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La Revue nouvelle et le combat en faveur des migrants en Belgique et en Europe

Numéro 3 – 2021 - Covid-19 crise migration politique migratoire par Albert Bastenier

mai 2021

Au flanc de la société, tels des abcès jamais soignés, des situations d’injustice criantes taraudent interminablement la conscience des militants. Pour ma part, je reviendrai dans cet article sur le fait que les graves enjeux moraux et politiques soulevés par les migrations internationales n’ont pas manqué de figurer dans les sommaires de La Revue nouvelle depuis ses origines. En filigrane de cette mémoire imprimée, transparait que, faute d’une réelle volonté politique de les prendre en charge, ils s’enkystent et leur dépassement devient de plus en plus difficile à atteindre. Nous sommes au cœur d’une histoire qui reste devant nous.

Article

L’imaginaire des frontières

Avant d’en venir à ce que, dans son histoire la plus ancienne, la revue a dit de la réalité migratoire, je commencerai par évoquer les dernières décennies qui ont connu une profonde transformation de cette question. Elle est devenue celle des demandeurs d’asile et des sans-papiers. S’y est concomitamment développé un imaginaire des frontières qui, à la manière d’une guerre à bas bruit, s’est concrétisé dans des mises à l’écart, des murs, des camps, des caméras et, en mer ou sur terre, des patrouilles de surveillance (A. Bastenier, La Revue nouvelle, 12/2000). S’y est solidifié un monde d’exclusions qui s’annonçait déjà durant la période précédente (O. De Schutter, La Revue nouvelle, 9/1980). Les immigrés sont passés de la condition d’«ouvriers+étrangers » dans la sphère de la production à celle de « étrangers+refoulés » dans un monde d’errance. Le dépassement de cette nouvelle forme de ségrégation exigera assurément la poursuite d’un combat de longue haleine.

Il aura fallu la pandémie de la Covid-19 pour que la situation sanitaire catastrophique de ces nouveaux migrants apparaisse enfin, que les violences qu’ils subissent soient dénoncées. Et que, plutôt que la « menace » que représenterait l’immigration, ce soit « l’assistance » qu’elle nous apporte qui commence à être mieux mise en lumière. Ainsi en France, Laurent Berger (secrétaire général de la CFDT), a appelé à « aller plus vite dans la reconnaissance des travailleurs de la deuxième ligne sans lesquels nos sociétés se seraient effondrées pendant le premier confinement ». Son appel est aux antipodes de l’infraction qu’est devenue dans divers pays l’assistance que certains militants ont décidé de leur apporter1. On peut mentionner également l’appel d’Hubert Védrine, diplomate de haut rang qui est loin d’adhérer aux abstractions généreuses mais éthérées sur l’humanité, qui soutient « qu’il faut en urgence mettre fin au scandale des noyades qui transforment la Méditerranée en cimetière marin ». Ne comptons pas, dit-il, sur les discours de l’extrême droite puisque nous savons qu’il n’y a pas de solution militaire qui pourrait répondre à la situation présente. Et que sur le plan quantitatif, les « stocks » migratoires sont gérables : avant le Brexit, il y avait 47 millions d’immigrés, soit 9,4% du total des 500 millions de la population dans l’Union européenne (UE)2. Pour de nombreux économistes leur présence est précieuse en vue de pourvoir les emplois vacants non qualifiés tout comme ceux très qualifiés. Suscitons plutôt, dit Védrine, le courage politique indispensable pour faire face au repli de l’Europe qui, en raison du contexte de la mondialisation, se sent menacée dans son mode de vie. Cela conduirait plus certainement l’UE vers une politique de l’asile et de la migration qui actuellement fait défaut3. Elle doit évidemment être qualitativement crédible et cela demande une pédagogie politique intense, franche et capable d’expliquer la raison des migrations, leur inéluctabilité et leur bienfait. C’est la seule manière de faire reculer l’approche manichéenne de ceux qui n’ont rien à proposer et exploitent les peurs en vue de se faire élire. Surtout, il ne faut pas rêver : sans une telle démarche, le recours à la force deviendra à un moment ou l’autre inévitable. Dans l’Europe qui dit tant croire au multilatéralisme et à l’obligation de ne pas faire vaciller la démocratie chez elle, l’immigration doit bénéficier de plus de générosité. Pour Védrine, il est possible d’en convaincre les peuples d’Europe.

Or, l’actualité du début de 2021 a montré que ce n’est pas le cas avec Frontex (l’agence européenne des frontières extérieures créée en 2004) que l’on ira dans cette direction. Au cours des vingt dernières années, son évolution s’est avérée inquiétante. Ses missions officielles sont de coordonner la coopération entre les États membres en matière de gestion des frontières extérieures, venir en aide aux garde-frontières nationaux dans les situations qui exigent une assistance technique. En 2014, pour réaliser cette tâche l’agence disposait de vingt-et-un avions, vingt-cinq hélicoptères et cent-treize bateaux armés ainsi que d’un budget annuel de près de 100 millions d’euros. À la fin de l’année 2020, elle se voyait toutefois attribuer un budget de 5,6 milliards d’euros pour la période 2021 – 2027. Premier corps armé en uniforme européen, ses effectifs n’ont cessé de croitre et il s’apparente de plus en plus à une véritable milice chargée de la défense d’un territoire. Ce qui a fait dire à la parlementaire bulgare Elena Yoncheva que, désormais, Frontex « fait partie du problème, pas de la solution ». La direction générale des migrations et des affaires intérieures de la Commission a d’ailleurs adressé un long courrier au directeur de Frontex faisant état d’incompréhensibles retards dans le suivi des instructions de la Commission, de mensonges au sujet du recrutement des personnels chargés de veiller au respect des droits fondamentaux, de la possible implication de l’agence dans des opérations de « pushback » en mer Egée (refoulements illégaux) avec les manœuvres dangereuses d’un navire de Frontex qui auraient pu entrainer le naufrage d’une embarcation.

