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Laïcité et féminisme : le malentendu ?

Numéro 12 Décembre 2012 par Luc Van Campenhoudt

décembre 2012

Assises aux pre­miers rangs du grand audi­toire, une dizaine de jeunes femmes voi­lées sui­vaient atten­ti­ve­ment le cours de socio­lo­gie et pre­naient note avec appli­ca­tion. Elles décou­vraient les prin­cipes clés de l’a­na­lyse socio­lo­gique des phé­no­mènes sociaux. La matière com­pre­nait l’exa­men de nom­breuses ques­tions comme la construc­tion sociale et sym­bo­lique des dif­fé­rences sociales, notam­ment le genre bien […]

Assises aux pre­miers rangs du grand audi­toire, une dizaine de jeunes femmes voi­lées sui­vaient atten­ti­ve­ment le cours de socio­lo­gie et pre­naient note avec appli­ca­tion. Elles décou­vraient les prin­cipes clés de l’a­na­lyse socio­lo­gique des phé­no­mènes sociaux. La matière com­pre­nait l’exa­men de nom­breuses ques­tions comme la construc­tion sociale et sym­bo­lique des dif­fé­rences sociales, notam­ment le genre bien sûr, les fonc­tions des pra­tiques et des croyances reli­gieuses dans la vie éco­no­mique et sociale, la socia­li­sa­tion en contexte mul­ti­cul­tu­rel, l’ap­pren­tis­sage des rôles sociaux… D’autres notions clas­siques comme alié­na­tion et vio­lence sym­bo­lique fai­saient bien enten­du par­tie du pro­gramme. Au fil des cours, la concen­tra­tion de ces jeunes femmes fai­sait rare­ment défaut. Par­fois même, elles s’a­mu­saient dis­crè­te­ment d’un pro­pos peu en phase avec les idées conve­nues ou les pon­cifs dans l’air du temps. Quel­que­fois, elles s’ar­rê­taient net d’é­crire, le sty­lo à bille sus­pen­du au-des­sus de la feuille, comme si ce qui venait d’être dit sus­ci­tait leur vive réflexion. Comme elles étaient assises à l’a­vant de l’au­di­toire, le pro­fil quelque peu pro­té­gé par le voile, seul le pro­fes­seur pou­vait aper­ce­voir leurs réac­tions et elles en avaient sans doute conscience. Assis der­rière elles, la grande majo­ri­té des étu­diants ne voyaient de dos que leurs sombres voiles. Ce qu’ils ima­gi­naient peut-être dans les têtes ain­si cou­vertes n’a­vait sans doute rien à voir avec ce qui s’y pas­sait réel­le­ment. Le pro­fes­seur se disait alors que, sous plu­sieurs de ces voiles aus­tères, à l’in­su de tous, muris­saient nombre de jeunes femmes modernes.

Cette situa­tion de cours assez cou­rante nous est reve­nue à l’es­prit au moment de lire la fin du texte de Marc Jac­que­main où il cri­tique l’in­fan­ti­li­sa­tion des femmes por­tant le hijab ou le niqab et où il insiste sur l’im­por­tance de ne pas dis­qua­li­fier les vic­times sup­po­sées d’une dis­cri­mi­na­tion en tant qu’in­ter­lo­cu­trices qualifiées.

Ce sont notam­ment les débats actuels sur la condi­tion des femmes dans l’is­lam en Bel­gique qui jus­ti­fient de consa­crer un dos­sier à l’exa­men détaillé des rela­tions entre laï­ci­té et fémi­nisme, en don­nant un poids par­ti­cu­lier à la pers­pec­tive his­to­rique. Ce dos­sier est construit autour d’un texte-tronc, assez consis­tant pour que s’y déve­loppe une solide argu­men­ta­tion. En l’oc­cur­rence, il s’a­git d’un texte où Marc Jac­que­main exa­mine dans quelle mesure laï­ci­té et fémi­nisme marchent ou non de conserve ou, pour le dire autre­ment, dans quelle mesure la laï­ci­té est ou non favo­rable aux femmes. Dans un second temps, l’his­to­rienne Cathe­rine Jacques, le phi­lo­sophe Sté­phane Leyens et le socio­logue Albert Bas­te­nier ont accep­té de réagir à ce texte principal.

