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La Misère, frontière linguistique

Numéro 10 Octobre 2009 par Bernard De Backer

octobre 2009

Ce 16 août, un dimanche, la cha­leur stag­nait dans les che­mins creux. Seules les hau­teurs échap­paient à la four­naise, balayées par une petite brise irré­gu­lière. Vers dix-sept heures, à la fin d’une longue marche, on lon­gea le rebord d’une butée sablon­neuse culmi­nant à cent mètres d’al­ti­tude. Comme sou­vent dans ces pay­sages d’open­field, les mame­lons sont ensau­va­gés, coif­fés d’arbres et […]

Ce 16 août, un dimanche, la cha­leur stag­nait dans les che­mins creux. Seules les hau­teurs échap­paient à la four­naise, balayées par une petite brise irré­gu­lière. Vers dix-sept heures, à la fin d’une longue marche, on lon­gea le
rebord d’une butée sablon­neuse culmi­nant à cent mètres d’al­ti­tude. Comme sou­vent dans ces pay­sages d’open­field, les mame­lons sont ensau­va­gés, coif­fés d’arbres et de brous­sailles. Des repaires de lapins, fai­sans et perdrix
sur les­quels les notables du coin déversent leurs che­vro­tines aux pre­miers brouillards.

Peu avant le hameau de La Misère, un che­min s’é­le­vait à droite et tra­ver­sait un bos­quet, mélange de pins syl­vestres, de chênes et de bou­leaux. Dans le cercle clair au bout du cou­loir végé­tal, sur ce replat que l’on devinait
dans le loin­tain, on ne voyait que ciel bleu­té et bouts de chaume. Au-delà du mame­lon, selon notre carte, la terre des­cen­dait vers Opvelp en Flandre, le vil­lage d’un ancêtre bras­seur qui avait acquis, à vil prix, un « bien noir »
des Jésuites au XVIIIe siècle. Nous emprun­tâmes le che­min qui, une fois le som­met atteint, obli­quait vers le nord et sui­vait la crête entre cultures et futaies
sombres.

Pas­sés les pins et les chênes, une ran­gée d’arbres plan­tée comme une peu­ple­raie fris­son­nait dans la brise. De curieux arbres : longs, fins, à l’é­corce argen­tée et blan­châtre, avec quelques moi­gnons suin­tant une résine aux reflets mauves. Au som­met des troncs effi­lés, une cou­ronne de petites feuilles por­tait des mil­liers de fruits, ronds et noirs, dont le sol était par­se­mé à nos pieds. C’é­tait une ceri­saie plan­tée d’arbres sau­vages. Que diable fait-on avec du bois de ceri­sier sauvage ?

À l’ar­rière-plan, le ter­rain sem­blait s’é­le­ver encore et l’on devi­nait, au-delà des ali­gne­ments de la ceri­saie, de très hautes fron­dai­sons iri­sées de soleil. Le parc d’un châ­teau ou d’un relais de chasse, tapis dans ce décor qui
fai­sait pen­ser au Grand-Meaulnes ? Le mys­tère, la fraî­cheur du lieu, le mur­mure du vent et les éclats cou­leur paille miroi­tant entre les branches invi­taient au silence. Une sente étroite par­tait vers la gauche, mar­quée par un
vieux poteau de béton gru­me­leux. Puis, plus rien que ce bois sombre, comme un fond sous-marin où se balan­çaient des bras­sées de ver­dure et des traî­nées de lumière. Quelques feuilles mortes étaient sus­pen­dues au bout d’un fil invi­sible, des cor­beaux remuaient la terre.

Sou­dain, entou­ré de chênes aux branches tor­tueuses, un monu­ment de briques roses et de gra­nit, enva­hi par des sur­geons aux feuilles ava­chies par la cha­leur. Devant l’é­di­fice étroit et ver­ti­cal, sur­plom­bé d’une petite cage de
verre pous­sié­reuse qui lui­sait dans un rai de soleil, une table faite de longues dalles grises empi­lées, entou­rée d’un demi-cercle de bancs cer­nés d’or­ties. Des toiles d’a­rai­gnées cli­gno­taient dans les flaques de lumière. En s’ap­pro­chant, on rele­va des ins­crip­tions gra­vées sur la stèle de briques. Écrites en deux langues, elles attes­taient l’é­rec­tion du monu­ment au milieu des années nonante, un hom­mage ren­du par une dona­trice à un homme d’É­glise. Tout sem­blait en déshé­rence, aban­don­né, enva­hi par la brous­saille, les mousses et les insectes. Assis sur un banc, face à l’é­di­fice, nous vîmes la cage de verre
plan­tée à son som­met. Elle cou­vrait un gar­çon­net d’une dizaine d’an­nées, sa grosse tête tour­née vers nous.