Peut-on considérer cela comme une avancée européenne en matière de migration ? Ne fallait-il pas préférer la création d’une société européenne de sauvetage en mer à une force militaire ? Qu’il faille fortifier les frontières extérieures de l’EU est une exigence à laquelle on peut souscrire. Mais doit-on pour autant admettre le flou juridique qui encadre Frontex et aller jusqu’aux vues de ceux qui, comme Jean-Dominique Giuliani (président de la Fondation Robert Schuman), lui donneraient volontiers la mission de préfigurer l’instrument d’une politique militaire européenne ? Cette perspective est également partagée par certains gouvernements. Emmanuel Macron lui-même n’a‑t-il pas déclaré en 2020 lors d’une visite au Perthuis (poste frontière avec l’Espagne dans les Pyrénées), que des mesures seraient prises pour « lutter contre la menace terroriste, contre les trafics, la contrebande mais aussi contre l’immigration clandestine dans les flux passants ». N’est-ce pas assimiler la lutte contre l’immigration clandestine à une guerre ? La police des frontières et des effectifs de l’armée allaient doubler le potentiel de surveillance, annonçait-il. À partir de telles déclarations, peut-on négliger ce que dit le grand penseur de la mondialisation Bruno Latour (2017): les frontières, dit-il, ne peuvent plus servir de base à une politique judicieuse. Les gouvernements sont envahis par le désir panique de revenir aux anciennes protections nationales. Inventés au XIXe siècle, les États nationaux ne l’ont pas été pour répondre aux questions d’aujourd’hui, mais plutôt pour occuper des sols et faire la guerre. Dans un article de la revue, Bertrand Badie (La Revue nouvelle, 2/1997) avait déjà évoqué, lui aussi, « la fin des territoires » et la nécessité d’une « citoyenneté sans frontière ».

Après que les gouvernements sont parvenus à se persuader eux-mêmes de la nécessité d’une politique moins guerrière, on serait en droit d’attendre d’eux qu’avec l’aide des « grands communicants » dont ils aiment s’entourer, ils entament l’indispensable travail qu’ils n’ont jamais accompli jusqu’ici : faire entendre, comprendre, expliquer, et expliquer encore, à l’opinion publique que la mondialisation et la nouvelle donne démographique qui l’accompagne sont une composante de notre temps qu’il faut commencer par reconnaitre pour ensuite travailler à l’apaisement de ses effets néfastes. En dehors de cette perspective, on ne résoudra pas le fond de la question migratoire

Dire cela est un préalable et la première obligation d’authenticité de la parole publique. En janvier 1965 déjà, un collectif d’auteurs (V. Goffart, M. Molitor, La Revue nouvelle, 1/1965) publiait dans la revue un article consacré aux travailleurs étrangers se demandant si la Belgique et l’Europe (sauf peut-être à l’époque de l’Empire romain) avaient jamais eu une véritable politique migratoire ? Se ralliant à l’avis du syndicaliste FGTB liégeois Jacques Yerna, ces auteurs s’interrogeaient sur les possibles effets bénéfiques du fédéralisme dans notre pays : des réformes structurelles régionalisant l’emploi et la démographie étaient nécessaires. Aujourd’hui, François De Smet (ancien directeur du Centre fédéral Migration), observe que nous sommes face à la plus grave crise humanitaire en la matière depuis la Seconde Guerre mondiale, mais que la Belgique n’a toujours pas de véritable politique migratoire qui demeure un impensé majeur.

Sur cette base s’est affirmée à la revue la conviction qu’il fallait soutenir la mise en œuvre d’une politique migratoire commune pour l’UE en vue de susciter les meilleurs effets possibles pour toutes les parties concernées (pays de départ et d’arrivée). Puisque l’on sait que ce ne sont ni l’ouverture ou la fermeture des frontières qui créent ou qui empêchent les flux migratoires, la revue a fait sienne l’opposition à « l’immigration zéro » sur laquelle, à partir de 1974, ont reposé les « non-politiques migratoires » de la Belgique : régularisations à reculons, limitation des droits de défense des demandeurs d’asile, entraves au regroupement familial et fuite en avant sécuritaire (A. Bastenier, La Revue nouvelle, 5 – 6/2008). M. van der Plancke et D. Carlier (La Revue nouvelle, 12/2000) ont défendu une option qui, autorisant les migrations, contribuerait paradoxalement à mieux les réguler. C’est ce qu’exposera à plusieurs reprises le juriste Jean-Yves Carlier (La Revue nouvelle, 9 et 11/1998, 5 – 6/1989, 12/2000 et 3/2005). Il défend l’idée qu’une telle politique est possible et même souhaitable au niveau européen, dans la mesure où, sans retirer toute compétence aux États, elle assourdirait les voix guidées par le repli nationaliste. En distinguant le droit de voyager et de franchir librement les frontières de celui de pouvoir sans aucune restriction s’installer dans un autre pays, une telle politique respecterait le droit humain fondamental de se déplacer. Elle aiderait à la mise en œuvre progressive d’une politique migratoire plus complète. La gauche, avons-nous dit, doit sortir de sa congélation intellectuelle et morale pour s’opposer à des pratiques aussi inefficaces que meurtrières qui ne font qu’amplifier la clandestinité et donner son élan à l’activité des passeurs enrôlés par les réseaux mafieux internationaux (A. Bastenier, La Revue nouvelle, 4/2016). Il y a là un effet pervers du durcissement des politiques d’admission dans l’UE qui engendre un marché clandestin dont les bénéfices sont estimés à environ 13 milliards d’euros par an.

