Skip to main content
Lancer la vidéo

La joie comme boussole

Numéro 3 Avril 2026 par La rédaction

avril 2026

Des chants des ouvrières lors des occupations d’usines et des mouvements de grève dans les années 1970 – 1980 à la danse de Bad Bunny à la mi-temps du SuperBowl aux États-Unis à la mi-février en passant par les carnavals, toutes ces manifestations joyeuses, décalées et subversives témoignent de cette nécessité de créer des moments où la puissance des dominant·es […]

Éditorial

Des chants des ouvrières lors des occupations d’usines et des mouvements de grève dans les années 1970 – 1980 à la danse de Bad Bunny à la mi-temps du SuperBowl aux États-Unis à la mi-février en passant par les carnavals, toutes ces manifestations joyeuses, décalées et subversives témoignent de cette nécessité de créer des moments où la puissance des dominant·es est remise en question. On pense aussi, tout récemment, à ces images, quand bien même générées par l’IA, d’une personne déguisée en doigt d’honneur ou d’un viking dans une baignoire à roulettes qui se font courser par les agent·es d’ICE à Minneapolis et qui disent le désir, le besoin d’un militantisme joyeux et résistant.

Le concept de joie qui a été élaboré par le philosophe Baruch Spinoza au XVIIe siècle n’est pas qu’une émotion, mais un accroissement de notre capacité à affecter et à être affecté·es. Elle rend capable de nouvelles choses, avec d’autres ; elle est une éthique qui allie désir et bonheur. Malgré le froid, les Ukrainien·nes se réunissaient pour faire la fête, pour transformer la peur en joie et la menace russe en puissance collective. Par leurs chants et leurs danses, iels ébranlaient leurs assaillants tout en se laissant emporter par l’énergie vibrante de leur propre résistance. Les femmes qui, à partir de 1981, ont lutté durant 19 ans contre l’installation de missiles nucléaires sur la base de la RAF à Greenham Common, ont surement ressenti la même force lorsqu’elles ont démonté plus de 5 kilomètres de clôture, déguisées en sorcières lors d’une action à Halloween, face aux cordons policiers affectés. Il faut les déstabiliser et éviter ces confrontations qu’iels veulent nous imposer en organisant leurs débats dans nos quartiers à grand renfort de cordons policiers et de militant·es amené·es en car depuis leurs bastions. Car notre résistance peut et doit être autre… décentralisée, militante, imprévisible et joyeuse. Ici, ailleurs, nos slogans décalés, une Palestinian Circus School à Gaza, les caceroladas, ou concert de casseroles, espagnoles et latino-américaines, une Dyke Pride, nos imaginaires collectifs et solidaires peuvent être des armes puissantes contre la sidération.

Cette joie militante, c’est ce qui pourra faire trembler les fachés facheux au pouvoir, elles et eux qui n’ont de cesse de nourrir nos affects tristes, pour rester avec Spinoza qui fut repris par Deleuze. Ces affects tristes diminuent notre puissance d’agir et freinent nos efforts de solidarité au quotidien, instillent la peur et nous poussent à l’individualisme et au repli. Et c’est exactement sur ce terrain que jouent Georges-Louis Bouchez, Clarinval et autre Galant pour mener leur guerre culturelle, orchestrer leur vendetta contre les APE ou multiplier leurs saillies contre les médias publics. Elles et eux qui s’acharnent à nous diviser, à criminaliser celleux qu’iels ont fragilisé·es, à décortiquer nos droits nationaux et internationaux. Iels se rêvent en caïds à l’instar du grand frère étatsunien, mais n’agissent qu’en petits vassaux dociles ; iels crient au génie quand Israël dégomme à coups de bipeur et s’indignent à l’énoncé du mot génocide. Pour les contrer, il nous faut opposer autre chose : créer de nouveaux imaginaires, des discours émancipateurs et porteurs de valeurs qui parlent à toustes, mais surtout aux premier·es visé·es et touché·es par les politiques réactionnaires à l’œuvre.

Loin de cette pureté militante qui nous paralyse et empêche la transformation collective, sollicitons carla bergman et Nick Montgomery. Dans leur Joie militante, iels proposent des pistes pour lutter contre ce qu’iels nomment l’Empire : un régime de destruction organisée sous lequel nous vivons aujourd’hui et dont l’objet premier est de garantir le bonheur des hommes blancs bourgeois tout en cherchant à accaparer l’ensemble du vivant, et à écraser ainsi toute forme d’autonomie. Iels mettent en évidence les liens essentiels entre résistance et épanouissement. C’est en nous logeant dans les interstices, en nous positionnant à la marge, en ouvrant la parole et l’espace aux personnes concernées que nous pourrons nous empouvoirer pour développer notre habileté à rester réactif·ves et cultiver notre imagination face aux situations mouvantes auxquelles nous sommes confronté·es.

Dans la résistance joyeuse et la mobilisation, nous sortons de cette sidération dans laquelle nous plongent les réseaux sociaux, les discours d’extrême droite et notre monde qui gronde. Iels nous ont volés nos mots et nos valeurs, nous font croire que la guerre, c’est la paix, que la liberté ne peut être qu’individuelle, iels s’échinent à nous diviser, entre bon·nes et mauvais·es malades, chômeur·euses, travailleur·euses : liste à compléter à votre guise. Tout à leur aigreur d’avoir dû ronger leur frein dans l’opposition durant de si longues années, nos gouvernant·es actuel·les, enfin au pouvoir, saisissent leur chance pour démonter tout ce qui peut l’être : de l’ensemble de nos conquis sociaux à notre confiance en des valeurs progressistes de solidarité et de société égalitaire. C’est dans l’action collective que l’on sent, que l’on vibre, que l’on voit que l’on n’est pas seul·es, mais au contraire nombreux·ses.

Au cours de l’événement organisé pour fêter nos 80 ans, nos codirectrices ont appelé à la mobilisation, dans l’enthousiasme et la joie d’être porteur·euses de projets d’émancipation pour notre société. Nous sommes déterminé·es à agir et à mobiliser, partout où ça compte : dans nos pages comme sur le terrain. Ainsi, nous ouvrons notamment une nouvelle rubrique intitulée « vivre la prison » où vous découvrirez les voix, les mots, les vécus de personnes incarcérées ou de celles qui les accompagnent. Ainsi, nous laisserons la plume à une série de travailleur·euses sociaux·ales qui, depuis des mois, construisent collectivement un dossier sur ce qu’iels vivent sous régime « Arizona ». Ainsi, fort·es de ce portevoix que constituent nos pages, à notre petite mesure, nous choisissons de donner à voir ce qui importe, à savoir le vécu de celles et ceux qui œuvrent au quotidien pour un monde plus solidaire tout comme de celles et ceux qui le subissent dans leurs corps et leurs esprits.

La rédaction


Auteur

La Revue Nouvelle
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.