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La tentation d’être une ordure

Numéro 5 - 2016 par Christophe Mincke

août 2016

Après chaque atten­tat, le même rai­son­ne­ment est tenu : si nous n’avons pu empê­cher l’attaque, ce n’est cer­tai­ne­ment pas que nos méthodes sont inopé­rantes, c’est qu’elles sont trop par­ci­mo­nieu­se­ment appli­quées. Les mesures sécu­ri­taires ne peuvent qu’être la solu­tion, celle dans laquelle il faut se jeter à corps per­du, celle à laquelle il faut tout sacri­fier : bud­gets, démo­cra­tie, dignité, […]

Après chaque atten­tat, le même rai­son­ne­ment est tenu : si nous1 n’avons pu empê­cher l’attaque, ce n’est cer­tai­ne­ment pas que nos méthodes sont inopé­rantes, c’est qu’elles sont trop par­ci­mo­nieu­se­ment appli­quées. Les mesures sécu­ri­taires ne peuvent qu’être la solu­tion, celle dans laquelle il faut se jeter à corps per­du, celle à laquelle il faut tout sacri­fier : bud­gets, démo­cra­tie, digni­té, prin­cipes fondamentaux.

Ain­si, alors que les cadavres jon­chaient encore la pro­me­nade des Anglais, des poli­tiques fran­çais et les piliers de comp­toir du café du Com­merce en ligne riva­li­saient déjà de sug­ges­tions absurdes : réta­blis­se­ment de la peine de mort, arres­ta­tion de tout sus­pect, ajout de lance-roquettes à l’armement de la police muni­ci­pale, etc. De même, alors qu’on ne savait encore presque rien de l’attaque d’une église à Saint-Étienne-du-Rou­vray, d’innombrables voix appe­laient à l’incarcération de tous les « fichés S », au dur­cis­se­ment de l’état d’urgence et à mille autres mesures incom­pa­tibles avec les droits humains.

Pour­tant, de pré­cieuses ana­lyses sont régu­liè­re­ment publiées par des médias qui pointent la varia­bi­li­té des pro­fils et des moti­va­tions des meur­triers, le cynisme des reven­di­ca­tions à pos­té­rio­ri par Daech, l’inanité des mesures prises jusqu’à aujourd’hui ou encore les pro­fonds maux dont souffre notre socié­té et qui poussent au déses­poir, à la folie ou à la radi­ca­li­sa­tion ; autant d’occasions d’opérer un retour réflexif.

Cepen­dant, plu­tôt que de nous deman­der si nous n’avons pas fait fausse route, plu­tôt que d’envisager de chan­ger notre fusil d’épaule, plu­tôt que de nous remé­mo­rer nos enga­ge­ments démo­cra­tiques, plu­tôt que de nous dire nous ne les avons que trop sacri­fiés à des mesures qui ne nous apportent pas la sécu­ri­té, nous pré­fé­rons nous enfer­mer dans une logique de mort, nous appli­quant à deve­nir nos propres pires ennemis.

En effet, dans ce contexte, une même logique du pire trouve dou­ble­ment à s’exprimer.

D’un côté, face à l’horreur des actes de notre enne­mi sans visage, nous appe­lons de nos vœux des mesures radi­cales. Répondre à la radi­ca­li­sa­tion par une contre-radi­ca­li­sa­tion, à l’injustice par d’autres injus­tices, à la vio­lence par d’autres vio­lences, telle semble être la seule voie envi­sa­gée. Pour­tant, nous pen­sons nous dis­tin­guer de l’«ennemi », ce bar­bare, en ce que nous avons solen­nel­le­ment pro­mis que la fin ne jus­ti­fiait pas les moyens tant cer­taines actions étaient injus­ti­fiables. Nous avons fon­dé nos sys­tèmes poli­tique et judi­ciaire sur les droits humains, indi­quant en cela des limites infran­chis­sables rela­tives au res­pect de la vie, de la digni­té, de la jus­tice, de la vie pri­vée, etc. Nous avons donc pro­mis de gar­der la tête froide et de ne jamais abdi­quer notre rai­son. Et voi­là que se donne à entendre par­tout un désir d’état d’exception, une volon­té de mettre fin au sys­tème que nous avons si dif­fi­ci­le­ment édifié.