Dans un article de la revue (La Revue nouvelle, 4/2016) et dans son ouvrage On a tous un ami noir (2020), François Gemenne dénonce ce qui est une des sources de la crise de l’accueil des réfugiés et des demandeurs d’asile. Il déplore que la gauche semble avoir abandonné ses idéaux universalistes au profit d’un souverainisme qui se traduit dans une logique de gestion d’un monde immobile où chacun serait encouragé à rester chez lui. Très critique à l’égard du pacte migratoire auquel est parvenue l’UE, il écrit : « Quand on écoute Ursula von der Leyen parler du pacte sur la migration, on a l’impression d’entendre une vendeuse de voitures d’occasion qui essaie de faire passer pour neuf un véhicule qui est en panne depuis vingt ans. On vit dans une Europe qui va de plus en plus vers l’idée de forteresse, qui essaie de réserver un espace de paix et de prospérité à ceux qui sont à l’intérieur. La frontière aujourd’hui permet surtout de rassurer les gens, de leur dire qu’ils sont du bon côté, en excluant ceux qui sont dehors, presque comme s’ils étaient déjà en dehors de l’humanité. On ne parvient pas à trouver un accord européen en matière d’immigration et on a tellement bien discuté avec Victor Orban qu’on lui a laissé écrire le nouveau pacte… On a l’impression d’une capitulation en rase campagne de la Commission qui dit à Orban : puisque de toute façon vous allez rejeter ce qu’on propose, écrivez-le directement et on vous proposera non seulement une solidarité dans l’accueil, mais aussi dans les expulsions et de vous aider à renvoyer les gens. » Gemenne voit dans ce pacte « une sorte de compromis entre la lâcheté et la xénophobie ».

Cette analyse se situe dans l’axe social-démocrate qui inspire notre publication depuis sa fondation. Il reste que certaines des positions de François Gemenne n’emportent pas l’adhésion de tous. Fidèle à sa ligne d’ouverture au débat, la revue a ultérieurement publié un dossier intitulé « Papiers pour tous ou tous sans papiers ! » (La Revue nouvelle, 1/2017). Martin Deleixhe s’y interroge sur une « politique de l’hospitalité qui s’opposerait à la déferlante réactionnaire ». Denis Piret et Youri Lou Vertongen observent que loin de disparaitre les frontières resurgissent et que, plus que des barrières, elles se métamorphosent en filtres produisant des catégories de migrants. Quant à Grégory Mauzé, politologue et journaliste indépendant rallié à la gauche anticapitaliste radicale, c’est au nom de son « progressisme éclairé et non idéaliste » qu’il affirme avec une certaine moquerie que c’est « la myopie libérale du professeur Gemenne qui lui donne à croire que l’idée de libre circulation et d’installation serait désormais le chemin à suivre par les militants sur l’horizon égalitaire ». À quoi Gemenne répond (La Revue nouvelle, 9/2016) qu’il ne prétend pas que le salut des migrants et des réfugiés se trouve dans la droite libérale, mais que, à droite, des voix se sont fait entendre (dont Angela Merkel) qui militent pour une plus grande ouverture des frontières alors que, à gauche, c’est une nouvelle version du souverainisme protectionniste qui s’est affichée. Pour lui, une telle recomposition du champ politique pourrait contribuer à de nouvelles alliances pragmatiques. La simple mise en discussion de cette perspective, dit-il, constituerait déjà un grand pas en avant dans le débat public.

Dans un entretien à La Revue nouvelle, le philosophe africain Achille Mbembe est revenu lui aussi sur la question des frontières (La Revue nouvelle, 9/2016 ; 1/2018). Dans le monde de l’après-colonie, il pense que l’immigration provenant de l’Afrique subsaharienne ne doit pas être vue comme le stade ultime d’un colonialisme devenu interne à l’Europe. Certes, la colonisation garde des traces dans les rapports sociaux. Mais il faut arrêter de lire l’Histoire sous le seul prisme écrasant du racisme et de l’esclavage engendré par le système capitaliste. Les luttes engagées aujourd’hui par ceux qui en demeurent les victimes, montrent qu’ils sont à même de réclamer leur appartenance à l’humanité universelle. Personne n’est plus capable d’exproprier les autres de ce privilège et le défi est d’aller au-delà du fétichisme de la différence. Pour tous, le discours sur les frontières prend son origine dans l’idée que quelque chose menace leur mode de vie. C’est une métaphysique du conflit qui parvient à imposer l’idée que la mobilité doit être maitrisée, que des formes d’emmurement sont légitimes. Certains auraient le privilège de se mouvoir n’importe où et n’importe quand, alors que d’autres ne pourraient le faire qu’à certaines conditions. Pour Mbembe, la grande affaire en ce début de siècle est celle du droit d’habitation de la planète qui nous est commune. Dans la rencontre mondialisée des peuples, y a‑t-il des populations superflues qui ne peuvent habiter qu’à la marge dans des espaces où on les entasse ? La brutalité de certaines politiques permet d’en venir à cela. Ces politiques ne sont toutefois pas suffisantes pour durer. Il faut donc compliquer un peu le débat sur la domination, sortir des faux dualismes et cesser de réduire l’agir humain aux seules motivations économiques. Il ne s’agit pas de dire que le matériel n’est pas important, mais de le conjuguer avec les autres ressorts, symboliques et moraux, des acteurs impliqués dans les processus historiques.

