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La Revue nouvelle et la genèse de l’écologie politique

Numéro 2 – 2021 - climat Écologie politique énergie urbanisme par Michel Molitor

mars 2021

Tout au long de cette année 2021, nous publierons des textes qui plongent dans les archives de La Revue nouvelle pour dégager des analyses de l’évolution des thématiques traitées dans nos colonnes et, au travers de ce prisme, de l’évolution de notre société.

Article

La Revue nouvelle a manifesté un intérêt actif pour les questions ou les thèmes qui deviendront les axes porteurs de l’écologie politique avant que les mouvements qui exprimaient ces préoccupations aient acquis une substance proprement politique1. Les questions écologiques apparaissent à la revue dans les années 1970 – 1990, en se combinant souvent avec des problématiques politiques plus classiques. Après les années 1990, La Revue nouvelle donnera une place importante aux questions de l’écologie politique en suivant l’action des mouvements qui sont devenus les partis écologiques, Écolo, Agalev ou Groen. C’est ainsi qu’elle a mis en évidence les débats qui ont accompagné la première participation des partis verts au gouvernement parce qu’ils ont été très révélateurs des tensions qui ont marqué la participation au pouvoir de partis qui s’étaient définis dans un premier temps comme une contestation radicale des modes de gestion de la société et de ses objectifs.

Au milieu des années 1970, trois thèmes sont régulièrement discutés à la revue : les questions urbaines, l’énergie et la croissance économique. Ces thèmes font écho à des conflits qui apparaissent dans plusieurs villes à propos de leur aménagement. La crise du pétrole met en évidence l’absence de politique énergétique et précipitera les décisions du gouvernement en matière d’équipement nucléaire. Ce qu’on appelle déjà « la crise », c’est-à-dire l’apparition simultanée d’un chômage de masse inconnu depuis la seconde guerre mondiale, le déclin accéléré de certains outils industriels, et la mutation des structures de propriété qui se délocalisent, s’accompagne d’interrogations sur les limites, les possibilités et les effets pervers d’une croissance considérée jusqu’alors comme la colonne vertébrale de l’économie, le moyen et la condition d’une société heureuse

Les luttes urbaines

Le réaménagement des centres-villes, organisé ou facilité par des administrations publiques et accompagné de pratiques spéculatives d’acteurs économiques privés, a fait l’objet de commentaires réguliers dans la revue depuis la bataille des Marolles (1968), les réaménagements radicaux du quartier nord de Bruxelles (le plan « Manhattan » au début des années 1970), mais aussi d’autres entreprises similaires à Liège et à Namur. Avec la multiplication des luttes urbaines, l’analyse de la revue se déplace des schémas classiques de la ville considérée comme l’expression locale de rapports de force économiques et sociaux vers des contenus à proprement parler plus culturels et politiques. Les mouvements urbains sont vus comme des tentatives de réappropriation d’une vie commune ou d’un devenir collectif insérés dans un espace urbain donné. Les visions fonctionnalistes de la ville nourrissant un urbanisme visant à « maximiser ses fonctions d’utilité économique » sont battues en brèche par des actions urbaines, des mouvements d’habitants qui pensent d’abord cadre de vie. À l’époque, Bruxelles est, malheureusement, l’expression quasi paradigmatique de ces réaménagements et de ces conflits que l’on repérait également dans d’autres lieux. Dès leur origine, La Revue nouvelle a été attentive à l’action d’associations comme l’ARAU qui lie une critique argumentée des réorganisations urbaines à la production de contrepropositions susceptibles de nourrir le débat public. La revue fait aussi écho aux activités d’Inter-Environnement (à Bruxelles et plus tard en Wallonie), une fédération de « comités de quartier » ou d’actions locales visant à sensibiliser les opinions publiques et à interpeler les autorités politiques à propos de projets d’aménagement urbain ou d’organisation de l’espace rural. Les commentaires de la revue portent sur le respect de l’environnement (en ce compris les environnements urbains) et de ses valeurs culturelles, mais aussi de l’aspiration démocratique véhiculée par ces mouvements lorsqu’ils exigeaient des mécanismes de décision transparents et une maitrise des décisions confisquées par des systèmes d’intérêts publics ou privés. Ultérieurement, l’exigence démocratique, le respect de l’environnement (naturel ou culturel), l’implication des individus ou des groupes dans les décisions les concernant, seront des axes de l’écologie politique. À la revue, ces thèmes font l’objet d’une première synthèse en mai-juin 19712. Ce numéro sera suivi de beaucoup d’autres. En novembre 1979, un autre numéro spécial sera consacré au millénaire de la capitale3. La majorité des articles sont consacrés au statut de la capitale dans l’ensemble institutionnel complexe en élaboration progressive en Belgique ainsi qu’aux questions économiques et sociales, mais certains commentaires reviennent sur des projets de réorganisation de la ville et des communes qui fassent une place substantielle à l’intervention des citoyens.

Les débats sur l’énergie

En 1971, le premier choc pétrolier trouve son origine dans un enchérissement subit des prix du pétrole. Les États-Unis doivent importer des quantités importantes de pétrole alors que le dollar a perdu de sa valeur. La baisse du dollar entraine la chute des revenus des pays exportateurs du pétrole, notamment au Moyen-Orient. En 1973 les pays arabes décident d’une baisse de leur production et d’un embargo de leurs exportations vers les États-Unis et les Pays Bas entrainant un envol des prix qui seront multipliés par six avant de se stabiliser à un niveau intermédiaire, mais toujours beaucoup plus élevé que trois ans auparavant.

