La gestion du coronavirus par le Japon
La pandémie de coronavirus, partie de Wuhan au centre de la Chine fin novembre, a traversé la mer du Japon sans obstacle : l’archipel est devenu, dès le 16 janvier 2020, le deuxième pays à être affecté hors du lieu d’apparition de la maladie. Le 20 janvier, ce fut le tour de la Corée du Sud, avant que […]
La pandémie de coronavirus, partie de Wuhan au centre de la Chine fin novembre, a traversé la mer du Japon sans obstacle : l’archipel est devenu, dès le 16 janvier 2020, le deuxième pays à être affecté hors du lieu d’apparition de la maladie. Le 20 janvier, ce fut le tour de la Corée du Sud, avant que l’épidémie s’étende à travers le continent européen1. Les pays asiatiques, comme d’autres pays dans le monde, ont été lents à répondre à l’épidémie et, à posteriori, on a l’impression que tous les voisins de la Chine ont été pris au dépourvu… On a même le sentiment que, dans un premier temps, ils étaient un peu perdus.
Ce n’est que lorsque président chinois M. Xi Jinping a décrété un confinement strict et total de la ville de Wuhan que les pays voisins touchés ont commencé à bouger. Leurs réactions peuvent être regroupées dans la catégorisation synthétique suivante : les pays qui ont préconisé un confinement général à l’image de Wuhan, parfois en recourant même à la force publique pour assurer son respect, en traquant les foyers (clusters) de la pandémie pour phagocyter le coronavirus, avec un recours limité à l’usage des tests ; les autres pays, peu nombreux, incluant notamment la Corée, Singapour, Hongkong et Taïwan, qui ont choisi de ne pas confiner leur population tout en développant une recherche acharnée des cas contaminés, accompagnée d’un dépistage du virus à grande échelle.
Dans ce panorama, Tokyo apparait constituer un cas exceptionnel et le Premier ministre M. Shinzo Abe a été sévèrement critiqué pour n’avoir réagi que lentement. Il n’a, en effet, pas fermé les frontières du pays, malgré l’augmentation soutenue dès la fin janvier du nombre de cas. Il a également été critiqué pour sa gestion de la crise du bateau de croisière Diamond Princess, mis en quarantaine dans le port de Yokohama.
Ainsi, sans qu’il ne se soit résolu à prendre des mesures de confinement extrêmes ni à généraliser les tests de dépistage, au vu des données disponibles sur les ravages causés par la pandémie, le Japon reste parmi les pays qui ont souffert le moins du coronavirus. Cela continue d’intriguer de nombreux observateurs, surtout les journalistes intéressés par le Pays du Soleil levant : quel est le « secret japonais » ?
Pour tenter de répondre à cette question, nous allons voir comment le Japon a réagi à cette pandémie, les moyens qu’il a utilisés et les résultats obtenus en comparaison avec ses voisins et d’autres pays du même niveau de développement.
La prééminence de l’agenda politique d’Abe
Aux premiers temps de l’apparition du virus, on n’a apparemment pas pris les choses « très au sérieux2 » aussi bien au Japon qu’ailleurs dans le monde. L’intérêt n’est arrivé qu’après que Pékin a décidé d’isoler les 11 millions d’habitants de Wuhan3 et la suspension des vols et des flux humains avec l’étranger.
Au Japon, même après ce premier choc et les premiers cas de contamination, le gouvernement est resté muet, prenant un temps avant de réagir. Les critiques avancent que la lenteur était « sciemment » entretenue pour au moins trois raisons : sauver les jeux olympiques prévus en juillet 2020, réaliser la visite (tant attendue) du président chinois M. Xi Jinping au Japon et maintenir le fonctionnement de l’appareil économique.
Les jeux olympiques : le Japon a investi énormément dans cet évènement et a défendu le maintien des olympiades jusqu’à la dernière minute. Le Premier ministre, M. Abe, a persisté jusqu’à ce que des pays comme le Canada et les États-Unis déclarent ne pas pouvoir participer aux olympiades de Tokyo à cause du virus.
En fait, M. Abe souhaitait faire de l’évènement un succès — à l’image des Jeux de 1964 —, un moyen de renforcer son legs historique et un atout pour réaliser l’objectif numéro un de son agenda politique : l’amendement de la Constitution de 1947 dont il considère qu’elle ne correspond plus à l’époque actuelle.
La visite de Xi Jinping : M. Abe est parmi les rares dirigeants japonais à faire de la politique étrangère un outil de sa stratégie de gouvernement, il croit que sans une diplomatie active, le Japon ne peut prétendre à occuper une place politique au niveau international comparable à son poids économique. Ce faisant, il entend résoudre les problèmes, hérités de la Seconde Guerre mondiale, qui opposent le Japon à ses voisins : la Chine, les deux Corée et la Russie.
Il faut noter que les relations politiques avec la Chine sont très tendues depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir et, surtout, depuis la nationalisation d’un groupe d’ilots par le Japon en 2012. Ces tensions ont connu un début d’apaisement avec l’arrivée du président Trump à la Maison Blanche, par « son génie politique » consistant à se mettre tout le monde à dos, ses alliés comme ses ennemis, avec sa stratégie « America first ! ». Par la force des choses, les deux pays voisins, qui sont en forte compétition dans la zone et qui se regardaient en chiens de faïence sur de nombreux sujets, ont vu leurs intérêts converger. Cette convergence a encore été renforcée lorsque le Transpacific Partnership (TPP), conçu pour isoler Pékin et contrer son influence grandissante dans la région, a été avorté par le retrait des États-Unis de l’accord. Dans ce contexte, M. Abe qui n’a cessé de courtiser Xi Jinping avait fondé l’espoir de pouvoir remettre sur les rails les relations entre les deux pays durant la visite d’État prévue à Tokyo en avril 2020 — la première visite d’un dirigeant chinois sur le sol japonais depuis dix ans.