Un cadre de référence

En Europe, l’imaginaire des frontières est sensible. On ne peut cependant pas dire que les institutions étatiques ont perdu toute crédibilité et que nous serions parvenus à une sorte de « postdémocratie » où la commercialisation de la citoyenneté bifferait les idéaux de l’émancipation jusqu’à finalement les faire disparaitre. Il ne sert pas à grand-chose de prédire un effondrement sociétal ou de rêver d’une révolution. L’approfondissement des idéaux démocratiques exige plutôt une détermination civique et la conscience de ce que rien ne changera sans l’action des militants décidés à peser autant que faire se peut dans l’élaboration des politiques publiques capables d’apporter une réponse au droit des migrants. Car il s’agit du droit inaliénable de ceux qui, dans leur périple risqué, continuent d’être malmenés, que l’on déboute, refoule et dont on accepte même parfois de les abandonner en mer ou dans un désert en raison de leur acte de naissance, du passeport qu’ils ont ou qu’ils n’ont pas, d’un manque d’une protection juridique quelconque qu’ils pourraient opposer aux États souverains (A. Bastenier, La Revue nouvelle, 12/2000). Si la question migratoire a acquis une telle intensité dans l’opinion, c’est aussi parce qu’elle s’oppose à l’ordre des choses que les États voudraient territorialement maintenir. Or, pour une large part, c’est un processus qui échappe à leur capacité d’emprise. S’y manifeste la situation de notre monde cruel et dangereux, qui provoque la mise en route de millions d’individus à la recherche d’une nouvelle implantation qui les mette à l’abri du dénuement et de l’insécurité corporelle. Ils sont poussés en même temps par le désir d’accéder à la formation et à la culture que définit la modernité. Sans doute les États continueront-ils, selon des critères qui ne sont toutefois que les leurs, à s’opposer à ce qui leur échappe. Ce que les responsables politiques doivent néanmoins savoir, c’est qu’en définitive, ils n’arrêteront pas le périple risqué des migrants. Car il mobilise des individus qui expriment de cette façon ce qui demeure leur liberté. Ils n’appartiennent à personne, ni aux pays qu’ils quittent ni à ceux vers lesquels ils se dirigent. Les migrations sont un produit en même temps qu’un moteur de l’histoire des sociétés humaines qui, aux côtés de la natalité et la mortalité, se sont toujours constituées en devant tenir compte de ce type de déplacement (A. Bastenier, La Revue nouvelle, 3/2005). L’une des questions de fond posée est dès lors de savoir jusqu’à quel point lesdits États disposent de la prérogative de décider qui et dans quelles conditions peut s’installer sur leur territoire ? Question difficile certes, loin d’être close, où des exigences contradictoires sont présentes, mais en dehors desquelles aucune politique migratoire acceptable ne parvient à être pensée.

Actuellement, le recours au seul argument d’un surplus régional de population associé à une pénurie locale des ressources de survie ne suffit plus pour comprendre ces déplacements. Sur cette seule base, les migrations devraient d’ailleurs logiquement être bien plus massives qu’elles ne le sont en réalité : quelque 270 millions de migrants internationaux, soit à peine 3,5% de la population mondiale (leur répartition est cependant inégale selon les continents et les pays). Et si on ne peut plus superposer la carte de la misère dans le monde et celle des flux migratoires, il faut aller vers une compréhension plus complexe de l’importance qu’elles ont acquise. C’est vers la réorganisation de nos sociétés mondialisées qu’il faut alors se tourner. Des situations « extraterritorialisées » se sont établies entre le global et le local qui bouleversent la traditionnelle identification des peuples avec les espaces géographiques de leurs appartenances d’origine. Le recours aux dimensions symboliques des déplacements migratoires est devenu nécessaire pour saisir les raisons de la perception saturée d’inquiétudes que catalyse la « mobilité des indésirables ». Il s’agit d’un processus puissant et durable, face auquel il est vain de croire que l’on puisse être pour ou contre. Il fait partie de notre histoire et il n’y a pas plus de sens à s’y opposer qu’il y en aurait à s’afficher hostile au développement des technologies médiatiques et de transport qui ont contribué à le rendre désirable et possible (F. et M. Loriaux ; A. Bastenier, La Revue nouvelle, 3/2005). Sans minimiser les difficultés qu’il introduit dans la vie collective, il faut plutôt chercher à surmonter les tensions qui nécessairement l’accompagnent. Le risque est grand en effet d’en rester à ce que furent les « non-politiques migratoires » de l’Europe et de la Belgique. Et si on veut parler en termes de « crise », il y aurait lieu de dire qu’il s’agit plus d’une « crise de l’accueil » que celle qui serait liée au péril du débordement dont s’abreuve le discours de ceux qui invoquent un « grand remplacement ».

L’intelligence s’aiguise cependant en revisitant le passé et il y a une sorte de réciprocité entre la capacité de se donner une mémoire et celle de mieux concevoir l’avenir. S’il est vrai que ce sont les hommes qui sont les artisans de leur propre histoire, c’est aussi par le diagnostic qu’ils parviennent à porter sur elle qu’ils le sont. Ce que les choses seront dans vingt ou cinquante ans dépend en grande partie de ce que nous comprenons de la situation actuelle. Cela devrait permettre de mieux assumer le changement social que la mondialisation provoque, ses dysfonctionnements, ses espoirs et ses attentes.

