L’appel de la forêt
Je suis rentré du boulot à pied parce qu’il faisait magnifique. Ciel limpide et chaleur caressante. Les terrasses des cafés et les parcs étaient noirs de monde. Il y avait des airs de vacances, une sorte de décontraction, de relâchement, comme une invitation au plaisir – flâner, prendre un apéro en terrasse, faire une rencontre – mais […]
Je suis rentré du boulot à pied parce qu’il faisait magnifique. Ciel limpide et chaleur caressante. Les terrasses des cafés et les parcs étaient noirs de monde. Il y avait des airs de vacances, une sorte de décontraction, de relâchement, comme une invitation au plaisir – flâner, prendre un apéro en terrasse, faire une rencontre – mais je n’ai pas eu envie de m’attarder.
J’ai préparé des frites et des tomates aux crevettes. La première fois que j’en ai mangé, c’était chez une amie. Nous devions avoir vingt-deux ou vingt-trois ans. Elle avait invité « la bande » chez ses parents qui n’étaient pas là : trois filles et trois garçons, étendus sur des chaises longues face aux massifs de fleurs et aux arbres du jardin. C’était un soir d’été délicieux, comme aujourd’hui. Nous étions bien. Vraiment bien.
J’ai mis la table, je me suis assis et je me suis servi un verre de vin, mais après la première gorgée, je me suis mis à pleurer. Pourtant, il ne s’est rien passé d’inhabituel. Je reste volontiers chez moi. Je ne prévois rien le soir, je suis sans engagement, libre de faire ce que je veux : je mange, je regarde la télé, je dors. Je crois que j’aime ça.
Je me suis levé, je suis allé au salon et je me suis couché sur le canapé. Je l’ai acheté en même temps que le lit au moment où je me suis installé ici. Les autres meubles viennent de chez ma grand-mère, comme la table de toilette qui est à la salle de bain, ou de la maison familiale que mes parents ont vidée lorsqu’ils ont déménagé dans un appartement. La console à pattes de lion se trouvait dans le hall d’entrée, tout comme la banquette garnie de soie rouge avec un large galon d’or. Je ne sais plus comment ces meubles sont arrivés ici. J’imagine que mes parents n’en voulaient plus, mais que moi bien.
J’ai débarrassé, j’ai jeté les frites et j’ai mis les tomates aux crevettes dans le frigo. Ce soir, j’aurais peut-être mieux fait de rester dehors. J’y ai pensé, mais il y a longtemps que je n’ai pas passé de soirée en ville à l’improviste. Je me suis dit que je ne saurais pas où aller. De toute façon, je ne me serais pas senti à ma place et j’ai préféré rentrer.
Il y a quelque temps, mon père a dit à ma sœur que nous étions ce qu’ils avaient fait de mieux, ma mère et lui. Pourtant, son air sévère m’a toujours fait penser qu’il était déçu. Je croyais qu’il s’était fait de moi l’image d’un garçon prometteur et qu’il déplorait que je n’aie tenu aucune promesse. Mais non. En réalité, nulle promesse, nulle image. Ses enfants sont sa fierté. L’idée que je me faisais de la réalité ne reposait sur rien. Aucun fondement, le vide, comme si ma conscience n’avait brassé que du vent.
Je suis sorti sur le balcon pour fumer. L’air était doux et la ville résonnait en sourdine dans la rase lumière du soir. Adolescent, j’écoutais par la fenêtre de ma chambre la rumeur qui montait des terrasses l’été et il me semblait que j’allais pourrir là, à l’écart des rires et des voix. Plus tard, je suis sorti toutes les nuits, mais sans plaisir. En fait, je m’ennuyais, comme si les rires et les voix avaient été dépouillés du charme que je leur avais prêté.
Il se peut aussi que je n’aie pas de suite dans les idées et que je ne sache pas ce que je veux. D’ailleurs, il n’y a pas d’enchaînement dans ma vie : j’étudie les mathématiques, je travaille dans un bar, je suis pigiste, je traduis des recettes de cuisine, je travaille dans une banque. Pas de logique, pas de visée, pas de caractère. Je ne deviens rien. Je me contente de vieillir avec le plus grand laisser-aller. Si c’était la fin, je n’aurais connu ni accomplissement ni révélation. Et il n’y aurait rien à finir. Ce serait la fin de rien. Tout le contraire de l’idée qu’on se fait d’une vie réussie.
La semaine passée, j’étais avec des amis et des amis d’amis que je ne connaissais pas. L’un d’eux a poliment cherché à me faire parler de moi. Il avait un sourire espiègle et charmant, mais je n’ai rien trouvé à lui dire. Je ne pouvais pas lui dire je mange, je regarde la télé, je dors. Autant lui faire entendre des bruits de cuisine, des déambulations, des bribes d’émissions, l’écoulement de la douche ou de la chasse d’eau. Alors j’ai souri, mais il s’était déjà tourné vers sa voisine de l’autre côté.
Un jour, ma grand-mère a arrêté de parler. Personne n’a plus entendu sa voix, cette voix unique que je reconnaîtrais entre mille. Tout le monde s’est inquiété, mais elle était en parfaite santé. J’ai pensé que ça devait être un vœu, vœu de silence comme celui d’une nonne habitée seulement par la grâce de Dieu. Elle a continué à faire son marché, à cuisiner, à regarder la télé et à jouer au solitaire, mais sans un mot, comme si sa présence avait été vidée de toute histoire, de toute signification. Au lieu de parler, elle souriait.
Il était tard quand je suis sorti acheter des cigarettes, mais il y avait du monde partout. Les terrasses étaient encore pleines et des gens flânaient sur les trottoirs dans un bourdonnement de conversations. Et moi, j’allais me coucher. Dormir. Je ne me rappelle pas mes rêves, il n’y a rien quand je dors. Personne.
À mon retour, l’appartement m’a semblé très calme. Silence de mort, comme on dit. Demain, je n’aurai rien à raconter. Seul mon corps parlera pour moi – une bête. Je ne crois pas que ce soit ce que je veux. Mais en réalité, je ne sais pas. Dimanche dernier, je suis allé me promener en forêt avec un ami. Il y avait des feuilles qui tintaient, des craquements de brindilles et le bruit de la terre sèche battue par nos pas. Malgré la chaleur, nous marchions vite, avec une énergie, un élan très jeune que nous avons suivi sans savoir où nous allions. Sans parler. On aurait dit deux vagabonds suants et taciturnes, mais ce n’était rien. Rien du tout. J’étais comme un petit animal qui va contre le flanc d’un frère. Rien ne me manquait et j’aurais pu disparaître sans regret.