Maintenir l’appareil économique en fonction : la réussite des jeux olympiques est vue par les responsables japonais comme un important catalyseur pour relancer l’économie déjà en difficulté4 à travers la stimulation de la demande, de l’investissement et l’encouragement du tourisme. Dans cette équation économique, la Chine représente un élément essentiel, aussi bien au niveau des échanges de marchandises, des investissements que du tourisme. Pour ce dernier secteur5, dont Tokyo compte tirer grand profit durant les Jeux, les Chinois constituent le premier client avec 10 millions de visiteurs par an.
De plus, eu égard aux relations très étroites liant le patronat japonais et le Parti libéral démocrate (LDP)6, ce dernier ne saurait entreprendre des actions qui puissent nuire à leur entente. Aussi n’est-ce sans doute pas un hasard si le ministère de la Revitalisation économique et celui chargé de la gestion du coronavirus sont chapeautés par la même personne, en l’occurrence M. Yasutoshi Nishimura.
Les trébuchements du Premier ministre
Mais les calculs politiques de M. Abe ne sont pas du gout des Japonais qui ont assisté mécontents à l’augmentation du nombre de personnes infectées par le coronavirus face à un gouvernement qui donnait l’impression d’être dépassé par les évènements. Cette situation qui rappelle à certains les pires moments de la crise de Fukushima a commencé à inquiéter celles et ceux qui se sont trouvés impliqués dans la gestion du coronavirus au jour le jour, particulièrement le corps médical et les gouverneurs de préfectures. Cette inquiétude s’est ensuite muée en pression sur le gouvernement. La gestion « catastrophique » du dossier du bateau de croisière Diamond Princess, dont la majorité des voyageurs étaient des étrangers, a exposé le Japon à la critique internationale et a augmenté la pression sur l’administration Abe : le bateau était devenu un véritable « incubateur de virus » et l’opération s’est soldée par 765 infections parmi les 3711 personnes à bord soit (19%)7 et 13 décès.
L’annonce, début mars, du report de la visite de Xi Jinping à Tokyo, en raison de la pandémie du coronavirus, suivie, le 24 mars, de la décision du Comité international olympique de reporter les jeux olympiques de juillet 2020 ont été fatales à la stratégie de M. Abe, ne laissant aucune place à davantage de tergiversations.
La possibilité de déclarer l’état d’urgence n’existait pas au Japon. Le parti LDP du Premier ministre a bien tenté, en mars 2018, de la glisser dans la proposition visant à amender l’article 9 de la Constitution nipponne pour clarifier, entre autres, le rôle des forces d’autodéfense8. Le Premier ministre cherchait alors à introduire ce principe dans l’arsenal juridique nippon pour se donner le pouvoir de réaction surtout à l’occasion de crises stratégiques qui peuvent surgir dans la volatile région environnante. Mais le projet a été repoussé par des scandales impliquant les membres du gouvernement et M. Abe lui-même à la fin de 2018 et durant 2019, pour être ressorti des cartons à l’occasion de la pandémie de coronavirus. L’urgence de la lutte contre cette pandémie a, en effet, remis sur le devant de la scène politique la nécessité d’une telle loi, dans un contexte où aucun politique ou commentateur ne pouvait s’y opposer franchement sans courir le risque d’être rejeté par les citoyens. Ainsi, le 13 mars, M. Abe a fait passer à la Diète la « loi d’urgence pour agir contre le Covid-19 », qui réalise la vieille aspiration de LDP et s’octroie de la sorte des pouvoirs étendus en tant que chef du gouvernement9.
Le mécontentement populaire et la déconnexion du parti au pouvoir
Malgré le vote de la loi, les autorités ont continué à tergiverser en argüant que la situation sanitaire n’était pas suffisamment grave pour recourir à cet arsenal juridique et fermer les frontières du pays. Derrière cette argumentation, il n’était pas difficile pour les critiques de deviner que les priorités de l’exécutif nippon sont différentes de celles de l’homme de la rue qui s’inquiète des informations provenant de la Corée et de la Chine voisines qui luttent avec acharnement pour stopper la pandémie.
Les partis d’opposition, divisés et très faibles, arrivent difficilement à se faire entendre et ce, d’autant plus qu’au sein du LDP, rares sont les voix dissonantes qui osent discuter ou mettre en cause la politique d’Abe. M. Masuzoe10, ancien membre du parti et ancien ministre d’Abe, n’est pourtant pas allé par quatre chemins en attribuant la responsabilité de l’inaction du gouvernement au président du Parti. La gestion de la pandémie est, à le suivre, « fort désastreuse » parce que M. Abe est resté trop longtemps au pouvoir et que « tous les ministres sont sous son emprise. Ils ne peuvent pas prononcer un mot contre lui. » « C’est un problème structurel de l’administration Abe », ajoute-t-il.
En effet, le LDP a presque monopolisé le pouvoir depuis le milieu des années 1950, en raison notamment d’un rôle politique très actif et d’un foisonnement de critiques et d’autocritiques. Cette tradition a été battue en brèche par l’arrivée d’hommes très forts, tels que l’ancien Premier ministre Jun’ichi Koizumi11 dont Shinzo Abe est le disciple, et par le recul concomitant du rôle des factions en son sein. À présent, le parti est devenu une simple courroie de transmission des instructions de son président, ayant perdu tout pouvoir de contester ses instructions.
La fermeture des écoles et le report des JO
Malgré l’évolution de l’attitude internationale quant à la tenue des jeux olympiques, à la suite des sorties insistantes des responsables olympiques à travers le monde évoquant la possibilité d’annuler les JO12 de Tokyo, on continuait à Tokyo d’affirmer urbi et orbi qu’il n’était pas question d’un changement dans la politique de lutte contre le virus. Le 12 mars, un coup terrible est venu de la Maison Blanche, avec la déclaration du président américain suggérant de reporter les jeux olympiques de Tokyo d’une année. Cette déclaration vexatoire a fait l’effet d’une bombe pour les dirigeants japonais, d’autant qu’elle est survenue le jour même de l’allumage de la flamme olympique sur le site antique d’Olympie en Grèce. Tokyo a été prise complètement au dépourvu malgré les assurances « diplomatiques » en provenance de Washington.
