La Grande Guerre chez les jeunes belges et européens
Comment les jeunes européens se représentent-ils la Grande Guerre à l’heure des commémorations de son centenaire ? La guerre a‑t-elle encore un sens et un impact sur leurs attitudes et émotions ? C’est à ces questions qu’une équipe multidisciplinaire de chercheurs de l’université catholique de Louvain et de l’université libre de Bruxelles a voulu répondre au cours de ces quatre années 2014 – 2018, au moyen de théories et de méthodes issues de la psychologie sociale.
Leurs recherches voient le jour à la croisée de deux projets consacrés à l’étude de la Grande Guerre. Le premier, financé par Belspo, a pour but d’étudier de manière pluridisciplinaire la mémoire et l’expérience belge de la Grande Guerre : « Reconnaissance et ressentiment. Expérience et mémoire de la Grande Guerre en Belgique ». Il a donné lieu à des travaux historiques à partir du dépouillement d’archives administratives et privées et à des analyses littéraires redécouvrant et mettant à l’honneur des romans sur la guerre. Il a aussi suscité des enquêtes auprès de divers publics : des groupes scolaires afin de saisir les effets de la visite d’expositions sur la Première Guerre mondiale et des étudiants pour cerner leurs représentations de ce conflit. Ce premier projet s’articule à un second, d’envergure internationale, issu de l’action COST IS1205 Social Psychological Dynamics of Historical Representations in the Enlarged European Union. Il consiste en une grande collecte de données au moyen d’une large enquête par questionnaire auprès d’étudiants en histoire et en sciences sociales de dix-huit à vingt-et-un ans issus de vingt-trois pays du nord et du sud, de l’est et de l’ouest de l’Europe. C’est principalement sur les résultats de cette dernière enquête que reposent les trois études de cette équipe multidisciplinaire présentées ici.
Ces trois études s’ancrent dans la perspective théorique des représentations sociales qui consiste en une approche de la psychologie sociale visant à intégrer les conditions historiques, culturelles et macrosociales dans la compréhension des phénomènes psychosociaux. D’une part, elle considère les représentations sociales comme un ensemble de connaissances et de concepts partagés, conçus comme existants à travers les esprits plutôt qu’à l’intérieur de ceux-ci. D’autre part, l’impact du contexte historique, politique, social et culturel sert de facteur explicatif pour l’origine, la force et la persistance de ces représentations. L’objectif visé par une telle approche dans le cadre de ces trois études porte sur les représentations de la Grande Guerre partagées par les jeunes européens.
La Grande Guerre en Europe : élites responsables, peuples victimes
Dans la première étude, intitulée « Greedy Elites and Poor Lambs. How young Europeans remember the Great War », les étudiants interrogés ont été amenés à classer par ordre d’importance quatorze raisons potentielles du déclenchement de la Grande Guerre. Les résultats obtenus mettent en évidence l’existence d’un consensus au niveau européen. En effet, le déclenchement de la guerre est attribué aux dirigeants des nations belligérantes, alors que la responsabilité des populations est minimisée. Ce consensus est largement partagé parmi ces jeunes générations ; en outre, il est exprimé dans tous les pays. Cela signifie qu’il ne dépend pas du statut que les pays détenaient pendant la guerre : un statut neutre (comme la Belgique), celui de belligérant du côté des forces alliées (principalement, France, Grande-Bretagne, États-Unis) ou encore celui de belligérant rattaché aux Empires centraux (comme l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie). Un tel consensus, exprimé tant à l’Est qu’à l’Ouest, apparait, dès lors, comme n’étant pas influencé par l’histoire particulière de ces pays au cours du XXe siècle, ni par leur évolution politique récente1.
