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Le bal des tricheurs

Numéro 07/8 Juillet-Août 2013 par Luc Van Campenhoudt

juillet 2013

Tel le per­son­nage de Ste­ven­son, à la fois Dr Jekyll et Mr Hyde, la science moderne a d’emblée pré­sen­té un double visage. Côté face, elle est parée de toutes les ver­tus. Les savants, comme on disait jadis, recherchent la véri­té pour elle-même, de manière dés­in­té­res­sée. Ils consi­dèrent leurs décou­vertes comme un bien com­mun qu’ils par­tagent avec l’ensemble […]

Tel le per­son­nage de Ste­ven­son, à la fois Dr Jekyll et Mr Hyde, la science moderne a d’emblée pré­sen­té un double visage.

Côté face, elle est parée de toutes les ver­tus. Les savants, comme on disait jadis, recherchent la véri­té pour elle-même, de manière dés­in­té­res­sée. Ils consi­dèrent leurs décou­vertes comme un bien com­mun qu’ils par­tagent avec l’ensemble de la com­mu­nau­té scien­ti­fique. Ils n’acceptent une pro­po­si­tion qu’à condi­tion qu’elle résiste à l’expérimentation et au rai­son­ne­ment logique et soit uni­ver­sel­le­ment valide en fonc­tion de cri­tères qui s’imposent à tous1. Il en découle que la publi­ca­tion des résul­tats des recherches est indis­pen­sable au fonc­tion­ne­ment de la com­mu­nau­té scien­ti­fique et dès lors inhé­rente au tra­vail scien­ti­fique. Toute recherche doit abou­tir à une ou plu­sieurs publi­ca­tions. Ou alors, elle ne sert à rien et ne compte tout sim­ple­ment pas. C’est sur leur qua­li­té (noto­rié­té de la revue notam­ment) qu’un cher­cheur ou un scien­ti­fique, comme on dit aujourd’hui, sera éva­lué par ses pairs. Passe-t-il des années dans son labo­ra­toire à mener d’interminables expé­riences ou sur son « ter­rain » à obser­ver minu­tieu­se­ment les com­por­te­ments de ses sem­blables, au bout du compte, le scien­ti­fique pro­duit des textes, comme le bou­lan­ger fabrique du pain et l’entrepreneur des mai­sons. Le pla­giat est for­cé­ment une faute grave, car il fausse le jeu en acca­pa­rant ce qui repré­sente le fruit le plus pré­cieux du tra­vail des pairs. Le dénon­cer est un devoir.

Côté pile, la science inquiète par sa puis­sance même. Fon­çant comme un train fou, elle peut mettre en péril l’humanité qu’elle est cen­sée ser­vir et est alors sur­tout asso­ciée au risque. Elle se met au ser­vice d’intérêts éco­no­miques, poli­tiques ou mili­taires par­ti­cu­liers et leur réserve alors ses décou­vertes, qui ne consti­tuent plus un bien com­mun de l’humanité. De plus en plus indi­vi­dua­listes dans un sys­tème hyper­com­pé­ti­tif, les cher­cheurs se livrent à une concur­rence et à une com­pé­ti­tion effré­nées pour celui qui publie­ra le plus et le mieux, et sera le mieux noté dans les ran­kings. Publier qui n’est en prin­cipe qu’un moyen devient la fina­li­té même du tra­vail. C’est au point que cer­tains n’hésitent pas à sacri­fier rigueur et pro­fon­deur d’analyse sur l’autel de la vitesse, à mani­pu­ler leurs don­nées, voire à s’approprier car­ré­ment le tra­vail d’un autre en publiant sous leur propre nom ce qu’ils ont déro­bé ailleurs. Le pla­giat est alors struc­tu­rel­le­ment lié aux dérives du champ de la recherche et de ses ins­ti­tu­tions. Sa dénon­cia­tion n’est pas for­cé­ment ver­tueuse, mais une arme contre ses concur­rents, voire une manière, pour les ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires en manque de moyens, de se faire de l’argent.

Tout n’est pas si clair cepen­dant, ni si tran­ché. Tout d’abord, il n’est pas facile de tra­cer une fron­tière nette entre ce qu’un cher­cheur emprunte à la com­mu­nau­té scien­ti­fique et ce qu’il apporte de spé­ci­fique et d’original. Le tra­vail de cha­cun s’inscrit dans une immense et durable entre­prise col­lec­tive dont il ne consti­tue qu’une infime par­tie. Dans tout ce que cha­cun écrit, une très petite pro­por­tion pro­vient direc­te­ment et exclu­si­ve­ment de lui-même. Pour la plus grande par­tie, ce que nous consi­dé­rons fiè­re­ment comme nos propres pen­sées, idées ou savoirs ne sont pas les nôtres. Cha­cun reprend, avec des mots sou­vent sté­réo­ty­pés, ce que la com­mu­nau­té scien­ti­fique dans son ensemble a pen­sé avant lui et réex­prime à tra­vers lui. Nous sommes « des nains sur des épaules de géants », écri­vait Ber­nard de Chartres.

