Laissez bosser les gens sérieux !
Ils avaient débarqué plein de morgue, comme tant de fois auparavant. Ils avaient remporté les élections et on allait voir ce qu’on allait voir. Foin de poètes ! Place aux ingénieurs ! La dette ne serait bientôt plus qu’un lointain souvenir, de même que le chômage et que l’argent gratuit.
Ils avaient débarqué plein de morgue, comme tant de fois auparavant. Ils avaient remporté les élections et on allait voir ce qu’on allait voir. Foin de poètes ! Place aux ingénieurs ! La dette ne serait bientôt plus qu’un lointain souvenir, de même que le chômage et que l’argent gratuit.
À marche forcée – sauf à Bruxelles où Les Cent-Jours de David Leisterth1 furent tout sauf glorieux –, on entreprit donc de tout changer. Le chômage, l’enseignement, le secteur associatif, l’indexation des salaires, le financement des services publics (ONE, enseignement, santé, etc.), la culture, le secteur social, sans compter l’abdication des ambitions environnementales et climatiques, rien ne serait épargné. Au programme, une seule mesure répétée dans tous les champs : se désengager, couper les budgets, renoncer à toute ambition collective, abandonner les plus faibles et aussi, tant qu’à faire, les « classes moyennes » (en fait, les personnes qui vivent de leur travail et que l’on avait promis de soutenir),… Évidemment, il est aussi prévu d’épargner les mieux nanti·es, voire de leur faire des cadeaux. Un seul objectif prime sur tous les autres, nous dit-on : la réduction de la dette.
Profitant de l’alignement des astres que constituaient des majorités de droite à tous les niveaux de pouvoir 2, l’attaque est menée sur tous les fronts à la fois. Et les ingénieurs autoproclamés de se mettre au travail… au grand dam… des ingénieurs.
Car, au fond, qu’est-ce qu’un·e ingénieur·e ? C’est une personne « que ses connaissances rendent apte à occuper des fonctions scientifiques ou techniques actives en vue de prévoir, créer, organiser, diriger, contrôler les travaux qui en découlent, ainsi qu’à y tenir un rôle de cadre » (Larousse).
Ingénieurs et charlatans
Et quelles sont, précisément, les connaissances qui rendent nos maitre·sses aptes à occuper leurs fonctions ? Elles et ils se prétendent techniciens, quels sont donc leurs titres ? Nul ne le sait. On trouve parmi elleux des politiques de carrière, des édiles locaux convaincus que gérer le budget de déneigement d’une commune rurale et un grand ministère requiert les mêmes aptitudes, des personnes qui, dans un budget, distinguent difficilement millions et milliards, des climatosceptiques incapables de comprendre un rapport du GIEC et des ambitieux·ses en pagaille, convaincu·es qu’un monde meilleur est un monde dans lequel iels ont un grand fauteuil en cuir et une voiture avec chauffeur. Il y a bien entendu l’un ou l’autre cheval de retour qui ne pouvait imaginer attendre plus longtemps pour retrouver les honneurs des médias. Nombreux·ses sont celleux qui sont tout cela à la fois.
Et d’où vient donc que la quasi-totalité des réformes actuelles se fait à rebours de l’état des connaissances, qu’elles proviennent de chercheur·euses, de professionnel·les ou des publics concernés ? Comment se peut-il que les mesures imposées par ces mandataires sans qualifications particulières soient contestées de toute part, par tout ce que nos contrées comptent de praticiennes, de spécialistes, de chercheurs et d’expertes ? Se pourrait-il donc que les ingénieur·es autoproclamé·es tentent de nous persuader que leur recherche d’une pierre philosophale pour régler les difficultés budgétaires relève des sciences et techniques, plutôt que de l’obscurantisme ? Il suffirait de frotter du plomb avec cette pierre pour obtenir de l’or, de précariser des chômeurs pour qu’ils trouvent un emploi, de harceler les malades de longue durée pour qu’ils recouvrent la santé, de faire des cadeaux fiscaux aux riches pour aider les pauvres…
Le soupçon et l’irresponsabilité
Comment des personnes qui agissent au mépris de l’état des savoirs théoriques et pratiques pourraient-elles défendre leur point de vue, si ce n’est en s’appuyant sur un profond antiintellectualisme ? Car ce qui frappe, aujourd’hui, c’est l’immense mépris pour celles et ceux qui savent, qu’ils aient étudié, pratiqué, observé, vécu… Un mépris qui procède de la volonté plus ou moins consciente d’écarter les savoirs gênants, qui indiquent que nulle pierre philosophale ne nous tirera jamais d’affaire.
Ce rapport d’opposition à la multitude d’expert·es prend place dans un contexte de méfiance organisée, pour ne pas dire de paranoïa, qui justifie toujours davantage de contrôles, de coercition, de conditions, de justifications. Les chômeuses cherchent-elles réellement un emploi ? Les enseignants suivent-ils le programme ? Les mamans solo consacrent-elles leurs allocations au bien de leurs enfants ? Les malades le sont-ils vraiment ? Les travailleuses sociales bossent-elles d’arrache-pied ? Les associations ne dilapident-elles pas les subsides ? Les syndicats et mutualités ne seraient-elles pas des pompes à fric ? Certificats, attestations, rapports, surveillance accablent celles et ceux qui, soit tentent péniblement de survivre, soit cherchent à aider les premiers. À l’ère du soupçon, toutes et tous sont contraint·es de se justifier constamment. Le vol et la paresse sont dans leur nature et leur laisser la bride sur le cou, c’est les laisser s’y complaire. Faut-il s’étonner que cette logique s’applique à toutes celles et ceux qui ont les moyens de questionner les choix des politiques ?