M. Abe a profité de la fin de l’année scolaire pour demander la fermeture des écoles dans tout le pays à partir du 1er mars jusqu’à la rentrée scolaire le 6 avril. Par cette décision, il voulait faire passer un message au CIO selon lequel il était prêt à prendre des décisions importantes pour contrôler le virus et rassurer la communauté sportive internationale. Le 4 avril, le Premier ministre a prolongé la fermeture scolaire jusqu’au 31 mai. Cette décision d’Abe constitue un autre message, destiné à ses compatriotes et visant à les assurer qu’il mettait tout en œuvre pour protéger leurs enfants. Ce changement d’attitude s’inscrit, en effet, dans le contexte d’une détérioration de sa cote de popularité. Un sondage Kyodo News réalisé du 10 au 13 avril a montré que le taux de soutien pour Abe a perdu 5,1 points par rapport au mois de mars pour se fixer à 40,4%. Parmi les raisons de cette chute, 80% des personnes interrogées ont indiqué qu’Abe a déclaré l’état d’urgence trop tard.
Les spéculations insistantes de fin février-début mars sur la question de la tenue ou du report des JO de Tokyo se sont accompagnées par ailleurs d’une augmentation de cas de contamination et de l’accélération de la circulation du virus qui a touché presque toutes les régions du Japon. Mais le pays continuait de garder les frontières ouvertes et ce n’est que le 5 mars que Tokyo a annoncé l’application de la quarantaine aux touristes en provenance de Chine et de Corée, décision qui a été étendue le 16 mars aux visiteurs en provenance de certaines régions d’Italie, d’Espagne, de Suisse et d’Islande. Dans le sillage du refus de nombreux clubs olympiques étrangers de participer aux JO, le Japon et le Comité international olympique ont indiqué, le 24 mars, qu’ils étaient d’accord pour reporter les jeux à 2021. Le 31 mars, le CIO a indiqué que les jeux olympiques se dérouleront du 23 juillet au 8 aout 2021 et qu’ils garderont leur nom de Tokyo 2020.
La montée de Mme Yuriko Koike
Dès le lendemain de l’annonce du report des jeux, Mme Yuriko Koike, gouverneure de Tokyo, qui était derrière M. Abe en défendant avec acharnement leur maintien, est remontée en première ligne en « appelant le gouvernement à prendre ses responsabilités » pour déclarer l’état d’urgence. En même temps, elle a fait une sortie remarquée avertissant que la ville de plus de 14 millions d’âmes était « dans une phase critique avant une explosion possible ». La seule solution pour éviter la fermeture totale de Tokyo était de respecter la distanciation sociale, aussi a‑t-elle appelé les résidents à suivre les instructions des autorités locales et centrales et de ne pas aller au bureau, mais de travailler à la maison. Elle a également fortement exhorté les résidents à ne pas sortir pendant le weekend. Les gouverneurs des quatre préfectures adjacentes à Tokyo ont fait de même en appelant leurs résidents à rester chez eux.
La pandémie a donné l’occasion à Mme Koike de revenir sur le devant de la scène politique nipponne et d’avoir sa revanche sur certains politiciens du LDP qui l’ont bien malmenée durant la préparation des jeux olympiques13. À l’instar du gouverneur de New York, M. Cuomo, elle tient tous les soirs, le masque sur le visage, une conférence de presse informant de l’évolution de la pandémie dans la capitale et invitant le Premier ministre à déclarer cet état d’urgence comme le texte voté par la Diète le 13 mars lui en donne le pouvoir. Il faut noter que le texte prévoit des prérogatives étendues pour le Premier ministre, mais aussi pour les gouverneurs de provinces, leur permettant d’intervenir pour lutter efficacement contre la pandémie. Plus précisément, au travers de l’état d’urgence, le gouvernement central donne le pouvoir aux gouverneurs de préfectures de demander aux citoyens de rester à la maison, de fermer les écoles et de prendre toute autre mesure utile à la lutte contre l’épidémie, comme interdire les grands rassemblements ou réquisitionner les immeubles et les terrains pour les utiliser comme des hôpitaux…
Mme Koike a trouvé un support important auprès du corps médical qui n’a cessé d’alerter le pouvoir politique sur la gestion défaillante de la crise, en demandant notamment d’augmenter les dépistages pour prévenir la faillite du système médical nippon. Elle a également été aidée dans son plaidoyer par les autres gouverneurs de régions très touchées par le coronavirus.
Mme Koike, qui avait affronté durement M. Abe aux élections pour la mairie de Tokyo puis au scrutin des législatives, en tant que présidente du Parti de l’espoir, il y a quatre ans, lui reprend la vedette qu’elle avait perdue en raison de son arrogance, avait-elle reconnu à l’époque14, et de ses maladresses.
À présent, elle semble reconquérir sa popularité auprès des Tokyoïtes et des Japonais en général, ce qui lui ouvre la voie pour se représenter à la tête de la capitale à la fin de son mandat en juillet. Ses opposants du LDP qui avaient commencé à s’agiter avant la pandémie de coronavirus semblent se terrer et, jusqu’à présent, le parti n’a pas encore nommé de candidat pour ce poste important. La presse rapporte même que le secrétaire général du LDP aurait suggéré que si Mme Koike souhaitait se représenter à sa propre succession, son parti ne présenterait pas de candidat concurrent. Si cela se confirme, cette décision serait un message on ne peut plus clair à l’attention de Mme Koike, lui intimant de rester sage, de ne pas s’agiter et d’éviter de gêner le Premier ministre dans sa politique actuelle.
L’activisme de Koike et la pression d’autres gouverneurs de province, notamment celui de Hokkaido qui a déclaré l’état d’urgence dans cette ile du nord de l’archipel du 28 février au 19 mars15, n’ont toutefois pas laissé beaucoup de marge de manœuvre à l’administration centrale.
Les épidémiologistes nippons parlent de la première vague de virus arrivée de Chine à la mi-janvier et de la deuxième vague arrivée d’Europe avec le retour des Japonais ou la poursuite de l’entrée des touristes européens au Japon16 en mars. Mais, hormis le cas spécifique du Diamond Princess, la progression du virus a dans un premier temps semblé être lente et continue car, après l’apparition du premier cas le 16 janvier, il a fallu plus de deux mois (soixante-cinq jours) pour que le nombre de cas atteigne le millier. C’est à partir de la mi-mars que le chiffre a commencé à grimper et, au début avril, il avait dépassé la barre des 4.000. Au 7 avril, le nombre de personnes infectées s’élevait à 4.111.