Rétrospective

Il faut maintenant revenir en arrière. Car, comme l’affirmait le grand historien Fernand Braudel, « on ne peut comprendre le présent ni agir sur lui si l’on ne sait rien du passé qui le surdétermine ». Les migrations vers l’Europe et la Belgique sont une source d’enjeux bien plus anciens qu’on ne le perçoit souvent. En 1945 lors de sa fondation, la revue n’a fait, avec sa sensibilité propre, que prendre parti pour une catégorie de population qu’avec lucidité Hannah Arendt a identifié comme les spoliés de l’histoire contemporaine, les parias les plus typiques du XXe siècle. Ils sont, disait-elle, ceux qui « demeurent à la frontière », pour lesquels le siècle des droits de l’homme (que les États nations ne reconnaissent toutefois pleinement qu’à leurs citoyens patentés)4, ce siècle inventa un statut juridique plus étrange encore que celui du « soldat inconnu ». Ils furent en effet mis à l’écart des normes régissant les constructions étatiques. Hormis un conditionnel droit de résidence ou d’asile qui ne leur est accordé que parcimonieusement, on ne leur reconnait pas le droit élémentaire qu’est celui d’en avoir. Ils vivent donc « au bord du monde » (M. Agier, 2002) et n’ont pas « droit de cité » (E. Balibar, 2002). Telle est la condition des apatrides, des réfugiés et de nombreux immigrés qui continuent de camper au milieu des sociétés nationales sans en faire réellement partie. Ils sont vus comme une population surnuméraire et leur présence reste l’objet d’un interminable débat.

En Belgique comme dans les autres pays européens d’ancienne industrialisation, il est trompeur de ne voir dans les migrations qu’un épisode tardif et provisoire du développement économique. C’est en réalité dès le tournant entre les XIXe et XXe siècles, lorsque le premier appareil industriel était déjà en place et commençait à tourner à plein rendement que se situe le moment initial où notre pays est devenu un pôle d’attraction migratoire. Alors qu’en 1890 le total de ceux qu’on appelait les « travailleurs étrangers » n’était que de 171000 (essentiellement originaires des pays voisins), en 1910 leur nombre était déjà passé à 255000. Cette progression ne s’est jamais plus démentie par la suite. Il passa à 340000 en 1938 et reprit de plus belle avec les exigences de la reconstruction après la Seconde Guerre mondiale : 455000 en 1961 et 870000 en 1989 à la suite des Trente Glorieuses. Durant pratiquement tout le XXe siècle, ont ainsi été transplantés vers la Belgique un nombre considérable d’individus, de familles et même des groupes entiers de populations. Parmi elles, il était déjà difficile de distinguer ceux qui émigraient pour des raisons purement économiques de ceux qui, en quête d’asile, accomplissaient cette démarche pour fuir certains régimes politiques persécuteurs. Mais, à l’époque, l’expression « travailleurs étrangers » convenait à tout le monde et figurait comme titre d‘un chapitre auxiliaire de la politique de l’emploi. Surtout, dans l’ensemble de l’Europe, on était très peu conscient de ce qu’était en train de s’amorcer la première phase d’un processus qui allait prendre l’ampleur d’un évènement parmi les plus importants de son l’histoire démographique contemporaine. Dans les esprits, les migrations pouvaient donc être réduites à un phénomène simple alors que, bien plus complexe, il contribuait à une recomposition des catégories sociales subalternes, accompagnait une transformation des relations les différents segments de la société et permettait une évolution des aspirations sociales de la main‑d’œuvre autochtone.

Dès l’entre-deux-guerres, les classes populaires autochtones ont, en effet, manifesté une volonté et acquis une possibilité croissante de se préserver des affectations professionnelles pénibles et socialement dévalorisées. Même ceux atteints par le chômage dans un secteur déterminé n’étaient plus automatiquement ré-affectables dans d’autres secteurs accusant au contraire un manque de travailleurs. Cette évolution du marché du travail n’a fait que s’approfondir par la suite et se trouva à la source d’un besoin permanent de travailleurs étrangers. La mobilité sociale ascendante des uns fut donc rendue possible par la nouvelle présence des autres qui acceptaient une condition inférieure. Ce furent les deux faces d’un seul et même phénomène que Myroslaw Melnyk mit en lumière dès le début des années 1950. Cette « dualisation du marché du travail » fut ultérieurement analysée avec précision par Albert Martens (1976). Dans de nombreux débats actuels sur l’immigration, la logique de ce marché dualisé reste cependant encore souvent peu prise en compte ou mal admise.

Dans la revue, ces évolutions furent relatées par Conrad van der Bruggen et Marcel Laloire qui y assuraient une chronique sociale depuis sa fondation. Ce fut surtout le cas en 1962 lors de la publication du Rapport Sauvy qui préconisait une immigration familiale en vue de faire face à la situation démographique de la Wallonie. Mais avant cela, en 1956, au moment de la catastrophe du charbonnage de Marcinelle, la question migratoire avait déjà été spécifiquement traitée parce que sur un total de 262 victimes qui y trouvèrent la mort, on comptait 167 travailleurs étrangers dont 136 Italiens. Marcel Laloire (La Revue nouvelle, 9/1956) a souligné que c’étaient les conditions de sécurité du travail au sein d’un appareil industriel vétuste qui y étaient mises en question. En Belgique, pays de la CECA qui occupait proportionnellement le plus de travailleurs étrangers dans ses charbonnages, on ne pouvait plus défendre le maintien de cette activité comme si la mort des immigrés était le prix normal à payer pour maintenir la production (J. Duquesne de la Vinelle, La Revue nouvelle, 10/1956). Dans le même numéro, Yves Urbain, attentif au fait que les migrants étaient devenus indispensables pour occuper les postes de travail que les autochtones cherchaient à fuir, revint très concrètement sur cette situation. Il fit remarquer que, au sein de la classe ouvrière, à l’échelle des valeurs qui hiérarchise les postes de travail, c’est dès l’entre-deux-guerres que celui de mineur de fond commença à se dégrader. Cette évolution qualitative des mentalités, dit-il, s’observait notamment dans le fait que de nombreux pères de famille dissuadaient leurs filles d’épouser des jeunes hommes occupant des postes de travail ingrats et surtout dangereux comme celui de mineurs. La politique migratoire ne fut cependant pas rediscutée et les organisations ouvrières, au vu des exigences de la croissance économique, s’inclinèrent finalement devant la nouvelle stratégie étatico-patronale. Celle-ci, plutôt que de tenir compte de la vétusté de l’outil de production préféra s’orienter vers l’Espagne, la Grèce et surtout le Maroc et la Turquie, nouvelles aires géographiques de recrutement moins regardantes sur les questions de sécurité. Les régimes politiques de l’époque dans ces quatre derniers pays permettent toutefois de comprendre que les motivations économiques et asilaires des immigrés furent de plus en plus difficiles à démêler.