Et nos bons maîtres ? Rien ! Auront-ils des comptes à rendre un jour ? Est-il prévu d’évaluer les effets des mesures qu’ils décident sur un coup de tête ? A‑t-on l’intention d’instruire le dossier de leur bilan, d’en publier les résultats, d’indiquer clairement que leurs décisions furent funestes ? Pas le moins du monde. Quel fut l’effet retour de la réforme fiscale décidée en son temps par Didier Reynders ? Quels ont été les résultats des privatisations orchestrées par Elio Di Rupo à la fin des années 1990 ? La baisse de la TVA sur l’HORECA a‑t-elle abouti à une baisse de la fraude fiscale ? La chasse aux chômeur·euses mise en place avec la bénédiction de la quasi-totalité du spectre politique a‑t-elle favorisé le « retour vers l’emploi » ? Et nos politiques migratoires, combien de mort·es, d’orphelin·es, de personnes souffrant de séquelles mentales, de victimes de la traite des êtres humains ? Et si, d’aventure, l’un·e d’entre elleux était inquiété·e par les institutions répressives, quelle est la probabilité qu’une peine soit prononcée, qu’une indemnisation soit décidée ? On dit que nul ne peut s’exonérer de sa faute lourde… c’est très exagéré !
Un parfait exemple de cela est le domaine des aides aux entreprises. Comme l’a montré l’excellente étude de la CNE3 sur le sujet, ce sont chaque année 52 milliards (52.000.000.000) d’euros qui sont consacrés aux aides publiques aux entreprises. Ce montant, c’est 1,5 fois celui de l’enseignement et 32 fois les économies brutes espérées sur le dos des chômeur·euses suite à la limitation des allocations à deux ans (si on prend en compte le report de cout sur les CPAS, on grimpe à 86 fois)4 … les chiffres donnent le vertige.
Vu les sommes en jeu et la situation financière des pouvoirs publics, on imagine que les contrôles sont sévères, les objectifs clairs et les exigences élevées… On imagine mal. Car en fait, il s’agit d’un chèque en blanc, signé chaque année, sans que rien ne permette d’affirmer qu’il aide à résoudre les problèmes de nos sociétés. En effet, aucun système d’évaluation n’existe.
Place aux expert·es !
Bref, si vous êtes travailleur·euse social·e, reconnu·e pour vos compétences extrêmement spécifiques, que vous êtes sur la brèche tous les jours, au péril de votre santé, tout ça pour un statut précaire et un salaire minable, vous serez regardé·e comme une voleuse, comme un profiteur, et sommé·e de vous justifier constamment. Mais si vous ne faites que passer, que vous prenez en quelques semaines, contre l’avis des meilleurs experts, des mesures qui appauvriront des dizaines ou des centaines de milliers de personnes, il ne vous sera rien demandé. Dans les médias, vous pourrez faire entendre vos « éléments de langage », la plupart du temps sans la moindre contradiction, puis vous volerez vers d’autres cieux. Le pire est peut-être que ces considérations et manières de faire sont tellement répétées qu’elles sont intégrées par tous·tes les acteur·ices : d’un côté, on se sent obligé·e de se justifier constamment, tandis que, de l’autre, on s’offusque de ce que l’on puisse évoquer la nécessité de rendre des comptes.
Nous ne manquons pas de savoirs, d’expériences, d’expertises. Nous ne manquons pas de gens dévoués. Nous sommes riches d’un tissu associatif et intellectuel encore dynamique, qui tient à bout de bras notre société. Il est plus que temps d’écouter les ingénieur·es et de rappeler aux amateur·ices de passage qu’iels sont certes légitimes à prendre des décisions, mais pas sur la possibilité pour le SPW Wallonie Recherche de financer le développement d’une pierre philosophale wallonne. Nos bon·nes maitre·sses en ont déjà une, du reste. Pour notre malheur, elle change l’or en plomb.5
La plaisanterie a assez duré. Elle a fait assez de malades, de pauvres et de mort·es. Basta !
- Rendez-donc visite au site du MR bruxellois, qui n’a pas encore effacé sa profession de foi en forme de « yaka » : https://bruxelles.mr.be/2024/01/09/des-reformes-des-les-100-premiers-jours/
- Reste-t-il quelqu’un qui considère Vooruit comme un parti de gauche ?
- Van Tichelen, C. et Franco, S. (2025, 21 mai) Un pognon de dingue. Le soutien public aux entreprises privées lucratives en Belgique, Econospheres.be, https://www.econospheres.be/Un-pognon-de-dingue
- Leterme, C., & Droolans, S. (2025, décembre 9) Limitation dans le temps des allocations de chômage : Une offensive politique contre un droit salarial fondamental. Observatoire belge des inégalités. https://inegalites.be/Limitation-dans-le-temps-des
- Nous remercions Peyo pour cette idée, présentée dans Le sortilège de Maltrochu.