Ensuite, dans la réa­li­té des labo­ra­toires et réseaux scien­ti­fiques, la logique du don et de la réci­pro­ci­té est au cœur du tra­vail et des échanges. Selon la clas­sique struc­ture cir­cu­laire décrite par Mar­cel Mauss, tout cher­cheur ne cesse de don­ner, de rece­voir et de rendre : une hypo­thèse féconde, une infor­ma­tion cru­ciale, une source utile, un conseil métho­do­lo­gique judi­cieux, une idée clé… L’essentiel de ce sys­tème d’échanges échappe à un contrôle for­mel et tech­nique (notam­ment de détec­tion du pla­giat), parce qu’il se déroule de manière orale et/ou infor­melle, dans la mul­ti­tude des échanges au sein d’un labo ou d’un centre de recherche, d’une réunion scien­ti­fique, d’une dis­cus­sion entre col­lègues, d’un site inter­net ou de la masse inces­sante des cour­riels qui véhi­culent de l’information scientifique.

Aujourd’hui, les cas de pla­giat et de triche (d’universitaires, mais aus­si de per­son­na­li­tés poli­tiques et intel­lec­tuelles) sont abon­dam­ment réper­cu­tés dans les médias. Du côté des étu­diants (sou­vent assis­tés par leurs parents), s’observe un phé­no­mène ana­logue. On replace tels quels dans ses tra­vaux des pas­sages entiè­re­ment pui­sés dans Wiki­pe­dia, on reco­pie sans scru­pule des par­ties sub­stan­tielles de mémoires dis­po­nibles sur inter­net, on rétri­bue car­ré­ment des uni­ver­si­taires aguer­ris, qui offrent sans ver­gogne leurs ser­vices pour rédi­ger le mémoire de fin d’études. Et on trouve cela normal.

Que pen­ser en défi­ni­tive ? Avant de condam­ner ou de tolé­rer, de juger et de règle­men­ter, il faut ten­ter de mieux com­prendre, de mieux sai­sir ce qui se passe, ce à quoi on a affaire, de décryp­ter le sens du pla­giat dans le monde scien­ti­fique et uni­ver­si­taire actuel. Tel est le chan­tier auquel s’attaquent dans ce dos­sier Albert Bas­te­nier, Renaud Maes et Chris­tophe Mincke.

Leurs textes replacent le pro­blème dans un triple contexte : d’abord celui de l’histoire qui réserve un cer­tain nombre de belles sur­prises ; ensuite celui de la culture ambiante de la com­pé­ti­tion et de l’excellence, de la mobi­li­té et des flux où la ques­tion des limites est remise en cause et, avec elle, celle de la trans­gres­sion ; enfin, celui des condi­tions actuelles de la recherche et de l’enseignement, notam­ment au sein de l’université. Le pla­giat appa­rait alors comme une consé­quence et une expres­sion de phé­no­mènes plus larges et plus pro­fonds aux­quels il fau­drait s’attaquer. Un trait du côté « Mr Hyde » du scien­ti­fique et de l’étudiant, qui, à l’instar du scé­na­rio ima­gi­né par Ste­ven­son, pour­rait finir par l’emporter sur son côté « Dr Jekyll ». 

  1. D’après R. K.Merton.

Luc Van Campenhoudt


Auteur

Docteur en sociologie. Professeur émérite de l’Université Saint-Louis – Bruxelles et de l’Université catholique de Louvain. Principaux enseignements : sociologie générale, sociologie politique et méthodologie. Directeur du Centre d’études sociologiques de l’Université Saint-Louis durant une quinzaine d’années, jusqu’en 2006, il a dirigé ou codirigé une quarantaine de recherches, notamment sur l’enseignement, les effets des politiques sécuritaires, les comportements face au risque de contamination par le VIH et les transformations des frontières de la Justice pénale. Ces travaux ont fait l’objet de plusieurs dizaines d’articles publiés dans des revues scientifiques, de nombreux ouvrages, et de plusieurs invitations et chaires dans des universités belges et étrangères. À travers ces travaux, il s’est intéressé plus particulièrement ces dernières années aux problématiques des relations entre champs (par exemple la justice et la médecine), du pouvoir dans un système d’action dit « en réseau » et du malentendu. Dans le cadre de ces recherches il a notamment développé la « méthode d’analyse en groupe » (MAG) exposée dans son ouvrage La méthode d’analyse en groupe. Applications aux phénomènes sociaux, coécrit avec J.-M. Chaumont J. et A. Franssen (Paris, Dunod, 2005). Le plus connu de ses ouvrages, traduit en plusieurs langues, est le Manuel de recherche en sciences sociales, avec Jacques Marquet et Raymond Quivy (Paris, Dunod, 2017, 5e édition). De 2007 à 2013, il a été directeur de La Revue Nouvelle.