La transcendance des petites choses
Pour une raison qui nous échappe, à vous comme à moi, cher lecteur inexistant, la vraie vie ne trouve généralement pas sa place dans les pages de la presse sérieuse. « La vraie vie », ou plutôt, disons « la vie quotidienne », ne fait pas le poids face à l’inflation galopante, au changement climatique, à la guerre en Ukraine ou à la lente […]
Pour une raison qui nous échappe, à vous comme à moi, cher lecteur inexistant, la vraie vie ne trouve généralement pas sa place dans les pages de la presse sérieuse. « La vraie vie », ou plutôt, disons « la vie quotidienne », ne fait pas le poids face à l’inflation galopante, au changement climatique, à la guerre en Ukraine ou à la lente croissance du produit intérieur brut. Il y a toujours des sujets d’une importance capitale pour occuper les colonnes des journaux, les émissions télévisées, les interminables débats radiophoniques. De graves sujets confiés à de graves esprits. Des experts en Transcendance.
Au fond, je comprends ça. Si je dirigeais un média sérieux, je n’accorderais pas davantage de place à la vie réelle. Parler de ce qui vous arrive à vous, ou à moi, au lieu de me consacrer à la Transcendance, serait un impardonnable signe de faiblesse. Vous ne trouvez pas ?
Pourtant, la vie quotidienne possède le talent des mauvaises herbes pour se frayer un chemin entre les pavés du trottoir. Elle cherche son rayon de soleil, son petit bout de terre pour fleurir, timide peut-être, mais assurément puissante parmi les analyses transcendantes, les débats transcendants, les réflexions transcendantes.
C’est pourquoi, cher lecteur, l’irruption de la vie quotidienne dans la presse sérieuse a toujours quelque chose de fascinant.
Pour ma part, je traque, je collectionne et je dissèque ces incursions. Je les observe à la manière d’une entomologiste. Je les dispose dans mon « musée des petites choses » à moi, tel Orhan Pamuk et son musée de l’Innocence1.
Cela dit, ces nouvelles, souvent de simples entrefilets rédigés par une agence, il faut les lire avec des verres grossissants. Des verres métaphoriques, bien entendu. Des verres qui corrigent la myopie provoquée par notre overdose de Transcendance, et qui nous aident à répondre aux cinq grandes questions gravées au frontispice du journalisme : qui, où, quand, comment et pourquoi. Surtout pourquoi, sans doute la question la plus importante et l’unique laissée souvent sans réponse dans ces brèves si brèves.
Je sais bien qu’à ce stade, cher lecteur inexistant, vous aurez perdu le fil. Au fait, permettez-moi de vous tutoyer : la familiarité se prête davantage à ce type de conversation. Peut-être te demandes-tu ce qui me passe par la tête, tout en sirotant ta tasse de café. Notre cerveau a une faculté de divagations infinie. Encore un sujet passionnant, soit dit en passant.
Bref, laisse-moi te présenter un exemple tiré de mon musée des petites choses. Une histoire vraie. Un bel exemple de « vie quotidienne », rapporté par plusieurs journaux espagnols. Voici, mot pour mot, le fait divers, tel qu’il fut publié dans le Heraldo de Aragón le 16 septembre 2023.
« Une dispute entre deux Russes au sujet de Kant finit en fusillade.
RUSSIE. Hier, à Rostov-sur-le-Don, dans le sud du pays, une dispute entre deux jeunes hommes, au sujet de l’œuvre du philosophe allemand Emmanuel Kant, a dégénéré en une fusillade causant un blessé. Les deux hommes s’apprêtaient à acheter de la bière lorsqu’ils ont commencé à se disputer pour savoir qui des deux l’admirait le plus. »
Relis bien ce fait divers. La seule question laissée sans réponse, c’est le pourquoi.Précisément celle que nous nous posons tous. Des coups de feu ? Pour Kant ? Deux jeunes Russes ? Vraiment ? Mais pourquoi ?
Allez, sois honnête, ça n’attise pas ta curiosité ? Tu ne trouves pas que cette incursion du quotidien aurait mérité une interview en profondeur ? Cette histoire ne te titille pas plus que la lente croissance du produit intérieur brut ?