En juillet-aout 1971, La Revue nouvelle publie un ensemble d’articles consacrés à ces questions4. La crise du pétrole est abordée sous divers angles, mais en privilégiant la dimension de la relation nouvelle entre pays développés, grands consommateurs de matière première et les pays exportateurs. Pour la revue, cette crise manifeste la sortie d’un modèle colonial où l’exploitation des matières premières est contrôlée par de grandes sociétés travaillant au bénéfice des sociétés développées. L’exemple de l’Opep pourra-t-il être suivi par d’autres pays en développement exportateurs de matière première ? Se priver de la possibilité de recevoir un juste prix de ces exportations serait évidemment un frein à leur développement. La croissance de la consommation des produits pétroliers dans les pays qui commencent leur industrialisation et la rareté qui en résulte conduiront irrésistiblement les pays développés à choisir l’énergie nucléaire comme substitut aux autres sources d’énergie primaire5. En 1971, l’énergie nucléaire produit 0,2% du total de la consommation de l’énergie primaire dans les pays du Marché commun et Naïm Khader prévoit que cette part sera de 10% en 1980 et de 20% en 20006. Selon lui, la véritable solution serait une politique énergétique commune à la Communauté économique européenne qui la conduirait à jouer un rôle important dans l’exploitation du pétrole en devenant un acheteur direct du pétrole produit par les pays arabes et en négociant des accords d’association basés, entre autres, sur sa participation au soutien de leur développement : « l’Europe va-t-elle saisir cette chance et créer de nouveaux types de coopération entre pays industrialisés et pays producteurs de matières premières basés sur l’égalité et le respect de l’indépendance ? ».

Comme en écho, mais dans un registre différent, deux importants numéros spéciaux sont édités en 1975 et en 1976 sur le thème de l’énergie7. Le premier est consacré à une thématique assez classique à La Revue nouvelle : l’analyse des acteurs intervenant dans le secteur, l’étude des enjeux et des mécanismes de décision. D’emblée, un ton différent est donné. La revue refuse de considérer la crise de l’énergie qui se développe à travers divers épisodes depuis 1971 comme un simple accident, préférant y voir l’expression de tensions fondamentales inhérentes aux sociétés développées. Dorénavant, traiter des conséquences de la crise, notamment en termes de recherche d’alternatives de production, ne suffit plus. Il faut désormais interroger le mode même de développement et les modèles de notre société. Pour la revue, les réponses des producteurs aux problèmes de la rareté — les productions « alternatives », le nucléaire à l’époque — ressemblent fort à un catalogue des idées reçues. Et de suggérer le recours à des analyses écologiques qui intègrent dans les calculs conduisant aux décisions tous les éléments en amont et en aval de la production, de manière à déboucher sur des choix clairs et argumentés, ce qui pose la question : de quoi peut-il être discuté (le discuté et le discutable)?

Pour la revue, il n’est pas possible de traiter de l’énergie sans interroger le modèle de croissance lui-même. Les divers articles du numéro de février 1975 montrent comment le débat est bloqué par les acteurs de l’énergie, les producteurs, qui interdisent de l’ouvrir sur d’autres perspectives que celles qu’ils décident eux-mêmes. L’État ne parle pas d’une autre voix à travers les mécanismes de régulation qu’il a instaurés. Dans les conclusions du numéro, La Revue nouvelle écrit qu’au total le « système énergétique » n’est pas efficace en Belgique, qu’il ne travaille que dans le court terme et qu’il est entièrement contrôlé par des groupes privés. Quant au futur : « Nous avons été entrainés en quelques années dans un monde assoiffé d’énergie, nous avons été transformés en “drogués” du pétrole, nous allons devenir les serviteurs et peut-être les victimes de l’ère nucléaire par la logique même des groupes privés multinationaux et de nos alliés dans nos murs […]». Et de poursuivre : « Il est de plus en plus aberrant de confier à ces personnes privées et à ces groupes des choix de société qui nous concernent tous ». La revue plaide avec insistance pour un débat public sur l’énergie. Dans l’esprit du temps, la revue estime que les pouvoirs publics ont un rôle à jouer et que le mouvement ouvrier a une responsabilité essentielle à cet égard : « On peut se demander si ce n’est pas de lui en définitive que dépendra l’issue d’une lutte qui conditionne notre marche vers une société démocratique et solidaire, notre marche vers une société vivable au sens social comme au sens physique du terme ». La question est assurément fondée, mais si en 1975 La Revue nouvelle estime avec quelque raison que le mouvement ouvrier est le meilleur porteur de l’aspiration à une société plus solidaire, elle s’illusionne fortement sur ses capacités à traiter de manière novatrice du thème de l’énergie comme d’ailleurs, plus globalement, d’autres institutions de la société industrielle.

La Revue nouvelle reviendra sur ces questions l’année suivante, en 1976, dans un autre numéro spécial consacré cette fois à l’énergie nucléaire. En 1975, le ministre des Affaires économiques, André Oleffe, avait confié à une commission d’experts, la « Commission des sages », la tâche d’étudier les conséquences du « développement électronucléaire ». La Revue nouvelle consacre un numéro spécial à l’étude de ce rapport déposé en avril 1976.

Pour la revue, la faiblesse fondamentale du rapport est qu‘il se contente d’analyser les choix déjà faits par les électriciens, dans une perspective très courte, l’horizon 1985. Or, comme le démontrent plusieurs articles, le passage d’une production expérimentale ou limitée d’énergie nucléaire à la production massive est tout autre chose qu’un simple choix entre diverses techniques de production d’énergie. Il s’agit en réalité d’un choix de société mettant en jeu une gamme de risques sérieux qui n’ont pas été vraiment évalués. Le rapport des Sages doit donc être considéré comme une pièce à verser au dossier, sans plus, et il faut le compléter par d’autres analyses ou argumentations, ce que la revue entend faire en publiant ce numéro. La chose lui semble d’autant plus nécessaire qu’elle estime que les électriciens contrôlent l’opinion avec une politique de communication très au point et qu’il y a peu de voix divergentes qui se fassent entendre dans les médias comme dans le monde politique. La revue insistait à nouveau sur l’urgence d’un débat public : «[…] Dans un régime qui se proclame démocratique, refuser un large débat public, c’est indiquer qu’on a quelque chose à cacher. Ce serait pour le gouvernement, comme pour les électriciens, se disqualifier. »

