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La liberté néolibérale, un libéralisme sans liberté

Numéro 2 - 2017 par Tosi

mars 2017

Le terme liber­té est gran­de­ment poly­sé­mique. Or le néo­li­bé­ra­lisme impose une défi­ni­tion très par­ti­cu­lière de cette notion cen­trale de la phi­lo­so­phie poli­tique. Plus encore, la gou­ver­ne­men­ta­li­té néo­li­bé­rale repose sur un pro­ces­sus per­ma­nent de production/destruction de liber­tés per­met­tant l’hégémonie des classes dominantes.

Dossier

« Pour ma part, je dis que cette chose est libre qui existe et agit par la seule néces­si­té de sa nature…»,
B. Spi­no­za, Lettre à Schuller

La liber­té est une notion cru­ciale pour la phi­lo­so­phie poli­tique. Toute son his­toire a été bâtie par un débat sécu­laire sur la liber­té. Lais­sant de côté les diverses trans­for­ma­tions de la notion de liber­té dans l’antiquité, de l’ἐλευθερία grecque à la liber­tas romaine ou le libre arbitre de la tra­di­tion chré­tienne ou encore le débat de la phi­lo­so­phie poli­tique moderne de Hobbes à Hegel, ce que je me pro­pose de consi­dé­rer briè­ve­ment ici est la notion de liber­té telle qu’elle est com­prise aujourd’hui par la gou­ver­ne­men­ta­li­té néo­li­bé­rale via une lec­ture fou­cal­dienne de l’histoire du libé­ra­lisme. Concept créé par Michel Fou­cault, la gou­ver­ne­men­ta­li­té désigne la ratio­na­li­té propre au gou­ver­ne­ment, c’est-à-dire l’ensemble des pra­tiques et des dis­cours qui com­posent la manière d’organiser un cer­tain pou­voir1. Son but est de « dis­po­ser des hommes et des choses », de gérer leurs rela­tions non plus via la contrainte (rai­son gou­ver­ne­men­tale moderne), mais bien via la sur­veillance et l’organisation de la libre conduite des hommes (rai­son gou­ver­ne­men­tale contem­po­raine) qui se sont fon­dées sur la vul­gate éco­no­mique domi­nante à tra­vers la mise en place de ses piliers fon­da­men­taux : le dogme de la liber­té de mar­ché, la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique, les pri­va­ti­sa­tions, un modèle entre­pre­neu­rial concur­ren­tiel et com­pé­ti­tif. Ces piliers consti­tuent la base de la gou­ver­ne­men­ta­li­té libé­rale contem­po­raine qu’on veut défi­nir en uti­li­sant la célèbre for­mule de Dar­dot et Laval : la nou­velle rai­son du monde2. Un monde qui est construit sur le prin­cipe for­mel de la liber­té indi­vi­duelle, mais qui pro­duit des formes conti­nues d’assujettissement indi­vi­duel et col­lec­tif. Cette liber­té for­melle glo­ri­fiée par le sys­tème glo­ba­li­sé coha­bite avec l’esclavage sala­rié de l’individu qui est réduit à mar­chan­dise et qui vend sa force de tra­vail pour pou­voir sur­vivre3. Cette liber­té for­melle don­née aux tra­vailleurs et aux pré­caires cache un asser­vis­se­ment éco­no­mique des indi­vi­dus à l’accumulation du capi­tal. C’est ain­si que les indi­vi­dus acceptent libre­ment ce que leur condi­tion sociale et éco­no­mique les oblige à faire.

Voi­ci le nœud fon­da­men­tal de la nou­velle rai­son du monde : la sub­somp­tion de la liber­té dans la logique mar­chande, à savoir que ladite liber­té devient un dis­po­si­tif du gou­ver­ne­ment afin d’organiser la socié­té selon des prin­cipes économiques.

La liberté négative

Aujourd’hui, la défi­ni­tion majo­ri­tai­re­ment pré­sente dans l’imaginaire col­lec­tif occi­den­tal de la liber­té est : « Je fais ce que je veux, dans le res­pect de la liber­té des autres ». Le sens com­mun affirme que la liber­té est donc l’absence de toute contrainte, sauf une : la liber­té de l’autre. Cette pro­po­si­tion est le prin­cipe fon­da­teur de ce qu’on appelle la concep­tion de la liber­té néga­tive4.