Moi, si. Alors, je me suis prêtée à un jeu. J’ai chaussé mes lunettes de myope et j’ai imaginé que le jeune Russe pouvait s’expliquer longuement et calmement à un journaliste, dans un entretien où les réponses compteraient davantage que les questions. Soudain, les caractères de l’entrefilet s’étirèrent, se transformèrent en oiseaux, déployèrent leurs ailes et s’envolèrent.
« Chacun ses petites manies, monsieur. C’est comme ça. Moi, je m’endors pas si ma main pend dans le vide. J’ai pas confiance. On sait jamais ce qui peut sortir d’en dessous du lit quand on éteint la lumière. Je me méfie aussi des couteaux. J’aime pas m’arrêter aux feux rouges : imaginez qu’un type me poignarde dans le dos. C’est pour ça que je m’assieds toujours au fond du bus. Juste au cas où. On ne sait jamais. Ma mère me dit que ce sont des manies de sales gosses. Mais elle a aussi les siennes, et moi, je lui dis rien. On aime ses petites manies, pas celles des autres. C’est comme ça, monsieur.
J’habite à Rostov-sur-le-Don. Vous savez pas où c’est. Vous avez regardé sur Google Maps. Pas d’inquiétude, ça arrive souvent. Surtout aux gens de votre âge. C’est ma mère qui le dit. Pour les plus âgés, l’URSS, c’était super pratique : un immense pays qui occupait la moitié du globe, capitale Moscou, et basta. Affaire réglée. Aujourd’hui, il y a des tas de pays qui finissent en « ‑stan ». Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan… Un vrai foutoir. Et puis il y a la Russie, avec tous ces noms en cyrillique. Vous travaillez pour un journal ? D’Espagne ? Ah, l’Espagne ! Le soleil, la paella, les taureaux, olé ! Barça, Real Madrid. Ah c’est légendaire, l’Espagne. J’aimerais bien y aller, j’ai jamais quitté la Russie. Et des Espagnols à Rostov, on en voit pas souvent, c’est sûr. J’ai un voisin noir, mais je crois pas qu’il soit espagnol.
J’imagine le choc que ça a dû être, pour un homme de votre âge, de découvrir qu’au nord de la Volga existait une terra incognita. Quel merdier. C’est un peu comme si la chute du rideau de fer avait révélé un nouveau continent, genre Jurassic Park, avec des dinosaures volants et des fougères géantes, etcétéra. Surgissent un essaim de pays, des millions de gens qu’on imaginait pas. La totale, quoi. Nationalismes. Guerres. Dictateurs. Pétrole et gaz. Terres rares. Et vous, les journalistes, vous êtes obligés d’apprendre tout ça du jour au lendemain. C’est pas rien, quand même. Ça a dû être quelque chose, la chute de l’URSS, maintenant que j’y repense. Si on disait à ceux de ma génération qu’il y a de la vie sur Mars et que les Martiens veulent participer à l’Eurovision, je pense que ce serait moins bizarre. Non, ne le prenez pas mal. Vous êtes bien conservé pour votre âge.
C’est quoi les hobbies pour un jeune comme moi à Rostov-sur-le-Don ? Eh bien, comme vous le voyez, moi, j’aime penser. J’aime lire Kant. J’aime la pêche. Les armes. Et la vodka. Pas forcément dans cet ordre. Plus j’enfile les verres de vodka, mieux je comprends l’épistémologie kantienne. À mesure que la bouteille se vide, la Critique de la raison pure s’illumine et fait sens pour moi, et l’idéalisme transcendantal explose dans ma tête comme un feu d’artifice en plein été. J’en ressens un intense plaisir physique, presque comme un orgasme. Un frisson de plaisir, comme dirait ma mère.
Ma mère nettoie du poisson dans une usine. Ma mère passe pas son temps à penser. Kant, elle connait pas et ça lui fait ni chaud ni froid. Ma mère passe huit à dix heures à arracher des têtes et à vider des tripes de poissons depuis mille ans. Enfin, façon de parler, elle est pas si vieille. Depuis pas mal d’années. Disons, depuis qu’elle a quitté l’école.
Elle s’intéresse pas à la philosophie, et je lui en veux pas. Ça irait à l’encontre des principes de Kant, et moi je suis kantiste avant tout. Avant d’être Russe, avant d’être Rostovite, avant d’être supporter du FK Rostov. Avant d’être le fils de ma mère, je suis celui de Kant.