Les déclarations de Mme Koike indiquant qu’elle recourrait à une fermeture de la capitale si les gens restaient indifférents aux instructions de distanciation sociale et de confinement ont précipité les Tokyoïtes dans les magasins pour constituer des provisions et se procurer des masques, ce qui a provoqué une rupture de stock de certains produits. Largement disponible en temps normal, le masque a ainsi disparu des commerces en raison de l’augmentation de la demande internationale et la flambée d’achats des citoyens inquiets. En conséquence, le 1er avril, devant la commission de la Diète, Abe a annoncé la distribution de deux masques en tissu à chacun des 50 millions de ménages du pays. Cette distribution coutera la bagatelle de 40 milliards de yens (soit 340 millions d’euros) sans les frais d’envoi. Cette annonce a tellement étonné le public que de nombreux Japonais ont cru dans un premier temps… à un poisson d’avril ! Notons que cette mesure a paru d’autant plus invraisemblable que nombre de foyers nippons comptent plus de deux personnes17. L’annonce a donc provoqué une avalanche de réactions sur les réseaux sociaux tournant en dérision la politique du Premier ministre dans ce domaine18.
La Déclaration de l’état d’urgence
Le 5 avril, le nombre de personnes infectées par le Covid-19 a dépassé 4.000 et le nombre de morts, 100. Ces mauvais chiffres et les communiqués de l’Association du corps médical qui n’ont cessé de demander de prendre des mesures plus importantes pour éviter la saturation des hôpitaux, dans l’éventualité de l’explosion de la maladie, ont poussé le gouvernement à enfin décréter le 7 avril un état d’urgence partiel pour Tokyo et pour les six autres préfectures très atteintes par l’infection du virus (Chiba, Kanagawa Saitama, Osaka, Hyogo et Fukuoka).
La mise en place de cette décision par le gouvernement Abe, accusé par certains membres de l’opposition d’agir trop timidement et de privilégier l’intérêt des entreprises sur les vies humaines, a été marquée par des tensions palpables, d’une part, avec certaines préfectures « oubliées » de la liste annoncée[Les gouverneurs d’Aichi, le siège notamment de Toyota, et celui de Kyoto ont demandé au gouvernement de les ajouter sur la liste annoncée.]] et, d’autre part, avec la gouverneure de Tokyo quant à l’étendue des mesures de fermeture exigibles et applicables au milieu des affaires à Tokyo et plus largement, aux Tokyoïtes. La presse rapporte que la gouverneure, qui avait préparé une liste de commerces priés de fermer, a été très agacée par l’attitude de M. Yasutoshi Nishimura, ministre chargé de la Revitalisation économique, qui lui a imposé une négociation. Selon certains experts de la santé, ce dernier, qui assume également le poste de ministre de la Lutte contre le coronavirus, résume à lui seul toute la contradiction de la politique du gouvernement en ce domaine : tout en indiquant qu’il n’est pas du ressort des gouverneurs de décider librement de l’activité des gens (fermeture et ouverture de magasins) car on touche à la liberté des acteurs privés, il appelle parallèlement les gens à rester chez eux et à ne pas sortir surtout la nuit !
La gouverneure a semblé être fort affectée et attentive par ce qui s’est tramé à New York qui est la ville jumelle de Tokyo outre-Atlantique. Cela contribue à expliquer son souhait d’une action rapide. Mais le Premier ministre, dont le parti est proche des hommes d’affaires et du patronat, a refusé systématiquement toute mesure susceptible d’accroitre les difficultés des entreprises et d’aggraver la situation économique déjà difficile du pays. C’est donc en profitant de la Golden week19 que Mme Koike et les gouverneurs des préfectures entourant la capitale (Chiba, Saitama et Kanagawa) ont appelé les entreprises à autoriser leurs employés à prendre douze jours successifs de congé du 25 avril au 6 mai. Dans une conférence de presse, Mme Koike a baptisé ce congé de « semaine où on reste à la maison pour sauver les vies » en appelant à la compréhension et la coopération des sociétés et les Tokyoïtes.
Dix jours seulement après la mesure exceptionnelle décrétée pour les sept préfectures, le 16 avril, le Premier ministre a élargi l’état d’urgence aux quarante-sept préfectures du pays et l’a prolongé jusqu’au 6 mai, date marquant la fin des vacances scolaires annuelles nipponnes. L’exécutif a justifié cette nouvelle mesure par l’augmentation des cas de contaminations (foyers ou clusters) apparus avec le déplacement des citadins vers la campagne, indiquant agir en prévision de la période des congés nationaux de la Golden week. Le jour de l’annonce de l’extension de l’état d’urgence, le cap de 10.000 infections avait été atteint, dont plus de 3.080 à Tokyo.
Le soutien économique pour contrer les effets de la pandémie
L’état d’urgence a été accompagné d’un important plan de soutien à l’économie et à une série de mesures pour alléger la « peine » résultant de la pandémie sur les citoyens. Ce budget s’élève à 117,1 mille milliards de yens (soit environ mille milliards d’euros), l’équivalent de rien de moins que… 20% du produit intérieur brut nippon[Emergency Economic Measures for Response to Covid-19 to protect the lives and lifestyles of the public and move toward economic recovery, www.japan.kantei.go.jp.]]. Ce plan inclut un premier budget supplémentaire de 25,6 mille milliards de yens pour financer des mesures exceptionnelles en cash en faveur des petites et moyennes entreprises en difficultés20 et une autre allocation de 100.000 yens (823 euros) par personne en faveur des 127 millions de résidents au Japon.