Dans les conclusions du numéro, la revue estime que le rapport des Sages a contribué à mettre à jour des questions qui seraient dorénavant plus clairement identifiées. Si le rapport présente des recommandations, les choix, eux, relèvent de la responsabilité politique, c’est-à-dire des citoyens et de leurs mandataires. Pour la revue, à côté des risques associés à l’industrie nucléaire que le rapport identifie, il en est d’autres qu’il tait. Au premier plan « Ce nouvel outil, par son extrême sophistication, son manque de souplesse […] risque d’échapper à notre contrôle, comme échapperaient à notre contrôle les processus économiques dont il deviendrait l’instrument clé. » Le choix de l’industrie nucléaire risque d’engager l’avenir de manière irréversible. Il faut donc ouvrir le débat sur les conclusions du rapport des Sages et sur les questions qu’il ne pose pas : « Croitre ou ne pas croitre ? Croitre à quel prix ? Croitre au bénéfice de qui ? ». Dans l’immédiat, puisque l’outil nucléaire est déjà implanté dans le pays, il ne faut pas précipiter les choses et demander un moratoire de cinq ans sur les décisions nouvelles à prendre et laisser le temps au débat. « Cinq ans pendant lesquels un débat doit s’instaurer et une action se coordonner entre les différentes conceptions critiques de la société (écologiques, politiques, culturelles).»

Le débat sur la croissance

Au cours de ces années, La Revue nouvelle a très explicitement lié la question de l’énergie au modèle de croissance à poursuivre ou à discuter. En mars 1974, elle consacre un ensemble d’articles au débat naissant sur la croissance8. Pour les auteurs de ce numéro, ce débat entrepris par le Club de Rome à la suite de la publication du rapport publié par le Massachusetts Institute of Technology9 est très incomplet parce qu’il élude une série de questions importantes sur les sources de la croissance et ses bénéficiaires réels. Néanmoins, le remue-ménage idéologique qui accompagne la publication de ce rapport ouvre des questions importantes concernant le projet implicite des sociétés dites développées. Le cout de la croissance et les contraintes qu’elle entraine, les modes d’organisation du travail et de l’existence lui semblent des questions aussi importantes que le risque d’épuisement des ressources naturelles.

Trois ans plus tard, dans un numéro consacré à la crise10, la question de la croissance et de son impact sur l’environnement est rediscutée d’une manière originale. Dans un article décapant, Jean Debra rebondit sur des propos tenus par le ministre Mark Eyskens lors d’une conférence devant la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). Répondant aux détracteurs d’une croissance économique rapide comportant des couts inévitables pour l’environnement, le ministre disait « qu’une croissance pure, qui contamine aussi peu que possible l’environnement, est aussi une croissance plus couteuse, à laquelle il faudra sacrifier une part de nos richesses. » J. Debra prend le contrepied de cette affirmation en esquissant ce que pourrait être une politique écologique de gauche. Il écarte d’emblée l’option dite de « l’écologie de luxe » qui consisterait à assimiler l’environnement à des réserves naturelles dont l’usage serait réservé à ceux qui auraient les moyens de se payer des voitures propres… L’essentiel étant de s’attaquer aux problèmes qui concernent le plus grand nombre en commençant par remodeler l’environnement là où il a été le plus dégradé, dans les villes et les lieux de vieille industrialisation. Le financement de ces actions devrait être soigneusement étudié de manière à ne pas peser sur les moins favorisés ; « On voit mal quel moyen pourrait être préféré à l’impôt sur le capital pour financer une véritable écologie de gauche ».

Pour la revue, à cette époque, l’écologie n’est pas l’action portée par un parti (qui n’existe d’ailleurs pas encore), mais une dimension de l’action publique qui prend en compte la thématique de l’environnement sans toutefois s’y réduire.

Les mouvements de l’écologie

C’est finalement en octobre 1978 que La Revue nouvelle publiera un important numéro spécial consacré à la dynamique politique de l’écologie11. Le numéro réunit la contribution de nombreux auteurs — des scientifiques (physiciens, biologistes, chimistes, économistes), des acteurs de terrain, des observateurs ou des analystes de la scène politique — et restera longtemps une référence dans les analyses politiques de la revue.

Dans l’introduction, la revue prend acte de la multiplication des études sur le thème de l’environnement comme des mouvements ou des mobilisations sur les questions environnementales comprises au sens le plus large. Elle souligne également leurs nombreux paradoxes. Mais, au-delà des confusions inhérentes à toute action collective naissante, n’y a‑t-il pas des promesses autrement importantes : « S’il y avait, dans ce foisonnement que représente le courant écologique, un ferment d’où naitront un jour, d’où naissent déjà […] de nouvelles manières de lutter, de chercher, de vivre, d’aimer, de nouveaux modes de relations entre les hommes, entre les hommes et la nature, entre l’homme et le travail, entre l’homme et la technique ? Et s’il y avait, dans cette autre manière de regarder et de penser le monde, à la fois la recherche d’une autonomie perdue et un nouveau sens des responsabilités, portant ailleurs ses soucis et ses angles d’attaque pour mieux viser la cible ? ». Plusieurs articles tentent de cerner la conscience écologique, la manière dont la représentation des limites apparait dans la conscience contemporaine et leur articulation à une critique radicale de la société industrielle ou, plus exactement, des modalités de l’industrialisation comme des styles de gestion sociale qu’elle engendre. Fondamentalement, les mouvements écologistes contestent l’emprise croissante des grands appareils technocratiques, publics ou privés, sur la vie sociale. Ces thèmes sont présents dans la revue depuis quelques années et ont déjà servi de fils conducteurs pour l’analyse des politiques de l’énergie ou de la ville.