Pour répondre à sa ques­tion, Marc Jac­que­main pério­dise l’his­toire des rela­tions entre laï­ci­té et fémi­nisme depuis la fin du XIXe siècle. Chaque période se carac­té­rise par cer­tains enjeux qui divisent les forces poli­tiques et idéo­lo­giques, et concentrent les débats de socié­té : le suf­frage uni­ver­sel, le pou­voir clé­ri­cal, l’é­du­ca­tion obli­ga­toire, l’a­vor­te­ment et aujourd’­hui la ques­tion du voile. Le sou­tien ou non du mou­ve­ment laïc au fémi­nisme dépend, à chaque période, de son enjeu majeur, de sorte que la ques­tion du sta­tut de la femme n’est que rare­ment abor­dée direc­te­ment pour elle-même, indé­pen­dam­ment d’en­jeux non pas plus impor­tants en eux-mêmes, mais consi­dé­rés comme plus cru­ciaux à cha­cune des périodes consi­dé­rées. Ain­si, le fémi­nisme trouve-t-il ou non, selon les moments, des appuis plus ou moins déter­mi­nés de la part de forces poli­tiques et sociales plus ou moins concernées.

C’est ce que montre bien Cathe­rine Jacques pour ce qui concerne la fin du XIXe et le début du XXe­siècles. Laï­ci­té et fémi­nisme ont alors un adver­saire com­mun : le clé­ri­ca­lisme. Si seule une mino­ri­té de libé­raux pro­gres­sistes a sou­te­nu éner­gi­que­ment l’ins­truc­tion des femmes qui fut la clé de leur éman­ci­pa­tion, il n’en reste pas moins que le fémi­nisme n’a pu trou­ver un appui que dans le milieu des libé­raux anti­clé­ri­caux et démo­crates. L’al­liance n’est donc pas auto­ma­tique, et le fémi­nisme reste bien, en Bel­gique comme ailleurs, un mou­ve­ment qui pour­suit des objec­tifs propres, dans une pers­pec­tive de démo­cra­ti­sa­tion de la socié­té. Comme le rap­pelle Cathe­rine Jacques, toute l’œuvre exem­plaire, longue et déter­mi­née d’I­sa­belle Gat­ti de Gamond l’illustre bien.

Abou­tis­sant à l’é­poque actuelle, le texte de Marc Jac­que­main aborde la ques­tion du lien entre laï­ci­té et fémi­nisme à tra­vers celle du voile et du sta­tut de la femme musul­mane. De manière volon­tai­re­ment car­rée, pour bien faire appa­raitre les termes du débat, il dis­tingue deux alliances oppo­sées entre laï­ci­té et fémi­nisme. Il appelle la pre­mière l’«alliance répu­bli­caine » pour laquelle la reli­gion, et en par­ti­cu­lier aujourd’­hui l’is­lam, repré­sente un archaïsme et une régres­sion qu’il faut bien tolé­rer, mais qu’il faut sur­tout empê­cher d’être source d’op­pres­sion pour les femmes. Idéa­le­ment, cet archaïsme devrait tôt ou tard faire par­tie du pas­sé. Il appelle la seconde l’«alliance libé­rale » pour laquelle le libre choix de cha­cune de pra­ti­quer ou non sa reli­gion et de se com­por­ter comme elle l’en­tend doit être pro­té­gé. Les musul­manes sont dou­ble­ment vic­times, à la fois du racisme et du patriar­cat, et il est contre­pro­duc­tif de leur impo­ser des inter­dits sup­plé­men­taires au nom de leur propre éman­ci­pa­tion. Pour plu­sieurs rai­sons, liées notam­ment à la situa­tion éco­no­mique et sociale ain­si qu’à une sorte de panique morale créée au sujet de l’is­lam, la majo­ri­té des laïques contem­po­rains se sentent proches de la pre­mière alliance qui, igno­rant toutes les nuances du débat, conduit para­doxa­le­ment, à force d’in­ter­dits, à dis­cri­mi­ner davan­tage encore les musul­manes. Marc Jac­que­main prône donc une concep­tion libé­rale de la laï­ci­té qu’il a déjà eu l’oc­ca­sion de déve­lop­per notam­ment dans les pages de La Revue nouvelle[Voir le dos­sier « Laï­ci­tés d’au­jourd’­hui », septembre2010, et Du bon usage de la laï­ci­té, sous la direc­tion de Marc Jac­que­main et Nadine Rosa-Ros­so, édi­tions Aden.].

