La solitude de l’équilibriste
Le lieu d’où je parle est celui de la peur. Depuis plus d’un an, mon corps somatise le carnage qui a fait tant de victimes. Maux de ventre, nausées, fatigue, anxiété, tremblements. Le vertige. J’ai consulté plusieurs médecins qui ne trouvent rien d’anormal dans mon organisme en lutte contre l’horreur. Ma carcasse avec sa peau brulée par […]
Le lieu d’où je parle est celui de la peur.
Depuis plus d’un an, mon corps somatise le carnage qui a fait tant de victimes. Maux de ventre, nausées, fatigue, anxiété, tremblements. Le vertige. J’ai consulté plusieurs médecins qui ne trouvent rien d’anormal dans mon organisme en lutte contre l’horreur. Ma carcasse avec sa peau brulée par les assauts du dehors, je m’y retranche. Est-elle devenue mon submersible chahuté par les courants ?
Le 7 octobre, ma judéité a soudainement émergé de sa torpeur. Non pas qu’elle soit défaillante, non. Mais en fonction des contextes (par exemple, en compagnie d’autres Juifs, face à des antisémites, ou quand j’entends quelques sonorités yidiches), mes pulsations identitaires s’accélèrent au point d’être perceptibles, joyeuses ou désagréables. La plupart du temps, elles sont silencieuses. À l’heure qu’il est, je suis tachycardie. Cet état est incomparable avec la souffrance des Gazaouis qui meurent sous les bombes et des détenus palestiniens en captivité, avec celle des otages israéliens et de leurs familles. Ne croyez pas, je vous prie, que cette panique m’empêche de ressentir celle d’autrui, ni que je hiérarchise l’une ou l’autre douleur, ou que je cherche à détourner le regard des massacres israéliens en cours. Bien au contraire, mon corps tout entier résonne des peines qui ne sont pas les miennes.
Car cette année est celle d’un équilibriste. Un équilibriste qui tente de maintenir une ligne humaniste fragile entre les passions des uns et des autres, avec leurs empathies sélectives. Dénoncer l’horreur à Gaza et s’indigner de ces Juifs inconditionnellement alignés derrière Israël, dont certains parviennent à réduire la souffrance palestinienne à des dommages collatéraux nécessaires. Dénoncer les atrocités du Hamas et être scandalisé par celles et ceux qui sont en phase avec lui, incapable même de prononcer le nom d’Israël (lui préférant celui d’entité coloniale ou sioniste), notamment des décoloniaux qui ont, pour d’aucuns, du mal à dissimuler leur haine du Juif. Rester juif sans être tribal : faire converger les luttes antiracistes tout en ayant la peur au ventre de la montée de l’antisémitisme sous toutes ses formes, lui qui n’est, malheureusement, ni résiduel ni hallucinatoire. Revendiquer le droit à l’existence de la Palestine et celui d’Israël (dans les frontières de 1967), cet État fondé par des rescapés de l’Holocauste (comme mes grands-parents) qui n’avaient pas d’autre lieu où aller ; mais aussi s’autoriser à déployer, dans un esprit de dialogue, un imaginaire politique qui reste à inventer, en étant ouvert à tous les possibles qui permettraient la paix, la sécurité et la justice pour deux peuples, sans ethnonationalisme, sans colonisation, sans gouvernement d’extrême droite messianique ni d’Islam radical1. Se remémorer la Shoah et la Nakba, avec leurs spécificités historiques2, et prendre la mesure de la longue durée. Sensibiliser les non-Juifs à mes angoisses et, dans le même mouvement, témoigner de leur instrumentalisation par celles et ceux qui s’emparent du « problème juif » pour avancer leur propre agenda.
Bref, je chemine — pas à pas — sur une ligne de crête, le seul humanisme dont je sois capable, en révélant les multiples couches d’identités dont je suis fait. Et ne cherchez pas à m’enfermer dans l’une ou l’autre. « Ni Juif de service. Ni sioniste. Ni antisioniste. Juif décolonial et universaliste », écrit Arié Alimi dans un ouvrage bienvenu3. Certains psychanalyseront en moi un désir de faire plaisir au monde non juif parce que je me décris comme un individu non-religieux, non-communautaire et critique du gouvernement israélien. Comme si ma propre fragmentation interne ne suffisait pas, je serai taxé de « bisounours », de traitre pour certains, un sioniste camouflé pour d’autres.
Car, oui, il s’agit là d’un exercice périlleux et, ces derniers temps, je le regrette, j’ai souvent préféré la fuite. Je me suis éloigné de certains amis et collègues. Je ne dis pas un mot lors de réunions familiales et professionnelles. Je me suis senti terriblement seul, aphone entre les défenseurs et les boycotteurs d’Israël. Cette année, je demeurai coi, gardant ma colère, mon impuissance et mes peurs au fond de mes tripes. Silencieux quant à mon désir de vivre entouré d’humanistes, réflexifs, savants d’histoire et parfois déloyaux de leurs appartenances. Silencieux aussi face à celles et ceux qui veulent m’empêcher de ressentir de l’empathie pour l’autre, de tenter le dialogue et de penser par-delà les grands partages.
Et puis, au cas où, j’ai renouvelé mon passeport. On ne sait jamais.
- Lire, par exemple, le texte percutant du philosophe israélien Omri Boehm. 2021. Haifa Republic : A Democratic Future for Israël. New York Review Books. L’auteur y revisite la vieille question de l’État binational, certes une utopie vu la haine réciproque et le nationalisme qui règnent parmi les deux populations.
- Il ne s’agit aucunement de trivialiser l’expérience singulière des Juifs, celle des pogroms et des chambres à gaz. Les évènements en question diffèrent en nature et en intensité. Mais les violences politiques partagent aussi une grammaire commune et laissent des traces profondes sur les générations d’après le traumatisme. Lire, par exemple, Bashir, Bashir et Amos Goldberg. 2019. The Holocaust and the Nakba : A New Grammar of Trauma and History. New York : Columbia University Press.
- Alimi, Arié. 2024. Juif, français, de gauche… dans le désordre. Paris : La Découverte. p. 112.