On retrouve cette défi­ni­tion aus­si dans la « Décla­ra­tion des droits de l’homme et du citoyen du 26 aout 1789 », dans laquelle nous pou­vons lire l’article 4 : « La liber­té consiste à pou­voir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ain­si, l’exercice des droits natu­rels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la socié­té la jouis­sance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déter­mi­nées que par la Loi.5 »

Le concept de liber­té néga­tive est la base même de la fon­da­tion de la pen­sée libé­rale expo­sée juri­di­que­ment pour la pre­mière fois via les droits fon­da­men­taux des êtres humains. Cette liber­té s’exprime de manière néga­tive, dans le sens d’une absence d’empêchement. L’individu est maitre de sa propre liber­té, de son propre choix, de sa volon­té, jusqu’à ce qu’il ne touche pas le champ de la liber­té de l’autre. « Je fais ce que je veux. »

Dans un État libé­ral, l’individu est juri­di­que­ment libre des contraintes qu’un autre indi­vi­du peut lui impo­ser et il lui est assu­ré l’initiative per­son­nelle comme la liber­té de presse, la liber­té de cir­cu­la­tion au sein des fron­tières natio­nales, la liber­té de lan­cer des acti­vi­tés com­mer­ciales sans être sou­mis à des contraintes ou obs­tacles, etc.

Le paradoxe néolibéral entre liberté et sécurité

La liber­té de cha­cun de faire ce qu’il veut ne doit cer­tai­ne­ment pas mettre en dan­ger les inté­rêts indi­vi­duels de cha­cun. Il faut donc mettre en place des dis­po­si­tifs de sécu­ri­té. Selon Fou­cault, au cœur de la rai­son gou­ver­ne­men­tale libé­rale se trouve un cal­cul entre liber­té et sécu­ri­té auquel s’articule le pro­blème de com­ment mettre en place une éco­no­mie du pou­voir pour struc­tu­rer la socié­té6.

Les indi­vi­dus sont conti­nuel­le­ment sti­mu­lés à agir et à pour­suivre leur propre inté­rêt via leurs libres voli­tions qui impliquent tou­jours un dan­ger poten­tiel à par­tir de la peur que la mort arrive jusqu’à la perte de sa pro­prié­té. Les indi­vi­dus lais­sés com­plè­te­ment libres d’agir afin de satis­faire leurs inté­rêts sont expo­sés au dan­ger de la non-réus­site de leur but à cause de la concur­rence per­ma­nente avec d’autres inté­rêts7. Le dan­ger devient ain­si un sti­mu­lus dans la vie de tous les jours. On craint de plus en plus les dan­gers ce qui engendre la néces­si­té de mettre en place un modèle sécu­ri­taire qui puisse nous pro­té­ger : la police, réponse à la crainte de la vio­lence de l’altérité, ou la méde­cine, crainte de la mala­die, par exemple. À cause de cette crainte, il y a une exten­sion des mesures de contrôle et de coer­ci­tion qui sont la contre­par­tie de la liber­té8.

La gou­ver­ne­men­ta­li­té néo­li­bé­rale met donc en place une véri­table tac­tique dis­ci­pli­naire qui prend en charge les indi­vi­dus qui sont lais­sés tou­jours libres de satis­faire leurs inté­rêts. Il y a donc un lien indis­so­luble entre liber­té et sécu­ri­té, entre liber­té éco­no­mique et tac­tiques dis­ci­pli­naires : le Pan­op­ti­con décrit par Ben­tham devient la for­mule du gou­ver­ne­ment néo­li­bé­ral9. Il faut lais­ser libres les sujets et il ne doit y avoir aucune inter­ven­tion hor­mis une per­pé­tuelle sur­veillance10. La rela­tion entre liber­té et sur­veillance est direc­te­ment pro­por­tion­nelle, c’est-à-dire que l’augmentation de l’une entraine l’augmentation de l’autre. La sur­veillance n’est plus le contre­poids de la liber­té, mais bien le prin­cipe moteur. Il faut gou­ver­ner sans gou­ver­ner11.