Pour cette dernière allocation individuelle, Abe avait initialement proposé d’accorder 300.000 yens (environ 2.560 euros) aux foyers ayant subi des pertes financières importantes dues à la crise du Covid-19. Mais, sous la menace du parti Komeito, son allié dans la coalition gouvernementale, qui a exigé la généralisation de ce don à toute la population, Abe a finalement changé son fusil d’épaule. « Je tiens à m’excuser profondément envers le peuple pour toute cette confusion. J’en prends la responsabilité », a indiqué le dirigeant japonais, car « l’unité du peuple est plus importante que tout pour surmonter cette crise ». Mais la résistance d’Abe à accepter cette proposition de Komeito était apparemment justifiée par sa facture élevée (qui atteint 12,9 mille milliards de yens contre un peu de moins de 4 mille milliards dans la formule initialement privilégiée par Abe).
La crise entre les deux partis de la coalition a été très sérieuse21 poussant M. Abe à céder et à constituer un budget supplémentaire au début d’un nouvel exercice et à réviser le projet de budget déjà approuvé par le cabinet, ce qui est très rare. Le plan financé par ces moyens exceptionnels détaille entre autres de nombreuses mesures en faveur de l’aide au développement des infrastructures médicales, du support aux affaires et aux entreprises ainsi qu’à la stimulation de la demande22. Mais les économistes ont relevé que l’emprunt supplémentaire indispensable à sa réalisation accablera davantage le fardeau de la dette publique. Or celui-ci est déjà le plus lourd de l’ensemble des pays industrialisés, représentant plus du double de la taille de l’économie japonaise (qui pèse quelque 5 mille milliards d’euros).
Dès le 2 mai, le nombre de morts par le Covid-19 a atteint les cinq-cents et le 4 mai, Abe a décidé de maintenir l’état d’urgence jusqu’au 31 mai 2020. Dans une déclaration à la presse il a annoncé à ses compatriotes : « il me faut être direct et sincère avec vous et vous demander de maintenir vos efforts pendant un certain temps […] pour le moment la baisse du nombre des personnes infectées n’est pas suffisante ». Il a alors précisé qu’afin d’alléger la pression sur le système de santé, il faut que le nombre de nouveaux patients passe sous la barre de celui que les hôpitaux libèrent quotidiennement. Cette déclaration pointe le problème aigu de l’insuffisance de l’infrastructure médicale, problème au sujet duquel le corps médical, singulièrement à Tokyo, n’a cessé d’exhorter les autorités à intervenir en appelant notamment à une augmentation des tests. D’après le spécialiste de la politique japonaise Tobias Harris, la problématique de la capacité hospitalière explique en partie la « politique de stop/start » du Premier ministre23.
Au début de la crise, la Société japonaise de médecine intensive a indiqué que le nombre de lits en soins intensifs (Intensive Care Unit) était estimé à 6.500 soit 5 pour 100.000 habitants (ICUP), loin derrière les pays économiquement comparables puisque ce chiffre était de 35 ICUP aux États-Unis, de 29 en Allemagne et de 12 en Italie. Mais cette pénurie semble toucher également d’autres secteurs médicaux. À la mi-avril, 78% des médecins répondant à un sondage réalisé via internet ont indiqué une pénurie du matériel médical et surtout du matériel de protection nécessaire. Cela constitue une augmentation de 61% par rapport à un sondage identique réalisé en mars24. Afin d’atténuer cette situation, le ministère de la Santé et du Bienêtre a introduit fin avril un système centralisé de contrôle du stock des équipements médicaux des hôpitaux en vue de leur délivrer rapidement les articles épuisés ou manquants. La presse a également rapporté qu’au début de la prise de vitesse de la pandémie, des ambulances transportant des patients ayant des symptômes de Covid-19 ont été renvoyées par des hôpitaux en raison d’insuffisance de lits ou de la crainte d’une propagation du virus dans l’établissement.
Le 13 mai, M. Abe a levé l’état d’urgence dans le pays, à l’exception des huit préfectures les plus atteintes25 ou qui ne répondaient pas aux critères établis par le gouvernement. Cela représente près de la moitié de la population du pays. M. Abe a déclaré que les experts et le gouvernement ont pris leur décision après avoir évalué le nombre de contaminations récentes, ainsi que l’état des systèmes médicaux et de dépistage locaux. Il a annoncé ensuite une évaluation hebdomadaire de la situation par le gouvernement afin d’ouvrir les autres préfectures une fois les critères rencontrés. À cette occasion, M. Abe a fait allusion à cet épineux problème de manque d’infrastructure médicale qui, pour de nombreux observateurs, explique la tergiversation apparente de l’administration dans l’augmentation des tests, confirmant implicitement cette interprétation : « le gouvernement a conclu qu’il était capable de contenir la propagation de l’épidémie dans les trente-neuf préfectures à un niveau où une nouvelle propagation peut être évitée car celles-ci ont, à présent, la capacité de fournir des soins médicaux suffisants et d’effectuer des tests de virus selon les besoins ». Soulignons que dès le 15 avril, M. Tsuneo Watanabe de la Sasakawa Peace Foundation[Il s’agit de l’une des branches de la célèbre ONG Nippon Foundation, très importante au Japon, fondée en 1951 par l’homme d’affaire et politicien Ryōichi Sasakawa.]] déclarait dans une interview que « la principale raison pour laquelle le gouvernement japonais adopte cette approche peu orthodoxe de ne pas recourir à des tests massifs est le caractère limité des capacités médicales, à savoir la capacité des lits, des hôpitaux et des unités de soins intensifs26 ».
Dans la même déclaration du 13 mai, M. Abe a indiqué qu’il présenterait un budget supplémentaire pour soulager les Japonais qui souffrent de cette pandémie car le pays fait face à « l’une des crises qui arrivent une fois par siècle », crise « incomparable avec la crise financière globale de 2008 ». Il a ainsi déclaré : « j’ai décidé que des mesures fortes sont nécessaires pour avancer pas à pas avec les Japonais vers leur nouvelle vie quotidienne ».
La presse a donc rapporté qu’un deuxième budget supplémentaire pour cette année (commençant en avril) serait adopté, avant la fin de la session actuelle de la Diète en mi-juin, pour contrer les effets négatifs de coronavirus sur l’activité économique et sociale du pays. Les mesures envisagées comprennent l’aide au paiement des loyers par les propriétaires d’entreprises à court d’argent et l’augmentation des subventions pour atteindre 15.000 yens par employé (123 euros) aux entreprises en difficulté et qui gardent leur personnel malgré la cessation de leur activité, ainsi qu’une allocation de 100000 yens (823 euros) aux 400.000 étudiants en difficulté à la suite de la crise.