Mal­gré la pous­sière, nous recon­nûmes l’en­fant vers lequel devaient conver­ger les regards des fidèles ras­sem­blés dans le bois pour assis­ter à une célé­bra­tion en plein air. Le sanc­tuaire, comme en témoi­gnaient sta­tues et prières au revers du monu­ment, était dédié à Notre-Dame de la médaille
mira­cu­leuse, à sainte Rita de Cas­cia et à saint Antoine de Padoue. Deux prières bilingues — la Flandre était à cent mètres et le sanc­tuaire recru­tait des deux bords — s’a­dres­saient à la patronne des causes déses­pé­rées et à celui des objets perdus.

Sous le poids de la douleur,

j’ai recours à toi Sainte Rita,

si puis­sante auprès de Dieu,

avec la cer­ti­tude d’être exaucé.

Libère mon pauvre coeur

des angoisses qui l’op­pressent et

rend la paix à mon esprit accablé.

Toi qui as été éta­blie par Dieu

comme l’a­vo­cate des causes désespérées,

obtiens-moi la grâce que je demande :

… (expri­mez votre demande)

Après s’être ras­sis sur un banc laté­ral, notre regard fut atti­ré par un grand pan­neau rec­tan­gu­laire, brun et vitré, fiché sur un pieu de béton gris der­rière le monu­ment de briques. Vu de biais, une tache rouge sem­blait tra­ver­ser la vitre de part en part. Puis, der­rière le pre­mier pan­neau, nous en décou­vrîmes plu­sieurs autres, ali­gnés le long d’un che­min qui se diri­geait vers le fond du bois. On y devi­nait d’é­paisses traî­nées blanches, sem­blables à la balafre rouge.

En nous appro­chant du pan­neau le plus proche, la tache se révé­la être un bom­bage oblique et gras, cou­vrant d’un jet san­gui­nolent une des­cente de croix pro­té­gée par la vitre pous­sié­reuse. Les mots SALE JUIF ! bar­raient la trei­zième sta­tion (« Jésus est déta­ché de la croix et son corps est remis à sa mère »). Plus loin, le long du che­min, une scène repré­sen­tant le Christ ensan­glan­té, secou­ru par des femmes (« Jésus ren­contre les femmes de Jéru­sa­lem qui pleurent »), se cou­vrait d’un NIQUE TA MÈRE ! en lettres blanches.

Le che­min de croix pro­fa­né tra­çait un cercle dans le bois, à l’en­droit pré­cis où la butée, qui domi­nait tout le pay­sage de sa cou­ronne d’arbres, était la plus éle­vée. Un plus ancien sanc­tuaire avait peut-être pré­exis­té à celui qui
com­mé­mo­rait le cal­vaire du SALE CON ! (« Jésus tombe pour la pre­mière fois sous le poids de la croix »). Pris d’une furie des­truc­trice, les blas­phé­ma­teurs s’é­taient atta­qués à tous les signes reli­gieux. Seul l’En­fant Jésus, bien droit dans sa bulle de verre trop haute pour leur rage, conti­nuait à regar­der l’as­sem­blée des fidèles évanouis.

Nous sor­tîmes du bois par l’autre bout, en tra­ver­sant ce qui sem­blait être une expo­si­tion de land art : fourches d’a­ca­cia ren­ver­sées contre un tronc, cabanes de ronces, pneus sus­pen­dus à des chaînes, nichoirs de bouleau,
épaisses branches mous­sues sou­te­nues par des piquets. Entre deux haies de maïs, le che­min qui s’é­tait gar­ni de pavés abou­tit dans un hameau de wes­tern écra­sé par la chaleur.

La pho­to de cou­ver­ture du livre Frontière/Grens, paru aux éd. Yel­low Now, a été prise sur le che­min décrit par l’au­teur au début de son article.

Bernard De Backer


Auteur

sociologue et chercheur