Nous qui nous van­tons de notre ratio­na­li­té, pou­vons-nous seule­ment pré­tendre que l’efficacité des mesures déro­ga­toires en ferait un mal néces­saire ? Même pas. La varia­bi­li­té des pro­fils et des modus ope­ran­di indique à quel point il fau­drait ratis­ser large pour contrô­ler l’ensemble des déter­mi­nants du pas­sage à l’acte.

Dès lors, per­mettre une intru­sion accrue dans la vie des gens, l’emprisonnement de sus­pects, l’assignation à rési­dence de per­sonnes jugées pro­blé­ma­tiques, c’est uti­li­ser à l’aveugle une vio­lence dont nous nous étions enga­gés à user avec parcimonie.

Voi­là donc que, entrai­nés par la vio­lence, fas­ci­nés par l’inhumanité ou la folie sup­po­sées de l’«ennemi », nous nous empres­sons de le rejoindre dans son délire. Quelle ter­rible fas­ci­na­tion que celle qui nous pousse à entrer dans le cycle de la ven­geance et de la vio­lence aveugle et, en fin de compte, à prendre l’«ennemi » pour modèle !

Paral­lè­le­ment se donne à entendre l’argument selon lequel man­quer de fer­me­té et lais­ser les choses dégé­né­rer revien­drait à ouvrir un bou­le­vard à l’extrême droite. Étrange pro­po­si­tion que d’adopter les idées de per­sonnes que nous réprou­vons pour les empê­cher d’accéder au pou­voir ! Nous ne pou­vons en effet nous dédoua­ner en disant qu’adopter leur bru­ta­li­té ne revient pas à faire nôtres leurs idées. Une action est soit liée à des valeurs, soit pure­ment cynique. Dans un cas comme dans l’autre, il n’y a pas là de quoi nous dis­cul­per. Quant au fait de reprendre les idées pour évi­ter l’arrivée au pou­voir de per­sonnes peu recom­man­dables, c’est un bien faible argu­ment. Quelle est donc la qua­li­té d’une per­sonne prête à accom­plir des actes inavouables et à adop­ter des idées nau­séa­bondes pour empê­cher autrui de lui ravir le pouvoir ?

L’impasse est com­plète, et l’argumentaire cache dif­fi­ci­le­ment la ter­rible ten­ta­tion de nous lais­ser aller à la médio­cri­té de celui que nous mépri­sons, notre enne­mi poli­tique, dont nous envions de moins en moins secrè­te­ment la capa­ci­té à se lais­ser aller à ses plus basses pul­sions et à renon­cer à toute raison.

Nous voi­là donc pris d’une pas­sion mimé­tique pour nos enne­mis — ter­ro­ristes ou extré­mistes de droite. Sans doute le plus grand défi que nous ayons à affron­ter, au-delà même de la ques­tion de la sécu­ri­té, est-il celui de résis­ter à la ten­ta­tion d’être des ordures. Rien n’indique en effet que les cris­pa­tions sécu­ri­taires nous pro­mettent une socié­té sûre, mais tout nous amène à pen­ser que cette pul­sion nous défi­gu­re­ra une fois de plus, comme ce fut le cas chaque fois que nous tra­hîmes nos principes.

Alors que nous sommes vic­times et que nous conti­nue­rons cer­tai­ne­ment de l’être, faut-il en outre que nous ne puis­sions plus nous regar­der dans la glace ?

  1. Le « nous » uti­li­sé dans ce texte per­met de dési­gner notre socié­té comme pro­duc­trice d’un dis­cours qui nait autant de la bouche de quelqu’un que de l’air du temps et de ce qu’il per­met de tenir comme pro­pos ; il per­met sur­tout de rendre jus­tice à la res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive, celle-là même qui devrait nous empê­cher de dire qu’on n’y est pour rien et que c’est donc à quelqu’un d’autre de s’en pré­oc­cu­per. Il ne s’agit cepen­dant nul­le­ment d’affirmer que cha­cun tient ce genre de discours.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.