Jusqu’à la fin des années 1970, la revue a continué à traiter la question migratoire dans des termes principalement économiques. Le dernier article de cette veine s’intitule significativement « Les travailleurs immigrés : marginalisés et rentabilisés » (A. Bastenier et F. Dassetto, La Revue nouvelle, 7 – 8/1976). Un changement important est toutefois apparu à partir de 1980 avec un dossier intitulé « Demain les immigrés » (La Revue nouvelle, 9/1980). Il tente de rassembler le résultat des travaux parmi les plus novateurs accomplis par les sciences sociales. Différents aspects du débat public y sont abordés : le chômage des immigrés (F. Santagta), les « profiteurs » de la sécurité sociale (A. Bastenier), le regroupement familial (B. Smeesters), la délinquance (J. Jerkovic), l’hybridité culturelle (B. Ducoli et C. Castiaux), le droit des étrangers (M. Taverne et A. Duez), les quasi-ghettos et la deuxième génération (J. Leman), le racisme et la xénophobie (F. Dassetto), l’école (J. Liesenborg), les nouvelles luttes sociales (A. Martens), le droit de vote des étrangers (S. Panciera).

Ce que cet ensemble met surtout en lumière, c’est que l’on se trouve en face d’une immigration de peuplement, très différente d’une simple immigration temporaire et réversible de main‑d’œuvre. En 1974, dans toute l’Europe touchée par le retournement de l’activité économique, on avait cru qu’il suffirait de mettre un embargo sur l’importation de travailleurs étrangers et que, en même temps, les immigrés présents rentreraient chez eux. La vanité de cette conviction ne tarda pas à se manifester. Plutôt que d’envisager un repli vers leurs pays d’origine, la majorité de ceux déjà présents entama ou approfondit les démarches significatives de leur stabilisation locale (intensification des regroupements familiaux, amélioration des logements, aménagement de lieux de culte pour ceux de confession musulmane). Cela ne manqua pas de développer une opinion hostile à l’immigration. Les syndicats, eux-mêmes en crise, ne parvinrent plus à jouer le rôle qu’ils avaient longtemps assumé en tant que « sas intermédiaire d’intégration » via l’assimilation des immigrés à la classe ouvrière. C’est à partir de ce moment que l’on commença à s’interroger sur ce que valait la politique dite d’intégration.

Si c’est dès 1970 que le foyer d’inspiration des analyses de la question migratoire évolua en Europe vers d’autres domaines que celui de l’emploi, en Belgique cela se manifesta d’abord et d’une manière inattendue au travers des réactions suscitées par la volonté du ministre de la justice de l’époque d’en revenir à une application plus rigoureuse du droit d’accès et de séjour des étudiants étrangers. Diverses manifestations et une grève de la faim menée par des étudiants de l’université catholique de Louvain firent découvrir à l’opinion publique les aspects arbitraires qui sous-tendaient la politique d’immigration du pays. Collette Braekman en rendit compte sous l’intitulé post-soixante-huitard « nous sommes tous des étrangers » (La Revue nouvelle, 1/1971) et Robert Van der Gucht y publia « l’histoire d’une grève » (La Revue nouvelle, 2/1971).

Quant à la question de l’intégration tardivement abordée, les exigences à l’égard du logement, de l’enseignement et de la culture révélèrent leurs lacunes. Ce n’est qu’en 1989 que fut créé le Commissariat royal à la politique des immigrés, auquel succéda en 1993 le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme. C’est à partir de ce moment que de nouvelles politiques publiques (variables selon les Régions) apparaissent : la lutte contre les inégalités culturelles à l’école (A. Bastenier, La Revue nouvelle, 2/1990), les lois Gol et Vande Lanotte qui modifièrent successivement les conditions d’accès à la nationalité (Mylène Nys, La Revue nouvelle, 11/1992 ; Sylvie Saroléa et Daniel Weber, La Revue nouvelle, 4/1996) et contre l’insécurité (A. Bastenier, La Revue nouvelle, 5 – 6/2008). La recherche d’une nouvelle « cohésion sociale » apparait dans ces politiques qui, implicitement, admettent que l’enjeu réside moins dans ce qu’on appelle « l’intégration des immigrés » que dans ce qu’il conviendrait mieux d’appeler la « réintégration globale de la société » élargie par l’immigration.

Dans la revue, la source de l’hostilité à l’égard de la présence des immigrés a été approfondie ultérieurement dans un article de Jürgen Habermas (La Revue nouvelle, 11/1992) qui, à partir du cas allemand où il discerne de nouvelles rivalités et une concurrence entre les « vieux nationaux » faisant valoir leurs droits patrimoniaux sur les bienfaits de l’État-providence et les « nouveaux venus » qui en attendent eux aussi les bénéfices. Nait alors une nouvelle forme des sentiments nationaux et patriotiques qu’il appelle le « chauvinisme du bienêtre ».