Pour Albert Bastenier, cette critique s’inscrit dans l’histoire des contestations de la société industrielle avec une fécondité nouvelle. S’appuyant au départ sur l’idée de nature, elle s’oriente rapidement vers une critique radicale des types de rationalité dominant les sociétés marquées par le productivisme et la technocratie. Elle y rejoint d’autres mouvements. En effet, « On peut penser que, lors d’une phase ultérieure, ils auront à entreprendre (avec d’autres mouvements qui sont comme leurs alliés naturels : féministes, non violents, régionalistes, tiers-mondistes, etc.) des luttes offensives de réappropriation par les collectivités de leur capacité de décider du type d’existence qu’elles veulent maintenir ou assurer ». « Leur capacité à entrer dans cette tâche sera évidemment déterminée par le dépassement de toute représentation nostalgique ou passéiste qui ne peut servir de guide au bond en avant qu’il s’agit de faire accomplir aux sociétés industrielles. Car c’est à une réappropriation de la société civile par elle-même — donc à un rétablissement de la démocratie — plutôt qu’à une définition mythique de la société idéale que la situation convie12. » Il conclut son article par une interrogation sur le futur politique du mouvement écologique, thème fortement débattu à la revue dans les années qui suivront. « Le mouvement écologique sera-t-il conduit à admettre que son action ne saurait avoir une efficacité sans être adossée à celle des grandes organisations sociales et des partis politiques ? Laissé à lui-même, ne risque-t-il pas de s’épuiser assez rapidement ? Mais il y a aussi le risque d’une absorption rapide et d’une récupération. On se trouve en fait aujourd’hui dans une situation d’hésitation compréhensible et qui exigera un effort de clarification stratégique13. »

Dans ses conclusions, la revue insiste : « Nos sociétés […] tendent de plus en plus à se représenter elles-mêmes comme des efforts de rationalisation. […] Les instruments de cette rationalisation existent au plan de l’organisation sociale (les hiérarchies), des normes de fonctionnement (centralisme, productivisme) et des outils (la technologie). La plupart des combats ou des conflits politiques ou culturels se situent à l’intérieur de cette rationalité ou des appareils qui la produisent ou la canalisent. À la limite, comme l’écrit André Gorz, même les organisations dites révolutionnaires ne peuvent plus prendre en charge les aspirations autres, différentes, puisque s’orientant vers la gestion du système social, elles n’échappent plus aux rationalités dominantes. Or, certaines pratiques ou militances écologiques promeuvent d’autres rationalités, d’autres logiques politiques : le contrôle par l’individu de son travail, de sa santé, de son apprentissage ; le contrôle de ses choix par la collectivité, c’est-à-dire le transfert des décisions politiques des organisations aux collectivités concernées, le contrôle de l’impact des outils utilisés sur les relations sociales ; l’opposition à la sur-organisation de la société et la maitrise de nouveaux champs d’autant plus menacés par la technocratie que les techniques sont plus performantes. Dans ce contexte, les luttes écologiques imposent deux exigences nouvelles aux systèmes de décision : l’exigence de réversibilité et l’exigence de feedback14. » Enfin, la revue s’interroge sur la dynamique proprement politique du mouvement écologique. Elle souligne les divergences, à l’intérieur même du mouvement, entre les partisans d’une autonomie absolue et ceux qui accepteraient des alliances. Elle évoque la crainte de récupération manifestée par de nombreux militants qui, parfois, refusent des combats sociaux pourtant nécessaires au motif du refus de la compromission avec des organisations sociales traditionnelles. Inversement, la revue récuse l’accusation de non-représentativité opposée par les partis traditionnels à l’action écologique, comme d’ailleurs elle écarte le reproche qui lui est fait de ne pas s’inscrire dans une vision de société cohérente et définie. De fait, si une partie du mouvement écologique se concentre sur des actions ponctuelles sans référence globalisante, il en est d’autres qui conduisent des actions précises en tentant de les articuler : « Cette différence a constitué certainement une ligne de brisure entre écologistes. C’est aussi d’ailleurs sur les pôles de cette différence que vont s’ébaucher les stratégies de ceux qui veulent s’opposer aux écologistes ou les récupérer15. » La revue prévoit que le mouvement écologique devra faire son chemin à travers des arcanes politiques complexes, évitant les pièges du repli sur soi, mais aussi et surtout des offres de consultation ou de concertation qui l’associerait, directement ou indirectement à des décisions qu’il ne maitrise pas, mais à qui il apporterait une précieuse caution (le piège de l’interlocuteur valable). « La nébuleuse écologique doit, en Belgique, faire face à de nombreuses contraintes : la technicisation croissante qui tente d’exclure l’écologie la plus politique, la création de groupes alibi à préoccupation écologique, la légitimation croissante des groupes écologiques les plus institutionnalisés avec ce que cela implique comme marginalisation pour les autres composantes du mouvement écologique, la reprise d’un discours écologique fonctionnalisé par les principales expressions politiques et sociales. La vulnérabilité du mouvement écologique à ces contraintes n’est pas niable. D’autant que ses composantes les plus institutionnalisées risquent de voir les responsables répondre de plus en plus à l’attrait du pouvoir et que les partis politiques sont à la recherche d’hommes parlant d’autres langages16. »

Et de conclure : « Mais, si les défis auxquels le mouvement écologique devra faire face sont nombreux, ceux qu’il lance à la société belge sont extrêmement larges. La joie d’agir, la créativité des gens qui reprennent leur destin en main, la relation sociale réinventée : voilà autant de lumière dans une société qui éteint ses lampes pour l’austérité17 ».

