainsi ses actes et ses perceptions (voir Citton Y. dans Hemptinne et Lemaigre, 2016). Quelle autonomie pour le je titrisé et algorithmisé ?

Une impasse sociale ?

« Mais ils n’étaient pas stables. C’est pour cela qu’ils étaient des embryons du futur en fluctuation.

Sa voix évoque un bris de bouteille dans la nuit. »

Mian Mian, Panda Sex (2005)9

L’Histoire a inscrit en nous une série de promesses : promesses venues du désir d’enfant de nos ascendant·e·s (« Tu seras toi-même »), promesses de la critique artiste post-68 (« Ni dieu ni maitre »), promesses du projet néolibéral dans un monde en voie de marchandisation intégrale (« Tu seras un·e winner·euse »). Ces promesses se combinent dans l’intériorité des individus altro et dans leurs fonctionnements sociaux, entre obligations de liberté, de résultat et de singularité.

Ces promesses et obligations peuvent se renforcer, mais peuvent aussi bien faire injonction contradictoire, avec un haut potentiel déstructurant. De plus, des changements contextuels parfois brusques peuvent les contredire, les rendre impraticables et mener à des points de rupture : échec dans une des nombreuses « épreuves » instituées (école, premier emploi, logement, appel à un service social, etc.), revirement dans une relation ou dans une organisation (licenciement, échec scolaire, séparation, etc.) ou encore le simple accident. Ces promesses attisent sans cesse les attentes de reconnaissance et les tensions identitaires10 personnelles surgissent chaque fois que ces attentes sont déçues, sur fond de fortes inégalités des ressources (pas seulement matérielles) pour réagir à ces tensions.

Bref, le basculement de l’individu intro à l’individu altro renvoie à cette obsédante question des sciences sociales : qu’est-ce qui fait et fera société dans une société d’individus ? Ce basculement, vu d’aujourd’hui, 2020, amène, en outrer, à un questionnement plus radical : à force de faire jouer aux individus le jeu du marché sans limites instituées, ne tend-on pas à épuiser un nombre croissant d’entre eux, à les rendre inadaptés même au regard des intérêts des acteurs et industries qui se trouvent du bon côté du rapport de force dans ce jeu ?

On savait que trop de marché tue l’offre : dans la vraie vie, la libre concurrence tend vers le monopole et la rente, pas vers l’«équilibre général ». Et si le fait qu’il existe trop de marchés tuait aussi la demande, dépouillant les individus de leurs ressources et aptitudes pour acheter et (se) vendre (leur désir, leur besoin de reconnaissance)? L’extension du domaine du marché serait in fine une aporie dans l’univers altro11. Ce serait une bonne nouvelle, mais une bonne nouvelle sur un champ de ruines, est-ce encore une bonne nouvelle ?

Pour une transition dans l’altrodirection

Le basculement de l’individualisme intro à l’individualisme altro ne fait que commencer. Il est loin d’avoir montré tous ses potentiels et tous ses effets. Peut-on imaginer de l’accompagner et de l’orienter ? La société des individus altro qui est en train de s’édifier, quelles pierres d’angle va-t-elle se donner ? Quelles sont les institutions qui vont l’inscrire en nous ? La liberté de (s’)entreprendre, comment s’encadre-t-elle ? Et y a‑t-il seulement encore besoin de tels points d’appui et de telles institutions ? Tels sont les chantiers de transition qui sont déjà ouverts, que nous le voulions ou non. Les renouvèlements qu’ils appellent et les rapports de force qu’ils attisent se jouent y compris dans les outils de compréhension que nous avons de la réalité.

  1. Dans La Revue nouvelle, voir la note au sujet de Gauchet dans l’article d’introduction de ce dossier.
  2. Le sociologue américain David Riesman (1950), qui a proposé cette typologie, parle de « intro-directed character », ce qui a été traduit en français par intro-déterminé. Nous préférons nous en tenir au littéral « dirigé », qui ouvre sur plus de finesse et de complexité que le « déterminé », ce dernier renvoyant à une notion rouleau-compresseur trop située en sciences sociales (déterminisme social, approches positivistes de la prédictibilité, causalités linéaires, prépondérance marxiste de l’infrastructure, etc.), tendant à laisser hors-champ la dimension de l’individu comme sujet et comme acteur social. L’intro-direction (tout comme la direction par la tradition) est pour Riesman un type de « caractère social », de « caractère partagé par les individus d’un même groupe », ou de « manière de se rendre conforme à un groupe » ou créatif par rapport à lui.
  3. De nouveau, la traduction usuelle de Riesman nous semble malencontreuse, à savoir exo- ou extro-déterminé. Riesman oppose en effet subtilement les « inner-directed » et les « other-directed people » (et non outer-directed).
  4. Cet argument laisse cependant ouverte la question de la stricte continuité entre les mécanismes de la socialisation primaire et ceux de la socialisation par les groupes, les institutions et les organisations, entre les ressources acquises dans le nid familial originel et celles mobilisées dans les processus ultérieurs de construction identitaire (Tarragoni, p. 75 – 76).
  5. Chap. 94 (trad. R. Crevier et M.-A. Lenoir, Gallmeister, 2013).
  6. Dans Magazine Profil, n°144, janvier 2018, PartenaMut, Bruxelles, p. 7. 
  7. Les personnes avec qui les institutions, notamment de protection sociale, ont coupé les ponts, et qui se retrouvent sous les radars des décideurs, à l’instar de Robin des Bois. Voir Van Asbrouck B., « La sherwoodisation ou l’obsolescence de la cité », La Revue nouvelle, n° 7, 2015.
  8. Le jeu de ces différentes figures peut notamment se lire dans les enquêtes récentes sur les personnes exclues de la protection sociale suite aux réformes des deux dernières législatures (voir Zune M., Demazière D. et Ugeux E., Les expériences de l’exclusion du chômage, Iacchos/UCL, 2017) tout comme dans des travaux plus anciens sur les « assujettis sociaux » (Franssen et Lemaigre, 1998).
  9. Trad. S. Gentil, Au diable Vauvert, 2009.
  10. Tensions dans le récit biographique que l’individu élabore, pour lui et les autres. En effet, « Pour Ego, la vie prend sens dans le sens qu’il lui donne » (Kaufmann, 2004, p. 93.)
  11. On pourrait s’amuser à faire ici un parallèle avec les limites physiques à la loi de Moore évoquées par Gabriel Alloing dans sa contribution au numéro 4/2017, « Algorithmocratie », de La Revue nouvelle.

Thomas Lemaigre


Auteur

Thomas Lemaigre est économiste et journaliste. Il opère depuis 2013 comme chercheur indépendant, spécialisé sur les politiques sociales et éducatives, ainsi que sur les problématiques socio-économiques régionales. Il exerce également des activités de traduction NL>FR et EN>FR. Il est co-fondateur de l'Agence Alter, éditrice, entre autres, du mensuel {Alter Echos}, qu'il a dirigée jusqu'en 2012. Il enseigne ou a enseigné dans plusieurs Hautes écoles sociales (HE2B, Helha, Henallux).
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