S’il par­tage cette posi­tion nor­ma­tive et, en par­ti­cu­lier, la convic­tion que l’in­ter­dit visant le port du voile est contre­pro­duc­tif, Sté­phane Leyens conteste la concep­tion forte du libé­ra­lisme sub­jec­ti­viste telle que défen­due par Jac­que­main. Selon cette concep­tion, l’É­tat n’a pas à inter­fé­rer dans les pré­fé­rences indi­vi­duelles et toute reven­di­ca­tion à un droit dif­fé­ren­cié est légi­time si elle cor­res­pond aux valeurs pro­fondes de la per­sonne. Consta­tant que l’es­pace public est inévi­ta­ble­ment régu­lé par de très nom­breuses normes res­tric­tives, Sté­phane Leyens défend l’i­dée que ce sont plu­tôt des cri­tères objec­tifs et non sub­jec­tifs qui doivent être pris en compte. Selon lui, la légi­ti­mi­té d’une norme repose sur sa dimen­sion com­mu­nau­taire, c’est-à-dire le fait qu’elle soit par­ta­gée par une com­mu­nau­té reli­gieuse recon­nue dans l’es­pace public, pour autant que cette norme ne réduise pas les droits indi­vi­duels fon­da­men­taux des per­sonnes concer­nées, comme le droit d’ex­pres­sion, de libre asso­cia­tion ou de vote.

Si, dans l’his­toire, les femmes ont, par­fois, été uti­li­sées par la laï­ci­té, la situa­tion des musul­manes est plus mau­vaise encore : dis­qua­li­fiées dans leur parole lors­qu’elles portent le hijab ou le niqab, elles sont dou­ble­ment ins­tru­men­ta­li­sées, par leur groupe d’o­ri­gine — qui les charge de mani­fes­ter la conflic­tua­li­té de leur appar­te­nance — et par la socié­té occi­den­tale puisque pèse sur elles seules la res­pon­sa­bi­li­té d’in­car­ner la moder­ni­té. Accu­sées de ten­ter d’é­bran­ler les lignes éta­blies entre le pri­vé et le public, elles doivent affi­cher les canons de la moder­ni­té occi­den­tale. Dans une socié­té, dit Albert Bas­te­nier, où la pré­sence de groupes majo­ri­taires et mino­ri­taires est désor­mais une réa­li­té et le mul­ti­cul­tu­ra­lisme un fait, les femmes qui portent le voile « fabriquent » du para­doxe : dési­reuses de faire par­tie du tout social, elles reven­diquent dans le même temps leurs appar­te­nances par­ti­cu­lières, deve­nant ain­si un « mar­queur civi­li­sa­tion­nel ». Pour dépas­ser cette situa­tion qui peut don­ner lieu à des conflits, c’est au mou­ve­ment de sécu­la­ri­sa­tion volon­taire qu’il est fait appel davan­tage qu’à l’i­dée de liber­té. Les musul­manes doivent mon­trer que cette sécu­la­ri­sa­tion est une valeur digne d’être adop­tée par tous, ce qui revient à les nier comme groupe social qui a des inté­rêts propres. Elles deviennent, dit Bas­te­nier, des « agents névral­giques de la recom­po­si­tion glo­bale d’un monde qui doit pour­suivre sa moder­ni­sa­tion à l’oc­ci­den­tale ». Ce fai­sant, ne leur impose-t-on pas une contrainte déme­su­rée au détri­ment de leur liber­té individuelle ?