L’entrée en politique

Les écologistes font une entrée modeste sur la scène politique nationale lors des élections législatives de 1978 ; le parti Écolo et Agalev totalisent alors 0,7% des voix. En 1981, la progression est sensible ; les partis écologistes obtiennent 3,8% des suffrages en Flandre, 5,9% en Wallonie et 2,5% à Bruxelles. En Wallonie, ils sont devenus le quatrième parti. Lors des élections européennes de 1984, leur progression est encore plus sensible : 7,1% des voix du collège électoral néerlandophone et 9,9% des voix du collège francophone. Aux élections législatives de 1985, leurs scores se stabilisent à un niveau inférieur. En Flandre, ils obtiennent de 4,8% (Limbourg) à 8% (Anvers) des voix selon les arrondissements. Au total, le parti écologiste flamand, Agalev, comptera quatre députés à la Chambre. À Bruxelles (arrondissement Bruxelles-Halle-Vilvorde), les Écolos obtiendront 4,3% des voix (5,5% des cantons bruxellois) et deux députés, Agalev de son côté fera 2% des voix. En Wallonie, les Écolos feront de 4,8% des voix (Luxembourg) à 7% (Namur). Ils obtiendront trois députés. Ces résultats sont en progression par rapport aux législatives de 1981 où les partis écologistes avaient obtenu des scores plus modestes, mais ils ne refont pas leur score des élections européennes de 1984.

Le mouvement écologiste a opéré une conversion et son expression politique le parti Écolo, comme Agalev en Flandre, sont dorénavant des acteurs avec lesquels il faudra compter. Pour beaucoup d’observateurs, ils sont encore inclassables sur le plan politique et l’on pressent qu’ils ont dépassé depuis longtemps leur simple fonction de défense de l’environnement, thème qui, depuis leur succès, est inscrit au programme des formations politiques traditionnelles avec plus ou moins de conviction. Pour tenter de les identifier avec plus de précision, certains n’hésitent pas à faire une analogie avec l’apparition, à la fin du XIXe siècle d’une nouvelle force, le parti ouvrier, entre les conservateurs (le parti catholique en Belgique) et les libéraux.

Après les élections de 1985, Philippe Van Parijs propose dans la revue une analyse originale des résultats électoraux des partis écologistes. Ils relèvent de deux interprétations possibles, écrit-il18. Selon la première, les écologistes ont mis à l’agenda politique un certain nombre de questions importantes qui ne peuvent plus être éludées par les autres partis politiques. Dorénavant, ceux-ci devront traiter les questions de l’environnement, des transports et de la nature avec une attention nouvelle. À cet égard, les partis écologistes ont joué le rôle qu’ont joué, dans d’autres matières, les partis communautaires contraignant les partis traditionnels à considérer de manière attentive les aspirations régionales ou communautaires. Mais, dit-il, il y a une autre lecture possible. « Au lieu de rapprocher le mouvement écologiste des partis communautaires des années 1960, il s’agit maintenant de le rapprocher du mouvement socialiste de la deuxième moitié du XIXe siècle. Le mouvement écologiste, comme le mouvement socialiste, est apparu simultanément dans un grand nombre de pays industriels, se constituant graduellement et inégalement […] en mouvement politique organisé. » La base sociale du mouvement socialiste était une classe sociale nouvelle, le prolétariat industriel. Pour Philippe Van Parijs, la base sociale du mouvement écologiste pourrait bien être les chômeurs. Cette hypothèse paradoxale prend un sens inédit quand on comprend ce qu’il entend par les « chômeurs » : directement ou indirectement, les victimes de l’épuisement de la croissance. La comparaison entre les situations nord-américaines et européennes indique que l’existence d’un État-providence fort développé en Europe a stimulé une recherche intensive de la productivité caractérisée par des investissements en capital avec, pour conséquence, un accroissement du chômage et de la précarité. Toute relance de la croissance pourrait bien s’accompagner de pressions accrues sur le travail. Dès lors, à quel type de solutions ou de projets, pourraient adhérer les personnes exclues ou menacées des circuits classiques de l’emploi ? Deux formules seraient susceptibles d’apporter une réponse à la précarité : une forte réduction du temps de travail assortie d’une réduction des salaires bruts ou un revenu inconditionnel garanti à chacun19. Les principes fondamentaux du mouvement écologiste sont proches de cette vision des choses. En effet, dans une déclaration de 1985, le projet écologiste associe « la maitrise de la croissance et la modification des rapports sociaux, au triple sens d’un gonflement de la sphère autonome, d’une promotion de l’autogestion et d’une diffusion des technologies conviviales ». Philippe Van Parijs pense que cette deuxième interprétation du mouvement écologiste « évoque une potentialité plus qu’une réalité ». La rencontre entre le mouvement écologiste et la base sociale susceptible de le soutenir dépendra de la prise de conscience qui se fera des impasses de la croissance ou des formules traditionnelles de partage du travail.

Philippe Van Parijs reprendra ces idées, dans un autre numéro de La Revue nouvelle, en février 199020. L’interrogation entamée cinq ans auparavant se poursuit autour de la question du projet politique implicitement ou explicitement porté par le mouvement et les partis écologistes. L’exercice est délicat parce qu’il repose très largement sur une exploration des potentialités du mouvement plus qu’il ne recherche de validation empirique dans l’observation concrète de l’action des écologistes. Après avoir écarté un certain nombre d’orientations théoriques qui ne semblent pas correspondre à sa véritable nature, il définit l’écologie politique comme « La tentative de saisir la réalité apparemment déplorable des limites rencontrées par la croissance, comme une chance d’orienter la société dans la direction qui lui semble la bonne, d’infléchir sa course dans le sens de son projet. » S’ensuit une longue discussion qui se construit autour des thèmes de la croissance, des limites, de l’autonomie des individus et de modes d’organisation de la vie. Dans les conclusions de son article, Philippe Van Parijs revient sur l’idée que l’écologie est bien autre chose qu’une critique des atteintes à l’environnement. Par contre, un véritable projet de société original et porteur de transformations profondes peut trouver sa source dans la « limitation délibérée de la croissance en vue d’accroitre la part du temps social consacrée à des activités ne relevant pas (ou pas pleinement) du règne du marché ni celui de l’État. » Cet objectif original est porteur de grandes transformations sociales comme d’un partage plus équitable du travail et des revenus.