Cette opposition entre élites responsables et peuples innocents que traduisent les représentations de la Grande Guerre chez les jeunes européens a quelque chose d’intrigant. Recourant aux travaux antérieurs de psychologues sociaux2, les auteurs de cette étude suggèrent que la Grande Guerre fonctionnerait toujours actuellement comme un récit fondateur en négatif de l’intégration européenne, à l’avidité des puissants et aux nationalismes, s’opposerait l’idée d’une Europe des peuples articulée autour de la valeur de paix. Une telle représentation de la Première Guerre mondiale comme formant le contrepoint ou encore le repoussoir sur lequel l’Europe se serait bâtie non sans soubresauts — on pense ici à la Seconde Guerre mondiale, mais aussi aux guerres dans les Balkans, tributaires de manière lointaine de recompositions territoriales issues de la Première Guerre — serait largement répandue dans la société, sous des formes diverses et de manière diffuse.
Une interprétation parallèle suggère que cette manière de se représenter la Grande Guerre constituerait une stratégie permettant de protéger une idée sociale positive, la paix ou encore le désir de paix, en s’assimilant aux peuples innocents et en attribuant toute la responsabilité aux élites. Il est remarquable de constater que cette « lecture » du passé rejoint de nombreuses préoccupations actuelles qui accusent un écart croissant entre la majorité de la population et une minorité de nantis. De manière générale, les inégalités économiques et salariales commencent à nouveau à croitre dans les sociétés européennes, et la défiance à l’égard des élites tenues pour responsables augmente.
La Grande Guerre en Europe : souffrances et malheurs versus armes et traités
La deuxième étude, dénommée « 100 Years After : What is the Relation Between Pacifist Attitudes and Social Representations of the Great War ?3 », s’intéresse au contenu des représentations venant spontanément à l’esprit des jeunes européens, étudiants en sciences sociales, lorsqu’ils pensent à la Grande Guerre. Dans un premier temps, il leur a été demandé de noter les cinq premières idées qui surgissent à l’évocation de ce conflit. Dans un second temps, les attitudes pacifistes des jeunes participants ont été appréhendées au moyen d’un questionnaire. Après un long travail de traduction et d’analyse de contenu, les chercheurs ont mis en évidence la présence de deux grandes classes de représentations. La première accentue les manifestations concrètes de la guerre (par exemple, la boue, le froid, la douleur) et les évaluations négatives du conflit (telles que la peur, le gâchis, l’absurdité). La seconde grande classe d’associations mentales est de type analytique : elle porte sur les conséquences du conflit (traités, réaménagements territoriaux…) ainsi que sur les armes employées (bombes, obus, chars…) et les acteurs principaux (hommes politiques, États, alliances politiques ou étatiques…).
À la différence de la première classe, le contenu de la seconde classe de représentations est nettement moins émotionnel. En effet, aucun terme issu de cette catégorie ne lui est rattaché, de même qu’aucune évaluation négative du conflit ne lui est associée. De telles représentations neutres et distanciées ressemblent à celles que formulent les historiens ou encore les experts militaires.
En ce qui concerne la répartition parmi les différents groupes d’étudiants, on constate que les plus pacifistes et les femmes adhèrent de manière massive à la première classe de représentations, celles au contenu émotionnel plus marqué, alors que les participants les moins pacifistes et les étudiants en histoire soutiennent davantage la seconde classe d’associations liées à la guerre. Cette répartition correspond à des résultats déjà observés dans des études précédentes. En effet, les personnes les plus pacifistes tendraient à concevoir la guerre de manière plus négative, mais également plus concrète que leurs homologues moins pacifistes, car cela leur donne l’impression d’avoir une prise sur le conflit.
Néanmoins, ces résultats suggèrent, de manière globale, qu’un cadre d’interprétation commun sous-tend une vision du conflit de nature pacifiste. Tant les représentations davantage concrètes et émotionnelles, car liées au ressenti de la guerre dans son inhumanité et son absurdité — la première classe ci-dessus nommée —, que les représentations plus analytiques et rationnelles, liées à la conduite du conflit et à sa résolution, visent une conviction fondamentale : le souci de la paix et de son maintien.