À partir du moment où devint plus vive l’attention au nouveau pluralisme que l’immigration introduit en Europe, il a fallu rendre compte d’une société transformée non seulement quantitativement mais aussi qualitativement. Certains rapports sociaux en sont « conflictualisés » au point que l’on puisse parler d’une nouvelle fracture sociale. À la suite d’un article consacré à « la violence urbaine des minorités ethniques » (A. Bastenier, La Revue nouvelle, 7 – 8/1991), un dossier de 1992 (n° 11) chercha, sous forme d’un débat contradictoire, à mieux cerner certaines nouvelles tensions sociales visibles. Se pourrait-il que l’on assiste à une hiérarchisation engendrant une domination inédite sur la base des appartenances culturelles d’origine de ses membres ? J’y ai moi-même posé la question de savoir si, au moment où les idéologies prolétariennes et nationales perdent de leur force, une différenciation ethnique viendrait non pas remplacer mais complexifier la fracture sociale qui se trouve au cœur de la société industrielle depuis ses origines ? Les appartenances ethniques ne sont-elles pas en train de s’élever au rang de déterminant fondamental de son histoire en se combinant avec les autres déterminants que sont la classe et le sexe ?

À cela, Andrea Rea opposera ses doutes quant à l’existence d’un antagonisme substantiellement différent de celui des classes sociales. Plutôt que d’une ethnicisation de la pauvreté, il pense qu’il vaudrait mieux parler de la pauvreté intellectuelle de la notion d’ethnicisation. Tandis que pour Fabienne Brion, c’est d’abord juridiquement que l’on fait partie d’une minorité et c’est par l’abolition des discriminations juridiques qui consacrent l’incapacité politique des immigrés que l’on viendra à bout des tendances ethnicisantes si elles sont actives sans les sociétés européennes. Plus tard, la question du racisme fera également l’objet d’interrogations (P. Mukendi, La Revue nouvelle, 2/1997 ; A. Bastenier et J. Jacques, La Revue nouvelle, 12/1997).

Mais le nouveau peuplement européen a contribué également à faire bouger les lignes à propos de ce que recouvrent les notions de nation, de religion et de laïcité (A. Bastenier, La Revue nouvelle, 4/1994 et 2/2010). Farid EL Asri et Felice Dassetto (La Revue nouvelle, 3/2005) traitent à ce propos des rapports complexes qui se posent aux Européens du fait de la présence irréversible d’une importante minorité musulmane. Tant les vicissitudes de l’islam mondial que les silences parfois embarrassés de ses représentants exigent un véritable débat. El Asri reviendra ultérieurement sur le devenir de l’islam en Belgique (La Revue nouvelle, 9/2007). Par la suite, Corinne Torrekens a traité de divers aspects de la visibilité de l’islam en Belgique (acteurs associatifs et islamophobie, La Revue nouvelle, 3/2014 ; violence jihadiste, La Revue nouvelle, 8/2015 ; pratiques religieuses, La Revue nouvelle, 6/2019). J’ai moi-même tenté de comprendre « l’esprit du terrorisme » qui habite certains de ses membres et leur agir cruel donné en spectacle qui associe intimement des éléments de la tradition et de la modernité (La Revue nouvelle, 8/2015).

Au cours des dernières années, trois dossiers ont traité des multiples facettes qui caractérisent la présence de l’islam dans notre pays : « Musulmanes et musulmans d’ici » (La Revue nouvelle, 9/2007), « Au-delà du foulard » (La Revue nouvelle, 2/2010) et « Islam en Belgique : débats et perspectives » (La Revue nouvelle, 1/2020). Dans le premier, Felice Dassetto propose une réflexion d’ensemble sur cette présence, tandis que Haïcha Haddou traite du féminisme à l’épreuve de l’islam. Dans le dernier, Corinne Torrekens et de nombreux autres auteurs qu’il serait trop long de nommer tous ont apporté des connaissances nouvelles dont le fil conducteur part du constat qu’à l’issue de trente ans de débat sur l’insertion de l’islam en Belgique, le terrorisme commis par des jeunes membres de cette communauté socialisés ici même a remis à l’agenda la question de l’intégration locale des musulmans.

Enfin, comme cela a déjà été exposé au début de cet article, durant les toutes dernières années la revue a consacré plusieurs contributions à la question des demandeurs d’asile et des sans-papiers.

La grande migration

La réalité est que l’immigration est devenue un phénomène fortement différencié où coexistent des projets multiples, non pas simplement subis mais aussi imaginés et activement gérés par leurs auteurs comme une ressource de mobilité qui n’est pas qu’économique. On ne peut donc plus analyser la migration sous un angle unique et assimiler les migrants à des individus dont les déplacements peuvent être compris à partir du seul impératif d’une répartition spatiale de la main‑d’œuvre. Des populations disparates cherchent et parviennent aujourd’hui à se jouer des barrières frontalières. Une ère s’est inaugurée où elles se sont mises en marche et pour lesquelles les aspirations économiques se lient à d’autres. Ceci dans une sorte de mode de vie où le déplacement est ce qui permet de les satisfaire (La Revue nouvelle, 3/2005).

La grande migration est le titre de l’ouvrage où, en 1994, Hans Magnus Enzensberger, qui fut longtemps le phare littéraire de la gauche allemande, livra ses réflexions sur le grand sujet de l’actualité européenne et mondiale qu’est l’immigration. Son pessimisme ne s’y paie pas de mots à propos de ce qu’est devenu un exode qui condamne à l’échec les procédures visant à faire le tri entre les migrants abusifs et ceux qui seraient irréprochables. L’ironie de la situation est que nombreux sont les Européens qui s’estiment en danger et que, inversant la métaphore, ils comparent leur situation à celle de naufragés.