L’épreuve du pouvoir

Dix-huit ans après la création du parti, les succès électoraux d’Écolo en font un interlocuteur politique important. En 1999, il obtient onze sièges à la Chambre (contre dix-neuf pour le PS). De son côté, Agalev en obtient neuf. Les partis verts sont invités à participer à une coalition gouvernementale libérale-socialiste conduite par G. Verhofstadt (la coalition « Arc-en-ciel »). La décision de participer est acquise au terme d’un long débat par 60% des voix de l’assemblée générale d’Écolo. À cette occasion, la revue publie un ensemble d’articles consacrés à cette étape nouvelle de la vie du parti vert21.

D’emblée, Jacques Bauduin signale le malaise que provoque chez certains cette participation à une coalition fort éloignée de l’alternative prônée par les écologistes22. Si le climat politique n’est décidément pas au changement, néanmoins Écolo, ne pouvait plus se cantonner dans une position d’attente. Mais, si Écolo a gagné les élections, il n’aura pas gagné les négociations ne parvenant pas à infléchir significativement le programme de la coalition et son action au gouvernement en sera compliquée. Pour J. Bauduin, cette participation doit néanmoins s’apprécier dans un contexte plus large, celui des recompositions politiques. Et d’envisager plusieurs scénarios : Écolo comme parti complément facilitant l’avènement d’une sociale-démocratie « repeinte en vert », ce qui suppose quelques redéfinitions du côté du PS ; l’autre scénario serait celui d’Écolo comme axe porteur d’une recomposition de la gauche. On ne peut exclure que ces deux scénarios soient invalidés par des reflux électoraux futurs. (Ndlr : ce qui sera le cas, lors des élections législatives de 2003, Écolo retombera à quatre sièges à la Chambre.) Un troisième scénario est également envisageable : Écolo se résignant à l’affadissement de son projet, devient un parti gestionnaire, « soumis à la loi d’airain de l’institutionnalisation », « Il serait devenu le nouveau PSC ».

Abraham Franssen estime également que c’est bien le positionnement politique d’Écolo qui est en jeu23. Si le parti choisit d’être la représentation des minorités actives du monde associatif, il faut le considérer comme une force d’appoint de la sociale-démocratie (le PS). Il n’est pas besoin de scores électoraux importants pour assumer cette fonction. L’autre choix possible serait de « représenter une (partie de la) majorité silencieuse qui ne se reconnait plus dans le champ politique actuel ». Cette option implique de « positionner Écolo comme (un) axe de recomposition politique ». Dans ce cas, il n’y a pas d’urgence à participer au pouvoir, mais il convient plutôt d’approfondir et de renforcer le développement du parti de manière à le rendre incontournable dans le futur. La première option, force d’appoint, conduit le parti à exercer effectivement des responsabilités et permet de lutter contre le découragement qui pourrait naitre de dix-huit années d’opposition. De son côté, le choix d’être l’opérateur d’une recomposition politique est un pari sur le long terme et surtout sur la capacité de « donner une expression politique à un social non ou mal représenté sur la scène politique actuelle ».

Les deux options s’enracinent dans deux conceptions différentes de l’action politique. Pour la première, faire de la politique ne signifie pas simplement traduire la demande sociale ; orienter l’action et gérer la société implique une certaine mise à distance, une spécialisation, une professionnalisation de l’action politique. Pour la seconde conception, la politique « reste la forme ultime de transcendance dans une société désenchantée ». Elle est davantage à l’écoute du citoyen. « Si la première conception risque de se voir reprocher son élitisme et son pragmatisme, la seconde risque d’être stigmatisée comme moraliste et populiste ».

Les débats sur l’opportunité d’une participation gouvernementale ont mis en œuvre ces divers registres. A. Franssen pense que le futur du parti dépendra de la capacité qu’il aura de gérer les tensions entre ces diverses options qui ne sont pas fondamentalement contradictoires, mais plutôt en concurrence. Une non-participation aurait symboliquement confiné Écolo du côté du monde vécu alors que la participation le conduit à être un « agent du système politique » dont il dénonce par ailleurs les travers et les pesanteurs. Au total, la participation qui a été décidée doit être considérée « comme une étape dans la construction d’un rapport de force à long terme et non comme l’aboutissement inespéré d’un score providentiel. »

La suite des évènements montrera que les éléments du débat avaient été bien posés et qu’ils constituaient de bons prédicteurs des problèmes à venir.

Cependant, il y avait quelque audace de la part d’Écolo de s’amarrer à des partis de pouvoir tels le PS, le MR ou le VLD. À l’occasion d’une première évaluation de l’activité gouvernementale en décembre 2000, Jean et Pascal Ortega pensent que les partis traditionnels associés à la coalition ne feront « pas de quartier à une présence qui est fondamentalement hérétique pour leur culture politique faite d’arrogance à l’égard d’un nouveau venu qui prétend venir jouer dans la cour des grands24 ». Pour eux, les conditions de cette expérience mettent à mal « un des postulats proposés par le secrétariat fédéral d’Écolo, à savoir l’arrimage d’Écolo à un “pôle progressiste virtuel à géométrie variable de type Olivier ou Cerisier”». Si des alliances de court terme avec le PS sont nécessaires, « ce serait une erreur d’axer une stratégie politique sur une reconstitution maintes fois avortée du “progressisme” en Belgique, depuis les mésaventures du “travaillisme” belge de l’immédiat après-guerre jusqu’à l’échec du “rassemblement des progressistes” des années 1970 ». Autrement dit, pour une partie d’Écolo, c’est l’échec d’une sociale-démocratie revitalisée par les verts qui est prédit ici.