La laï­ci­té a, à plu­sieurs reprises, sou­te­nu le com­bat des femmes pour leur éman­ci­pa­tion, ce qui amène Albert Bas­te­nier à pro­po­ser une refon­da­tion, un appro­fon­dis­se­ment, une ouver­ture de la pen­sée laïque. Celle-ci, comme les reli­gions, n’ap­pa­rait plus que comme une com­mu­nau­té d’in­ter­pré­ta­tion par­ti­cu­lière qui ne détient pas de véri­té unique. Plu­tôt que de vou­loir ara­ser toutes les iden­ti­tés cultu­relles, l’é­man­ci­pa­tion demande aujourd’­hui de prendre acte de la plu­ra­li­té humaine et des « moder­ni­tés mul­tiples ». Bas­te­nier appelle donc à la recon­nais­sance des luttes au tra­vers des­quelles le plus grand nombre peut être recon­nu dans ses particularités.

Au-delà de leurs nuances impor­tantes, les auteurs de ce dos­sier s’ac­cordent bien évi­dem­ment sur l’i­dée que la laï­ci­té et le fémi­nisme repré­sentent deux forces indis­pen­sables de notre socié­té démo­cra­tique moderne. S’il était besoin de s’en convaincre davan­tage, pour ce qui concerne la seconde, il n’est que de lire le beau texte de Fran­çoise Col­lin, « New York des femmes » publié hors dos­sier dans ce même numé­ro. Il s’a­git d’un de ces textes « à lire abso­lu­ment », publié la pre­mière fois dans La Revue nou­velle en 1973 et que nous repre­nons ici en hom­mage à cette grande intel­lec­tuelle et fémi­niste récem­ment dis­pa­rue. Il com­plète par­fai­te­ment cet indis­pen­sable dos­sier qui pro­pose une réflexion claire, consis­tante, nuan­cée, mais aus­si enga­gée sur une ques­tion très révé­la­trice de notre dif­fi­cul­té à construire aujourd’­hui démo­cra­ti­que­ment notre « vivre ensemble ».

Luc Van Campenhoudt


Auteur

Docteur en sociologie. Professeur émérite de l’Université Saint-Louis – Bruxelles et de l’Université catholique de Louvain. Principaux enseignements : sociologie générale, sociologie politique et méthodologie. Directeur du Centre d’études sociologiques de l’Université Saint-Louis durant une quinzaine d’années, jusqu’en 2006, il a dirigé ou codirigé une quarantaine de recherches, notamment sur l’enseignement, les effets des politiques sécuritaires, les comportements face au risque de contamination par le VIH et les transformations des frontières de la Justice pénale. Ces travaux ont fait l’objet de plusieurs dizaines d’articles publiés dans des revues scientifiques, de nombreux ouvrages, et de plusieurs invitations et chaires dans des universités belges et étrangères. À travers ces travaux, il s’est intéressé plus particulièrement ces dernières années aux problématiques des relations entre champs (par exemple la justice et la médecine), du pouvoir dans un système d’action dit « en réseau » et du malentendu. Dans le cadre de ces recherches il a notamment développé la « méthode d’analyse en groupe » (MAG) exposée dans son ouvrage La méthode d’analyse en groupe. Applications aux phénomènes sociaux, coécrit avec J.-M. Chaumont J. et A. Franssen (Paris, Dunod, 2005). Le plus connu de ses ouvrages, traduit en plusieurs langues, est le Manuel de recherche en sciences sociales, avec Jacques Marquet et Raymond Quivy (Paris, Dunod, 2017, 5e édition). De 2007 à 2013, il a été directeur de La Revue Nouvelle.