Ma mère, que voulez-vous que je vous dise… Elle s’occupe de moi, elle s’est toujours occupée de moi. Mais on se parle pas trop, elle et moi. Elle est dans son monde, moi dans le mien. Mon père, allez savoir où il traine. J’en sais rien et je m’en fiche. De toute façon, je m’en souviens pas.
Le mec sur qui j’ai tiré ? C’est Dimitri. Mon pote, presque mon frère. On est amis depuis qu’on est gamins, depuis que Madame Kuznetsova nous a punis tous les deux dans le couloir, en première primaire. Depuis, on se quitte plus. Vous voyez ce que je veux dire. On jouait ensemble. La première clope, ensemble. Les conneries, pareil. On a toujours tout fait ensemble.
Sa première copine, il me l’a piquée, l’enculé. C’est ça, son problème. Il a cette putain de manie de toujours tout faire comme moi, de vouloir ce que j’ai. Je me fais une coupe stylée, le lendemain il se coupe les cheveux pareil. J’achète un tee-shirt, il a le même le jour d’après. Comme des putains de jumeaux. Bordel. Il m’a piqué ma copine ! Et je crois qu’elle lui plaisait même pas, il voulait juste avoir ce que j’avais. Quelle putain de manie. Moi non plus, elle me plaisait pas des masses, même si elle avait un cul qui me rendait dingue. Chais pas. Je suppose que c’est pour ça qu’il l’a larguée. Parce qu’elle me plaisait pas.
On a même tiré notre premier coup ensemble, dans une veille caisse pourrie abandonnée sur le terrain vague derrière chez nous. Lui, il habite au sixième et moi au troisième. Je vous dis pas les souvenirs, cette bagnole. Ça fait longtemps qu’on est pas retournés là-bas. Maintenant, on va surtout au fleuve ou au lac pour pêcher ou dans les bois avec quelques bières, pour tirer et discuter. Parfois, on parle beaucoup, parfois pas. C’est pour ça que Dimitri est cool. Parce qu’il sait parler quand il faut, mais il sait aussi rester des heures silencieux, assis avec moi, à regarder la rivière et à réfléchir. Lui, il pense à ses trucs, moi aux miens. T’as beau être super pote avec quelqu’un, quand l’un réfléchit en silence, l’autre ne sait pas ce qu’il a dans la tête. Bref, on se comprend bien, Dimitri et moi. La plupart du temps. Pas toujours, bien sûr. Pas quand sa putain de manie de m’imiter lui reprend.
Et c’est ce qui s’est passé. Parce que Dimitri, c’est un bon gars, mais il y connait que dalle à Kant. Et ça m’a foutu en rogne, mais à juste titre, parce qu’il y avait de quoi. On faisait la queue au supermarché, on était venus acheter des bières avant d’aller tirer un peu dans les bois, et la file n’avançait pas parce qu’il y avait plein de vieilles avec des caddies pleins à craquer. Et là, cet imbécile me lâche qu’il faut faire preuve d’un grand stoïcisme kantien pour supporter l’attente. Du stoïcisme kantien ? Et ça, tu le sors d’où, bordel, Dimitri ? Je le sors de ce que j’ai là-dedans. Tu sais peut-être pas que Kant est le fondateur du stoïcisme moderne ? Bien sûr que je le sais. Je le sais et je le comprends, moi. Celui qui sait même pas ce que veut dire « stoïcisme », c’est toi, Dimitri. Voilà l’expert qui parle, Môssieur je-sais-tout. Me casse pas les couilles, Dimitri, me casse pas les couilles, t’y connais rien à Kant. Tu me donnes envie de gerber. Putain de manie de tout le temps m’imiter.
Et forcément, ça a fini en coups de feu. Normal. On aime ses petites manies, pas celles des autres. »
Traduit de l’espagnol par les étudiant·es de traduction littéraire de Master 1 et 2 de l’École d’Interprètes Internationaux de l’UMONS (Lola Denaro, Alia Gérard, Anthony Gómez Gordillo, Olivia Piqueras Díaz, Bérénice Sartisse, Alessia Schirosi, Karim Van Brussel) et par Cristal Huerdo Moreno.
- Le musée de l’Innocence est un roman de l’écrivain turc et prix Nobel Orhan Pamuk, mais c’est aussi un musée bien réel, situé à Istanbul. Le musée et le roman, tous deux créés par Pamuk, évoquent la vie des classes aisées d’Istanbul entre 1970 et 2000.