Fou­cault, dans son ouvrage la Nais­sance de la bio­po­li­tique, met en évi­dence ce para­doxe inhé­rent à la notion néo­li­bé­rale de la liber­té ; il s’agit de la rela­tion pro­blé­ma­tique, et tou­jours en mou­ve­ment, entre la pro­duc­tion de liber­té et tout ce qui en la pro­dui­sant risque de la limi­ter et de la détruire : « Si j’emploie le mot libé­ral c’est parce que cette pra­tique gou­ver­ne­men­tale qui est en train de se mettre en place ne se contente pas de res­pec­ter telle ou telle liber­té. Plus pro­fon­dé­ment, elle est consom­ma­trice de liber­té. Elle l’est en effet dans la mesure où elle peut fonc­tion­ner pour autant qu’il y ait un cer­tain nombre de liber­tés : liber­té de mar­ché, liber­té de l’acheteur et du ven­deur, libre exer­cice de droit de pro­prié­té, liber­té de dis­cus­sion et éven­tuel­le­ment liber­té d’expression, etc. La nou­velle rai­son gou­ver­ne­men­tale a donc besoin de liber­té, le nou­vel art gou­ver­ne­men­tal consomme la liber­té. Consom­mer la liber­té, c’est dire qu’elle est obli­gée d’en pro­duire. Il est bien obli­gé d’en pro­duire et il est bien obli­gé de l’organiser.12 »

Voi­ci le para­doxe interne à la notion néo­li­bé­rale de liberté.

La liberté e(s)t le marché

Dans le néo­li­bé­ra­lisme, la liber­té se défi­nit en termes d’économie de mar­ché. Le mar­ché est le lieu d’organisation des inté­rêts indi­vi­duels qui s’expriment dans la liber­té d’acheter ou de pro­duire. Pour orga­ni­ser ce méca­nisme il faut une bonne gou­ver­nance, une inter­ven­tion sur la base de règles for­melles (concur­rence loyale, loi anti­mo­no­po­lis­tique, trans­pa­rence de l’information, etc.). On est face à ce qu’on appelle l’utopie de l’autorégulation sécu­ri­sante. Tout s’autorégule dans l’utopie du gou­ver­ne­ment cyber­né­tique dans laquelle les dis­po­si­tifs de contrôle sont posés à l’intérieur même du sys­tème et non plus à l’extérieur. En rai­son du jeu entre liber­té et sécu­ri­té, la fina­li­té prin­ci­pale de la nou­velle rai­son gou­ver­ne­men­tale se mani­feste en une volon­té d’organisation des indi­vi­dus sur la base d’un mar­ché qui est capable de s’autoréguler de l’intérieur via l’organisation des liber­tés indi­vi­duelles. Ce sont la sécu­ri­té, le contrôle et la sur­veillance sur la libre action de chaque sujet qui per­mettent la liber­té du mar­ché. Les lois et les inter­ven­tions directes des volon­tés poli­tiques entravent la capa­ci­té du mar­ché à se limi­ter soi-même. Toute inter­ven­tion publique est donc vue comme un dan­ger et une vio­lence envers le mar­ché qui néces­site au contraire d’être libre le plus pos­sible à tra­vers la libé­ra­li­sa­tion des mou­ve­ments des capi­taux, des mar­chan­dises ain­si que des ser­vices. Il en va de même pour la jus­tice, l’éducation et la santé.

Cette vision impu­table à l’interprétation clas­sique du libé­ra­lisme reprise plus tard par les néo­li­bé­raux amé­ri­cains a tou­jours été une uto­pie (dans le sens pre­mier de Tho­mas More) qui n’a jamais été com­plè­te­ment réa­li­sée. L’État a joué et joue­ra un rôle fon­da­men­tal concer­nant cette recherche de construc­tion d’une véri­table auto­ré­gu­la­tion du mar­ché : l’État doit ain­si sur­veiller, contrô­ler et sécu­ri­ser tout en res­pec­tant les règles d’or du mar­ché. Ce der­nier est le para­digme consti­tuant les pra­tiques gouvernementales.

Si la régu­la­tion interne du mar­ché réside dans la rela­tion entre liber­té et sécu­ri­té, la sécu­ri­té et la liber­té doivent suivre les dik­tats du mar­ché, c’est-à-dire un mar­ché intrin­sè­que­ment déréglé.