De son côté, Umberto Eco dans Cinq questions de morale (2002) s’interroge sur ce qui différencie « les migrations » qui concernent des travailleurs et qui restent contrôlables de « la migration » du troisième millénaire qui, elle, se produit et que personne ne peut contrôler. Nous devons nous préparer, dit-il, à voir l’Europe aux prises avec la coexistence de diverses cultures qu’aucune nostalgie ne pourra empêcher. Elle transforme la culture du territoire où elle aboutit. L’Europe sera un continent multiculturel que cela plaise ou pas. Comme le fut l’Empire romain, elle sera une civilisation de métis. C’est là un nouveau défi pour l’éducation.

Le sociologue Zygmunt Bauman enfin, dans L’Âge de la régression (2017), se penche sur la « panique migratoire » qui, dit-il, est loin d’avoir atteint son apogée. L’hétérogénéité plutôt que l’assimilation est en train de devenir un trait caractéristique qui définit la situation, même si la première réponse qui lui est généralement opposée est un rejet résolu. Aucune des formations politiques existantes ne se montre actuellement à la hauteur d’une perception suffisante de ce nouveau cosmopolitisme. Toutes jouent le « eux » contre le « nous ». L’une des exigences pour dépasser cette situation est, dit-il, d’opérer une distinction claire entre les appartenances socioculturelles et la territorialité que tentent de préserver les États nationaux souverains. Les problèmes socioculturels auxquels l’Europe est confrontée ne sauraient se régler d’un coup de baguette magique et ils sont là pour longtemps, conclut Bauman.

C’est la raison pour laquelle La Revue nouvelle s’est inscrite en faux contre le procès confus que plusieurs leadeurs politiques européens adressent à la théorisation du multiculturalisme au moment où l’État monoculturel entre en crise (Th. Hachez, La Revue nouvelle, 6 – 7/2005 ; A. Bastenier, La Revue nouvelle, 10/2011). Car c’est précisément la citoyenneté démocratique qui demande à être approfondie dans ce nouveau contexte. Le phénomène migratoire nous installe dans une séquence historique loin d’être achevée, à laquelle il nous revient de participer sans rêver d’une issue facile à obtenir. Pour être à la hauteur des enjeux face auxquels le nouveau cosmopolitisme continental nous place, il faudra faire évoluer et tirer vers le haut les catégories d’analyse dont nous nous servons habituellement. Pour La Revue nouvelle, le défi intellectuel est d’apporter sa contribution à la réflexion en cours sur l’avenir des rapports sociaux et culturels dans l’Europe des migrations.

  1. En Belgique ce type d’infraction n’est pas pénalisable parce que le « délit de solidarité » n’a aucune existence dans la loi. Le législateur y a introduit une clause humanitaire qui fait tout dépendre des intentions, lucratives ou pas, de ceux qui viennent en aide aux migrants. Après le « procès des hébergeurs » devant le tribunal correctionnel de Bruxelles en 2018, le Mrax et la Commission Justice et Paix ont néanmoins souligné le pouvoir d’intimidation dont disposent les parquets. Après que les quatre hébergeurs furent acquittés, le Parquet général de Bruxelles cru néanmoins devoir faire appel contre cette décision !
  2. En Belgique, sur une population de 1.1492.000 personnes, en 2020, on dénombrait 1.493.000 étrangers et 682.000 ayant acquis la nationalité. Soit de 11 à 19% de personnes originaires de l’immigration. Ces taux varient toutefois selon les Régions (35% à Bruxelles, 10% en Wallonie et 9% en Flandre).
  3. Tout autre chose que la « protection du mode de vie européen » dont Ursula von der Leyen (présidente de la Commission), voulait, en septembre 2019, confier la mission au commissaire en charge de l’immigration. Face à l’opposition au parlement européen, elle a affirmé que « la dignité humaine fait partie des valeurs européennes ». Elle n’est toutefois pas parvenue à effacer son amalgame entre la nécessité de défendre le mode de vie européen et les immigrés qui mettraient en péril l’État de droit. Face aux critiques contre le PPE (dont la CDU, son parti, est membre) qui n’a pas manifesté une grande détermination à faire barrage aux pratiques « démocratiques illibérales » du Hongrois Viktor Orban, elle a néanmoins renommé cette mission en parlant de « promotion » plutôt que de « défense » du mode de vie européen et l’a confiée à un autre commissaire chargé de la justice, des consommateurs et de l’égalité des genres.
  4. Les « droits de l’homme » furent originairement conçus comme une notion capable de protéger les droits individuels contre le pouvoir absolu des monarques de l’Ancien Régime. À l’aide de l’idée de « souveraineté territoriale » les nouvelles entités nationales en gestation parvinrent cependant à transformer cette notion en un droit des États eux-mêmes pouvant mettre hors-jeu les étrangers toujours soupçonnés de représenter des puissances adverses. On ne peut passer sous silence les réalisations constructives des États nationaux (production des constitutions, abolition du servage, établissement d’un État de droit et du suffrage universel). Mais il ne faut pas taire pour autant qu’en matière d’État de droit, celui-ci décide également qui sera autorisé ou pas à survivre sur son territoire.

Albert Bastenier


Auteur

Sociologue. Professeur émérite de l'université catholique de Louvain. Membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1967. S'y est exprimé régulièrement sur les questions religieuses, les migrations et l'enseignement.