Les psychologues travaillant sur les représentations historiques et sur les mémoires à long terme font remonter ce souci de paix à la vague pacifiste qui a émergé il y a cent ans, dans les années 1920. Les représentations actuelles, partagées par les jeunes européens, s’apparentent à ce que René Rémond[R. Rémond (1984), « Le pacifisme en France au XXe siècle. Autres Temps », Les cahiers du christianisme social, 1(1), p. 7 – 19.]] puis Galit Haddat4 ont décrit comme ayant conduit au développement du courant pacifiste : « Comme l’appel à coopérer avec l’ennemi est peu susceptible d’être entendu, ce sont les horreurs de la guerre qui sont invoquées dans une tentative de “visualiser” la violence guerrière »5. Les attitudes pacifistes actuelles et celles des années 1920 et 1930 partageraient ainsi le même fondement.
La Grande Guerre en Belgique : absence de références nationales
La troisième étude, présentée sous l’intitulé « Social Representations & Pacifist Attitudes : The Belgian Case »6, s’intéresse particulièrement au cas belge. Elle applique la même méthodologie que pour la deuxième étude, cette fois à un échantillon de cent-septante étudiants francophones de Belgique de première année de baccalauréat en psychologie. Les questions ont porté sur les cinq premières idées qui leur venaient à l’esprit à la pensée de la Première Guerre mondiale. Les participants ont également été invités à remplir une échelle mesurant leur niveau d’attitudes pacifistes7.
Une conclusion particulière de cette étude concerne l’absence de prisme d’interprétation à l’échelle nationale. À l’exception du mot « massacre », qui renvoie très probablement aux massacres des civils commis en aout 19148, aucune mention n’a été faite de l’expérience belge de la Première Guerre mondiale. Ce résultat semble à première vue surprenant étant donné la spécificité de l’expérience belge de la guerre, à savoir son refus de laisser passer les troupes de l’Empereur allemand désireuses d’atteindre Paris au plus vite et l’occupation consécutive de la presque totalité du territoire par une armée ennemie, et le prestige relatif que le pays en a tiré9. Ainsi, aucun nom de ville ou de personnage directement lié à la Belgique n’a été cité par les étudiants. Ce schéma suggère que les représentations de la Première Guerre mondiale en Belgique francophone ne sont pas ancrées dans un prisme national.
Divers phénomènes expliquent l’absence de ce prisme national dans les représentations du conflit. Le premier est lié à la distance temporelle des évènements. Plusieurs générations séparent les participants à cette étude de la Grande Guerre qui ne relève donc plus de la mémoire transmise par ceux qui ont connu le conflit ou leurs descendants capables de raconter des histoires vécues (mémoire communicationnelle). La connaissance de la Première Guerre mondiale repose aujourd’hui sur la mémoire culturelle, inscrite dans les documents, les sites historiques, les rites et les cérémonies. Ce type de mémoire se transmet par l’école, les livres, les médias, les films, les séries télévisées et peut-être aussi les jeux vidéo10. Un deuxième élément tient au fait que les manuels scolaires en Belgique n’accordent que peu de place à l’histoire nationale, mais l’insèrent dans l’histoire du continent européen et du monde. Il s’agit là d’une raison déterminante dans le manque de références nationales pour la connaissance de la guerre. Cette remarque vaut tant pour les jeunes Belges francophones que néerlandophones pour lesquels plusieurs études ont été menées[Voir les études de psychologues et d’historiens de la KULeuven : Van Havere T., Wils K., Depaepe F., Verschaffel L., Van Nieuwenhuyse K. (2017), « Flemish students’ historical reference knowledge and narratives of the Belgian national past at the end of secondary education », London Review of Education, 15(2) DOI et Van Nieuwenhuyse K., Wils K. (2015), « Historical Narratives and National Identities. A Qualitative Study of Young Adults in Flander », Revue belge d’histoire contemporaine, 45 (4), p. 40 – 73.]].
En outre, une guerre mondiale, considérée comme encore plus importante étant donné son ampleur et les crimes de masse qu’elle a engendrés, en particulier l’extermination des Juifs d’Europe, a eu lieu entretemps. On peut donc supposer que la plupart des jeunes belges n’ont qu’une connaissance limitée et moins fine du premier conflit mondial qui est, à leurs yeux, moins pertinent que le second dans le contexte actuel.