Une tentative d’explication de la « résistance » nipponne
En jetant un coup d’œil sur le tableau retraçant le nombre de décès provoqués par la pandémie dans quelques pays d’Europe et d’Asie, on réalise que le Japon a indéniablement réussi à contenir le virus puisqu’il figure parmi les pays qui ont, jusqu’à présent, fait le mieux dans ce domaine. Ainsi, au 17 mai 2020, trois jours après la levée partielle de l’état d’urgence par M. Abe, le nombre de cas confirmés au Japon était de 16337 et celui des décès de 756, des chiffres très éloignés de ceux enregistrés dans les autres pays développés européens et aux États-Unis.
Covid-19 par pays et par un million d’habitants (M.H) au 17 mai 2020
| Total décès | Cas/M.H | Décès/M.H | Test/M.H | |
| États-Unis | 90 978 | 4 619 | 275 | 35 903 |
| Royaume uni | 43 636 | 3 592 | 511 | 38 040 |
| Italie | 31 908 | 3 728 | 528 | 49 692 |
| Belgique | 9 052 | 4 772 | 781 | 58 961 |
| Espagne | 27 650 | 5 940 | 591 | 64 977 |
| France | 28 108 | 2 752 | 431 | 21 218 |
| Chine | 4 634 | 70 | 3 | |
| Japon | 744 | 129 | 6 | 1 932 |
| Germany | 8 049 | 2 109 | 96 | 37 584 |
| R. de Corée | 263 | 216 | 5 | 14 693 |
| Suède | 3 679 | 2 987 | 365 | 17 589 |
| Singapour | 22 | 4 349 | 4 | 42 132 |
| Hong Kong | 4 | 141 | 0,5 | 22 470 |
| Taiwan | 7 | 18 | 0,3 | 2 906 |
| Australie | 99 | 277 | 4 | 41 621 |
| Nouvelle Zélande | 21 | 311 | 4 | 47 892 |
Sources : www.wordometers.info
De même, l’évaluation du phénomène au travers du nombre de décès par million d’habitants renforce cette impression de succès dans la lutte des pays asiatiques en général contre cette pandémie de coronavirus. Le [baromètre Worldometers donne les statistiques suivantes : Taiwan (0,3), Hong Kong (0,5), Singapour (4), Australie (4), Nouvelle Zélande (4), la Corée du Sud (5), Japon (6) et l’Allemagne (96). Cet indice montre également les pays qui ont le plus souffert de la pandémie du virus : la Belgique (781)[Si l’on sait que dans le cas belge, le nombre de morts est sans doute largement surévalué et que, globalement, les techniques de comptage sont peu harmonisées au niveau européen, les différences d’ordre de grandeur permettent toutefois de tirer des conclusions.]], l’Espagne (591), le Royaume Uni (511), l’Italie (528), la France (431) et les États-Unis (275). Les méthodes et les manières de gérer la pandémie dans les pays asiatiques sont fort distinctes, allant du confinement total et strict (Chine à Wuhan), au confinement sollicité et non contraignant (Japon) en passant par « laisser la vie continuer son cours comme avant l’apparition de la pandémie » (Corée), mais on a l’impression qu’ils ont en général fait mieux que l’Europe.
Pourquoi le Japon a mieux réussi à juguler l’avancée de la pandémie que les Européens sans recourir au confinement extrême comme en Chine ou en Europe ? Il n’a pas non plus imposé de contraintes aux Japonais, ni recouru à l’usage massif des tests comme en Corée… Certains ont même pensé que le Japon, au début de l’apparition du virus, avait triché avec les statistiques, maintenant bas le nombre de cas de contaminations et de décès pour sauver les jeux olympiques de Tokyo !
À vrai dire, toutes les hypothèses avancées jusqu’à présent ne sont pas satisfaisantes pour expliquer le cas Japon et, à cet égard, on ne peut que constater avec J. R. Chaponnière que « la résistance japonaise est mystérieuse[Un article comparatif sur les effets meurtriers de coronavirus en Asie et en Europe, www.asialyst.com, 11 mai 2020.]]». Faisons toutefois le tour des explications invoquées et essayons de les « éplucher » pour cerner ce phénomène nippon. Généralement, tous ceux qui s’intéressent au problème avancent des éléments plus ou moins liés à la culture nipponne qui sont, entre autres, l’habitude de distanciation physiquepar les citoyens, leur discipline sanitaire et le respect des règles administratives…
La caractéristique la plus remarquable est le port du masque qui demeure une spécificité, là où par exemple le mode de salutation sans se toucher est partagé avec d’autres pays comme la Thaïlande et le Cambodge. En effet, quiconque voyageant au Japon aura certainement remarqué que ce « fichu » fait partie intégrante de la vie des Japonais. Il apparait surtout en hiver pour se prémunir contre les grippes et les rhumes et au printemps pour arrêter le pollen. Il est ainsi utilisé dans les transports publics comme dans d’autres espaces communs tels que les bureaux et les écoles et il peut également être porté sans aucune gêne vis-à-vis des clients par les employés de magasins et de restaurants.
Le Japonais porte le masque pour se protéger et généralement pour ne pas infecter les autres. Cet outil apparait comme l’élément essentiel qui a fait la différence dans la propagation du virus en Asie et en Europe. Puisque maintenant il est admis que la transmission se fait plutôt par les gouttelettes de salive, le port de masque devient le seul rempart au danger du virus. Même le port de gants serait secondaire car le lavage des mains est contrôlable. Ainsi au Japon, le port de gants n’est utilisé que par des gens en fort contact avec les clients, tels les vendeurs ou les caissières des magasins…
Les salutations à la japonaise (et dans d’autres pays asiatiques Thaïlande…) excluent les contacts physiques. On ne se serre pas les mains, mais on se satisfait de petites courbettes, on ne fait pas de bisous, pas d’accolades, on ne s’embrasse jamais et on n’embrasse jamais les bébés. Cette manière de se saluer qui permet de ne pas transmettre le coronavirus par le toucher est un autre facteur culturel invoqué pour expliquer la résistance du Japon au virus.