Lors des élections législatives de 2003, Écolo enregistre un fort recul — de onze à quatre sièges à la Chambre — et Agalev disparait de la représentation parlementaire. Par contre, les partis socialistes et libéraux, dominant la majorité, sortent renforcés du scrutin. Benoît Lechat écrit qu’Écolo « qui n’était pas arithmétiquement indispensable a été pris dans une double contrainte un peu infernale25 ». S’il acceptait les compromis, il était considéré par certains comme récupéré ; dans le cas inverse, on l’aurait taxé d’intégrisme. Il faut reconnaitre, dit-il, que l’apprentissage de la complexité du système gouvernemental n’a pas été simple et qu’Écolo a manqué des ressources techniques qui eussent été nécessaires. Par ailleurs, en 1999, Écolo a bénéficié du discrédit des partis traditionnels, fruit de la gestion des années 1990, mais depuis ceux-ci ont tenté de retrouver une image positive, avec un certain succès du côté du PS qui a « euphémisé » son alliance avec le MR et le VLD pour lancer des projets nouveaux, comme les convergences de gauche. Le vote des militants de 1999 pour la participation n’a évidemment pas tenu compte de la possibilité d’une défaite en 2003. « Mais on ne récrit pas l’Histoire et si les Verts ont perdu beaucoup de plumes dans l’arc-en-ciel, ils ont également fait avancer plus de projets que s’ils étaient restés dans l’opposition. » En outre, ils ont appris.

En 2009, Jean-Benoît Pilet et Marie-Hélène Schrobiltgen font une révision des thèmes politiques sur lesquels Écolo s’est focalisé ; depuis le couple « démocratie radicale-écologie » des départs jusqu’au parti généraliste aux positions précises sur les enjeux contemporains26. « Le parti semble pacifié et professionnalisé. » « Électoralement, Écolo reste le plus crédible sur les questions environnementales alors que celles-ci préoccupent de plus en plus de citoyens », mais il devra élargir ses intérêts en cas de retour au pouvoir. Écolo ne reviendra au gouvernement fédéral qu’en 2020 au terme des élections législatives de 2019 où il enregistrera un gain important passant à douze sièges à la Chambre27. Par ailleurs, outre la participation de 2000 à 2004, il participera aux gouvernements wallons en 2009 – 2014 (Demotte II) et à l’actuel gouvernement constitué en 2019 (Di Rupo III).

Les débats de 1999 et de 2003 demeurent. Les partis verts n’ont plus le monopole des thèmes environnementaux dont ils étaient porteurs au départ. Sous la pression des évènements, beaucoup de ceux-ci sont assumés par les partis dits « traditionnels ». Quelle est donc leur originalité aujourd’hui ? Une autre manière de faire de la politique ou plus certainement d’autres contenus ? À gauche sans doute, mais différente d’une « gauche » gestionnaire vivant des rentes des positions acquises ? Comment se fait la balance entre la rigueur de la gestion et les projets d’innovation sociale, d’autonomie, de solidarités nouvelles ? Entre la volonté de représenter les pans de la société qui ne constituent pas la clientèle électorale des partis autrefois dominants et des élites modernisatrices alternatives ? Écolo a‑t-il toujours l’ambition d’être un axe exigeant de recomposition politique ? Les questions restent ouvertes.

Qu’a‑t-on appris ?

Dans les conclusions du numéro de février 1990, la revue écrivait que si la conscience des problématiques environnementales est désormais acquise, à des degrés divers, elle ne s’inscrit pas encore dans un projet de société apte à lui donner une véritable substance politique. Les pays riches n’accepteraient pas la remise en cause des compromis sociaux qu’impliquerait une réorientation de la croissance et la question est cruellement vaine pour les pays pauvres en dehors d’une révision globale du partage des ressources de la planète.

Par ailleurs, si les sciences de la nature « ont contribué de façon décisive à une mutation qui relativise l’idéal de maitrise qu’elles avaient mis en avant depuis l’avènement de l’époque moderne », les politiques économiques continuent à ignorer les lois de la biosphère. Ce constat nous ramène aux prémices de l’écologie politique. En elles-mêmes, les contraintes de l’environnement ne peuvent fonder une politique. « Mener une politique, c’est rendre possible ce qui est à la fois objectivement nécessaire et socialement désirable. C’est pourquoi, une écologie politique ne peut se contenter de montrer du doigt la nécessité “naturelle” de limiter la croissance. Elle est amenée à tabler sur la volonté positive de promouvoir cette limitation, sur un projet social. Les activités de la sphère autonome […] sont les moins gaspilleuses et les moins polluantes. Mais leur valeur provient de la qualité humaine de ce qu’on y trouve […]». La gauche et la droite ont rivalisé « Dans l’aveuglement productiviste et l’impérialisme. De leur échec, étalé au grand jour ou dissimilé sous les performances économiques, surgit un monde intolérable…» Mais, écrivait la revue, une conviction se dégage : « L’urgence est là et l’écologie, devenue politique, incube des “réformes révolutionnaires”: élargissement de la conscience démocratique, nouveau contrat de solidarité à l’échelle de la planète, développement durable, autonomie dans la façon de vivre au quotidien28 ».

Trente années ont passé depuis ce diagnostic et cette proposition. Entre 1970 et 1990, La Revue nouvelle s’efforce de discerner l’émergence de cette nouvelle dynamique politique et culturelle : l’écologie politique. Et pendant les années qui suivent, la revue analyse la manière dont elle sert d’axe porteur à l’action des partis — Écolo et Agalev, puis Groen- qui s’en nourrissent. Les thèmes de l’environnement, du partage des ressources, de la croissance et du productivisme, de l’emploi et du travail, de l’organisation sociale et des bureaucraties, de la démocratie et du vivre-ensemble restent au cœur des angoisses contemporaines. Il est temps de faire le bilan du temps perdu. Même si les mots ont changé çà et là, l’urgence reste la même et les problèmes analysés alors sont indexés de coefficients — réchauffement climatique, aggravation des inégalités, crise sanitaire — qui les rendent plus lourds encore. Au-delà des mots, les réponses esquissées, imaginées ou discutées dans la revue doivent revenir à l’avant-plan des agendas politiques. Le débat sur les nouveaux chemins de la croissance est de plus en plus pathétique. Il faudra beaucoup de courage pour comprendre, après avoir tenté de relancer la croissance de toutes sortes de manières, que quand on ne sait pas résoudre un problème, il faut changer de problème. C’est ce que proposaient les tenants de l’écologie politique.