Conclusions

Le libé­ra­lisme néces­site une uti­li­sa­tion spé­ci­fique de la liber­té afin d’organiser les gou­ver­nés. Il s’agit évi­dem­ment d’une stra­té­gie gou­ver­ne­men­tale fina­li­sée à la ges­tion et à la mani­pu­la­tion des inté­rêts indi­vi­duels. Cette stra­té­gie est orga­ni­sée sur la base de la pro­por­tion­na­li­té entre liber­té et sécu­ri­té qui doit assu­rer le fait que les indi­vi­dus et la col­lec­ti­vi­té seront le plus éloi­gnés pos­sible du dan­ger. Mani­pu­ler et orga­ni­ser les inté­rêts signi­fie en fait gérer le dan­ger qui n’est plus assi­mi­lable à la dicho­to­mie interne/externe, mais qui est inhé­rent à la struc­ture même de la liber­té réflé­chie à par­tir du marché.

Gou­ver­ner c’est donc bien cana­li­ser les hommes dans l’optique propre au gou­ver­ne­ment libé­ral qui requiert la liber­té comme sa condi­tion de pos­si­bi­li­té. Gou­ver­ner selon le prin­cipe du mar­ché ne signi­fie pas gou­ver­ner contre ou mal­gré la liber­té, mais gou­ver­ner par la liber­té, c’est-à-dire faire inter­fé­rer acti­ve­ment sur l’espace de liber­té lais­sé aux indi­vi­dus pour qu’ils en viennent à se confor­mer d’eux-mêmes à cer­taines normes.

Le para­doxe de la défi­ni­tion de la liber­té dans le cadre de la gou­ver­ne­men­ta­li­té libé­rale est sous nos yeux : non seule­ment la notion de liber­té est com­plè­te­ment asser­vie au dik­tat éco­no­mique, mais la source de sa propre affir­ma­tion est aus­si celle de sa néga­tion. Il y a, dit Fou­cault, dans le libé­ra­lisme un rap­port de production/destruction de liber­té que l’on pour­rait appe­ler « libé­ra­lisme sans liberté ».

Une telle ana­ly­tique du gou­ver­ne­ment pose la ques­tion déter­mi­nante pour notre géné­ra­tion à savoir quel type de liber­té est enca­dré, pro­duit et orga­ni­sé par l’action gou­ver­ne­men­tale. Cette pro­duc­tion de liber­té sera la stra­té­gie des classes domi­nantes pour la construc­tion de leur propre hégé­mo­nie éco­no­mique, poli­tique et cultu­relle sur l’ensemble de la socié­té occi­den­tale. C’est ain­si que la par­tie la plus riche de la popu­la­tion a construit un monde à sa propre image.

  1. M. Fou­cault, « La gou­ver­ne­men­ta­li­té », Dits et écrits, vol. III, Gal­li­mard, 1993.
  2. P. Dar­dot, Chr. Laval, La nou­velle rai­son du monde, essai su la socié­té néo­li­bé­rale, Paris, La décou­verte poche, 2009.
  3. M. Laz­za­ra­to, La fabrique de l’homme endet­té, essai sur la condi­tion néo­li­bé­rale, édi­tions Amster­dam, 2011.
  4. I. Ber­lin, Éloge de la liber­té, Cal­mann-Lévy, 1988.
  5. Ibid.
  6. F. Gros, Le prin­cipe sécu­ri­té, Paris, Gal­li­mard, 2012, p. 218.
  7. Chr. Laval, L’homme éco­no­mique, essai sur les racines du néo­li­bé­ra­lisme, Paris, Gal­li­mard, 2007.
  8. F. Gros, Le prin­cipe sécu­ri­té, Paris, Gal­li­mard, 2012, p. 219.
  9. J. Ben­tham, Pan­op­tique, tra­duit par Chr. Laval, Mille et une nuits, 2002.
  10. M. Fou­cault, Sur­veiller et punir, Paris, Gal­li­mard, 1975.
  11. T. Berns, Gou­ver­ner sans gou­ver­ner, pour une archéo­lo­gie de la sta­tis­tique, Paris, PUF, 2011.
  12. M. Fou­cault, Nais­sance de la bio­po­li­tique, Paris, Gallimard/Seuil, 2004.

Tosi


Auteur

philosophe, animateur au Ciep-MOC de Bruxelles