Le fait de parler ou de discuter dans des milieux bondés où l’on est serré, comme les trains, est considéré comme un manque de politesse, d’étiquette et d’éducation. Aussi, des affichettes demandent un peu partout aux Japonais de ne pas gêner les autres en parlant fort ou au téléphone. Dans les métros et les avions japonais, il y a toujours des messages diffusés par les hauts parleurs priant d’éviter de déranger les voisins en parlant au téléphone… Même dans la rue, dès que leur portable vibre, la plupart des Japonais se mettent dans un coin et parlent à voix basse pour ne pas déranger les autres.
Il est évident que cette manière d’éduquer les citoyens — ou de les matraquer ! — en limitant le bavardage dans des milieux fermés est un autre élément que l’on peut ajouter au puzzle japonais expliquant la faible propagation de la pandémie.
Un autre facteur est que les Japonais sont généralement enclins à suivre et à respecter les règles. Ce comportement d’obéissance trouve peut-être ses origines dans le confucianisme qui définit la relation à autrui en ce sens et dont le modèle social est façonné sur la relation de filialité liant le fils au père27. Mais puisque cette attitude d’obéissance a été portée à son paroxysme durant la mobilisation générale imposée par le régime militaire dans les années 1940, il se pourrait que l’inclination actuelle au respect de l’autorité n’exprime rien d’autre que la persistance de « la peur du gendarme ».
Il nous faut nuancer, les Japonais sont en réalité moins disciplinés qu’enclins au civisme, comme l’écrit justement P. Pons28. Ils sont plutôt éduqués à agir d’une certaine manière en suivant des codes qui leurs ont été inculqués dès leur jeune âge et selon lesquels il ne faut pas gêner autrui. On rencontre des affiches un peu partout (dans les immeubles, les trains, etc.) indiquant l’importance de penser aux autres, ne pas gêner les autres et rappelant aux citoyens à chaque instant la manière adéquate de se comporter en société. Avant d’agir, la plupart des Japonais pensent systématiquement à la réaction du voisinage. Plus encore, l’organisation sociale, avec l’existence des clubs à l’école et à l’université, dans le milieu du travail, des comités de quartiers, etc., renforce la propension à « suivre les instructions et à obéir » à une certaine hiérarchie…
Mieux comprendre « l’exception nippone »
Mais on ne peut s’arrêter à ces caractéristiques, d’autres jouant également un rôle majeur. Nous l’avons déjà évoqué et comme cela s’est passé en Suède29, jusqu’à l’adoption de la loi sur la déclaration de l’état d’urgence du 13 mars 2020, le gouvernement japonais avait les mains liées. La Constitution de 1947 n’autorisait pas la déclaration d’état d’urgence permettant, par exemple, d’appeler légalement les commerçants à fermer leurs magasins ou les gens à rester chez eux et encore moins à les forcer à le faire ! Adoptée après la guerre, dans des conditions exceptionnelles, la loi fondamentale nipponne avait le souci premier de démocratiser le pays et de déraciner les germes de tout ce qui pouvait ressusciter les forces revanchardes qui ont mené le Japon à la guerre et à la catastrophe. Ainsi le gouvernement n’a pu déclarer le premier état d’urgence partiel que le 7 avril 2020. Cela constitue forcément un autre facteur de singularité dans la gestion de la pandémie.
Une autre spécificité est le « caractère unique des japonais », caractère qui trouve son écho chez certains Anglais. Il s’agit d’un trait important dans la constitution de la personnalité japonaise. En effet, l’idée que les Japonais constituent un peuple à caractère unique — on évoque une uniqueness et une Japan way c’est-à-dire d’une manière spécifique de faire les choses — plait à une large majorité de Japonais. Même si récemment l’on affirme l’inverse, ils en tirent un sentiment d’orgueil certain. Lorsque Tokyo avait des problèmes économiques et commerciaux dans les années 1980 avec le reste de l’Occident et surtout avec les États-Unis, la notion de « Gaitsu » (pressions étrangères) a été développée, selon laquelle le Japon, eu égard à ses structures aussi bien économiques que sociales particulières, ne bouge et ne lâche que si on le presse. C’est à ce moment que les Japonais ont commencé à se défaire de cette étiquette d’uniqueness, d’autant que certaines voix américaines de l’époque se sont élevées pour dire que si le Japon est unique, il faudra lui appliquer des règles différentes de celles qui régissent les relations internationales, surtout en matière de commerce ! Ce prisme de l’uniqueness et de la Japan way n’a cependant pas complètement disparu, notamment dans les analyses américaines de la gestion de la crise actuelle. La recommandation de M. Abe en matière de comportements pour lutter contre le virus est résumée en l’évitement des « 3Cs » — closed space (espace fermé), concentrate gathering (rassemblement serré) et close contact (contact proche)30. Un journaliste américain critique cette Japan way en remplaçant ces 3Cs par 3A qui selon lui définissent mieux l’attitude du Premier ministre japonais, en l’occurrence arrogance, anxiété et atypisme. Il s’agit de l’arrogance d’Abe consistant à ne pas écouter les conseils des autres (étrangers), de l’anxiété croissante au sein de la société nipponne face au développement la pandémie alors que la décision de l’affronter tardait à se mettre en place, en comparaison avec les voisins coréens et chinois, et enfin la voie finalement atypique suivie par le Japon dans son combat contre la pandémie.
Le nombre de personnes âgées vivant seules au Japon est en rapide augmentation en raison de la tendance actuelle de l’évolution de la famille traditionnelle nipponne qui devient de plus en plus nucléaire. Ce phénomène qui fait l’objet d’intenses critiques car il entre en contradiction avec la tradition confucianiste du Japon, héritée de l’époque Meiji, centrée sur la famille et son rôle dans la société, est un autre facteur invoqué qui pourrait, paradoxalement, avoir une part dans le succès de la lutte contre le coronavirus.