  1. |La première partie de ce texte est largement reprise d’un article paru en 2015, « 1970 – 1990 : L’écologie politique et La Revue nouvelle », La Revue nouvelle, n° 5, 2015. La suite est inédite.
  2. La ville : pouvoir et politique », La Revue nouvelle, mai-juin 1971.
  3. |«Bruxelles, le “millénaire” et puis après ? », La Revue nouvelle, novembre 1979.
  4. « La crise du pétrole », La Revue nouvelle, juillet-aout 1971.
  5. Les ressources en gaz naturel de la mer du Nord et de la Russie ne sont pas encore identifiées et/ou accessibles.
  6. Khader N., « L’Europe malade du pétrole », La Revue nouvelle, juillet-aout 1971, 43 – 52. En 2018, en Europe, la part du nucléaire dans l’énergie primaire est de 30,8%; la part du renouvelable de 34,2% et la somme du pétrole et du gaz naturel de 12,7% (source : Eurostat).
  7. « L’énergie : qui décide en Belgique », La Revue nouvelle, février 1975 ; « Énergie nucléaire : un choix sage ? », La Revue nouvelle, septembre 1976. Les introductions et conclusions de ces numéros, dont il est fait référence ici, sont signées par La Revue nouvelle.
  8. « La croissance, problème politique », La Revue nouvelle, mars 1974.
  9. Edité en français sous le titre Halte à la croissance ?, Fayard, 1972.
  10. Cette crise venue d’ailleurs, La Revue nouvelle, octobre 1977. Pour le lecteur non averti, il est utile de signaler que l’on parle de « crise » depuis le milieu des années 1970. Avec le recul, on se rend compte qu’il s’agit d’un profond processus de mutation structurelle de nos sociétés qui passe par une série d’épisodes plus ou moins aigus, marqués par les problèmes énergétiques, les transformations de l’appareil industriel (délocalisations), le chômage de masse, la financiarisation de l’économie, etc. Voir notamment l’article de Jean Debra : « L’écologie en temps de crise, par qui et pour qui ? » dans ce numéro.
  11. L’écologie, des mouvements en mouvement, La Revue nouvelle, octobre 1978.
  12. Bastenier A., « La société industrielle : l’heure des mouvements écologiques », La Revue nouvelle, octobre 1978, p. 309 – 317.
  13. Ibid.
  14. Carton A. et Molitor M., « Écologie et politique », La Revue nouvelle, octobre 1978, p. 421 – 430.
  15. Ibid.
  16. Ibid.
  17. Ibid. On notera que ce qui avait été écrit en 1978 garde toute son actualité en 2020.
  18. Van Parijs Ph., « L’avenir des écologistes : deux interprétations », La Revue nouvelle, janvier 1986, p. 37 – 47. Ce texte bref et dense est en réalité très ambitieux en ce qu’il entend démontrer la dynamique dont est porteur le mouvement écologiste qui, selon l’auteur, est aux sociétés capitalistes de type « État-providence », ce que le socialisme a été au capitalisme sauvage. C’est dans ce sens que le mouvement écologiste peut être considéré comme une forme de contestation simultanément radicale et inédite.
  19. Philippe Van Parijs reprend ici l’idée présentée et amplement discutée dans un numéro précédent de La Revue nouvelle, « L’allocation universelle, une idée pour vivre autrement », avril 1985.
  20. Van Parijs Ph., « Impasses et promesses de l’écologie politique », La Revue nouvelle, « L’écologie à l’heure du politique », février 1990, p. 79 – 93.
  21. « Écolo, complètement parti », La Revue nouvelle, septembre 1999. Ce numéro avait été conçu avant les élections, mais il est clair que leurs résultats ont eu quelque influence sur l’ensemble. La plupart des auteurs étaient membres d’Écolo, mais ont gardé la liberté critique qui leur a permis de prolonger les débats autour de la participation au gouvernement. On notera également que les termes de ce débat avaient bien été prévus par la revue dès 1978. Voir le texte dont il est fait référence à la note 14 ci-dessus.
  22. Bauduin J., « Écolo : Après un raccourci », La Revue nouvelle, septembre 1999, p. 20 – 37.
  23. Franssen A., « Écolo entre monde vécu et système », La Revue nouvelle, septembre 1999, p. 38 – 50.
  24. Ortega J. et P., « Écolo : dix-sept mois au pouvoir », La Revue nouvelle, janvier 2001, p. 12 – 19.
  25. Lechat B., « Écolo, Le retournement de vague », La Revue nouvelle, mai-juin 2003, p. 14 – 20.
  26. Pilet J.-B. et Schroniltgen M.-H., « Écolo : de retour à marée haute ? » La Revue nouvelle, mai-juin 2009, p. 12 – 16.
  27. Autant que le VLD ou le CD&V et un peu moins que le MR (14). De leur côté le PS a 20 sièges (– 3) et le CDH 5 (– 4). Les résultats les plus notables sont ceux du PTB (8 sièges), du Vlaamse Belang (18 sièges, soit + 15) et de la N‑VA (25 sièges, soit – 8).
  28. « Ouverture, bémol et contrepoint », La Revue nouvelle, février 1990, p. 118.

Michel Molitor


Auteur

Sociologue. Michel Molitor est professeur émérite de l’UCLouvain. Il a été directeur de {La Revue nouvelle} de 1981 à 1993. Ses domaines d’enseignement et de recherches sont la sociologie des organisations, la sociologie des mouvements sociaux, les relations industrielles.