À ce phénomène s’ajoute enfin une certaine globalisation de la mémoire. Cette globalisation, portée par l’émergence de nouveaux moyens de communication et d’accès au savoir, crée une forme d’homogénéisation de la culture et de l’information. Dans de nombreux cas, cette évolution de la relation des peuples avec le passé conduit à une homogénéisation de leurs représentations de l’histoire. Cet effet est particulièrement pertinent dans le cas des échantillons spécifiques que nous avons étudiés : les étudiants universitaires sont potentiellement plus fréquemment en contact avec d’autres Européens que les jeunes du même groupe d’âge. Il faut y voir une conséquence des programmes d’échanges de type Erasmus et de leur plus grande maîtrise des langues étrangères.
Conclusion
Au bilan de ces trois études, on peut affirmer qu’à l’heure de la clôture des commémorations de son centenaire, la Première Guerre mondiale semble toujours jouer un rôle important dans les représentations de l’histoire des jeunes européens. Elle est considérée non seulement comme le deuxième évènement le plus important de l’histoire du monde11, mais elle servirait également de grand récit fondateur à l’intégration européenne et influencerait les attitudes pacifistes actuelles. Des nombreuses leçons que nous pouvons tirer de la Première Guerre mondiale, celles-ci ne sont pas les moins précieuses. C’est ce que montrent ces quatre années de commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale : tant la référence à l’Europe comme union des États et des peuples européens que celle à la paix comme message transcendant toutes les velléités nationalistes et bellicistes ont fait l’objet de toutes les attentions sur le plan politique, mais aussi historique, à travers de grandes expositions notamment.
- P. Bouchat, L. Licata, V. Rosoux, C. Allesch, H. Ammerer, M. Bilewicz… O. Klein (sous presse), « Greedy Elites and Poor Lambs, How Young Europeans Remember the Great War », Journal of Social and Political Psychology.
- Liu et al. (2005), « Social representations of events and people in world history across 12 cultures », Journal of Cross-Cultural Psychology, 36(2), p. 171 – 191.
- Bouchat, L. Licata, V. Rosoux, C. Allesch, H. Ammerer… O. Klein (sous presse), « 100 Years After : What is the Relation Between Pacifist Attitudes and Social Representations of the Great War ? », Peace and Conflict : Journal of Peace Studies.
- G. Haddat (2012), Ceux qui protestaient, Paris, Les Belles Lettres.
- R. Amossy (2012), [« Haddad, Galit. 2012. 1914 – 1919. Ceux qui protestaient (Paris, Les Belles Lettres)»->https://bit.ly/
2CbryNx], Argumentation et analyse du discours, 9. - P. Bouchat (2017), « Social Representations & Pacifist Attitudes : The Belgian Case, In P. Bouchat, From the Trenches to Europe : Do Memories of the Great War Shape Contemporary Pacifist Attitudes ? », Unpublished Ph.D Thesis., université libre de Bruxelles.
- N. Van der Linden, C. Leys, O. Klein & P. Bouchat (2017), Are attitudes toward peace and war the two sides of the same coin ? Evidence to the contrary from a French validation of the Attitudes Toward Peace and War Scale, PloS one, 12(9): e0184001.
- Voir La Revue nouvelle, « Première Guerre mondiale. L’histoire au présent », aout 2014, p. 25 – 54.
- Elle tire son prestige du fait d’avoir résisté aux Allemands. Il a été mitigé par la suite car la petite armée belge — une conscription obligatoire récente, une mobilisation tardive et un recrutement en partie empêché par l’invasion allemande — n’a pas pris part aux offensives les plus meurtrières, le roi Albert ayant cherché à préserver son armée. Voir L. De Vos, De Eerste Wereldoorlog. Over de aanloop, het verloop en de nasleep van de Grote Oorlog, Leuven, Davidsfonds, 2003.
- Sur la distinction entre mémoire communicationnelle et mémoire culturelle, voir A. Assmann (2008), « Transformations between History and Memory », Social Research, 75 (1), p. 49 – 72.
- Voir J. Liu et al. (2005).