La coexistence de trois générations sous le même toit comme c’était le cas après la guerre est actuellement rare au Japon. Des 28,4% des personnes de plus de 65 ans au Japon, plus de la moitié se trouvent dans des foyers à une seule personne et cet isolement accentue la distanciation sociale, atténuant en conséquence les possibilités de ces personnes vulnérables d’être contaminées par le virus. D’autant que le port de masque est devenu un quasi-réflexe chez ces dernières, surtout en hiver pour se prémunir de la grippe, mais aussi au printemps pour contrerr le pollen et la pollution.
L’approche japonaise de la lutte contre le Covid-19, un exemple ?
Dans leur démarche les autorités semblent capitaliser sur cet ensemble de facteurs pour emprunter « une approche unique et peu orthodoxe » pour lutter contre l’épidémie et qui semble jusqu’à maintenant fonctionner. Nous l’avons souligné abondamment, l’approche nipponne s’est détachée de celles de tous les autres pays du voisinage. Cette méthode nipponne dite « approche basée sur le foyer/cluster-based-approach31 » repose aussi sur des cas épidémiologiques constatés sur le bateau Diamond Princess selon laquelle certaines personnes étaient beaucoup plus susceptibles que d’autres de transmettre le virus et donc de créer des foyers (cluster) de contamination. La solution serait donc de traquer ces foyers jusqu’à la source et d’isoler les personnes qui en sont à l’origine. Dès lors, un dépistage de toute la population ne serait pas nécessaire. Cette méthode a été pratiquée initialement à Hokkaido et a montré des résultats positifs puisque l’ile du Nord a pu contenir le virus au début de son apparition.
Mais cette approche nécessite un comportement de distanciation sociale consistant à éviter les « 3Cs », comportement que les caractéristiques et les habitudes de la société japonaise permettent aux citoyens d’endosser sans trop rechigner. Ainsi, les Japonais ont généralement répondu positivement aux appels aussi bien de M. Abe que des gouverneurs de préfectures, appels sous forme de sollicitations non contraignantes, et sont restés chez eux ou limités fortement les contacts physiques en évitant les cafés, les restaurants et les lieux de rassemblement.
Cependant, cette méthode fonctionne tant qu’il est possible de suivre jusqu’à la source les patients porteurs et sur de petits groupes, mais dès que la vigilance se relâche et l’aire des déplacements s’élargit, il devient impossible de cerner l’étendue du virus et de l’éliminer. La préfecture de Hokkaidō en a fait l’expérience et le gouverneur a été obligé de déclarer l’état d’urgence une deuxième fois pour diminuer le déplacement des gens qui, profitant du beau temps, ont voyagé massivement hors de la préfecture, ramenant avec eux à nouveau le virus dans la région.
Le cas japonais peut-il donc constituer une solution au coronavirus et être reproduit ailleurs ? Il est difficile de le généraliser car même à Hokkaidō, il n’a donné de résultats positifs que lorsque la pandémie a commencé et lorsqu’on a pu traquer le virus et éliminer sa source. Cette approche ne peut s’appliquer que dans un environnement où il y a peu de personnes infectées et où les clusters sont identifiés dès le début. C’est pourquoi le Japon, tout en travaillant sur la traque des clusters, s’oriente actuellement vers l’augmentation des tests pour la population. Dans sa déclaration lors de la levée de l’état d’urgence du 13 mai, M. Abe a indiqué que le pays va augmenter le nombre de tests pour atteindre 20.000 à 30.000 par jour à partir du mois de juin. Actuellement le Japon enregistre le nombre le plus bas de tests parmi les pays développés. Par exemple, Tokyo, ville la plus touchée par le virus au Japon, a mené à peine 50.000 tests dont 5.000 se sont révélés positifs.
La stratégie nipponne de lutte contre la pandémie de coronavirus renvoie pour certains critiques à la primauté économique et à la tentative de minimiser son impact sur les objectifs du gouvernement. Pour les critiques, la lenteur dans la réaction au coronavirus ne peut s’expliquer que par la priorisation de l’agenda politique d’Abe et son hégémonie sur la vie du parti. Les impératifs d’organiser les olympiques et de les réussir et de s’ouvrir davantage le marché chinois semblent avoir pris le dessus sur le combat contre le coronavirus et sa propagation. Il est vrai que pour sa survie, le Japon demeure vulnérable et grandement dépendant du marché international et de ses fluctuations, et que ces dernières années, le marché asiatique, particulièrement celui de la Chine, est devenu une quasi-extension de son marché domestique, liant horizontalement les multinationales nipponnes et chinoises.
L’adage qui dit que lorsque « la Chine tousse, le monde s’enrhume », n’est pas tout à fait inapproprié en remplaçant « le monde » par « le Japon » dans ce cas. En ce sens la visite du président chinois qui était prévue en avril à Tokyo, en plus d’espérer atténuer la tension politique entre les deux pays, revêtait une importance capitale sur le plan économique et des échanges. Car le Japon est devenu très sensible aux mouvements du marché de la Chine aussi bien au niveau industriel, des investissements, du tourisme que des échanges commerciaux. La pandémie en Chine et la fermeture de Wuhan ont interrompu la chaine de production liant les affaires dans les deux pays, mettant de nombreuses sociétés nipponnes en difficulté. De même, l’arrêt du flux touristique en provenance de Chine a anéanti l’économie de régions entières dépendant de ce flux… Tout ceci a aggravé la situation économique du pays qui connaissait déjà des difficultés à la fin de 2019 après l’augmentation de la taxe à la consommation passant de 8 à 10% (les chiffres sur l’économie du troisième trimestre montrent une chute du PNB de 6,3% pour le dernier trimestre octobre-décembre 2019). L’impact de la pandémie sera encore plus sévère et l’économie nipponne se dirige vers une récession, prédit-on, le gouvernement notant dans son rapport mensuel d’avril que « la situation de l’économie s’aggrave rapidement, la situation actuelle étant déjà extrême ». La relation de dépendance au marché chinois constatée en matière de matériel médical et de médicaments ainsi que dans la rupture de stock des masques au début de la pandémie a poussé certains au Japon, comme en France d’ailleurs, à demander de revoir la stratégie trop orientée vers Pékin afin de réduire cette subordination et de réorienter les investissements japonais hors de ce marché.
Sur le plan politique, comme partout ailleurs dans le monde, la pandémie de coronavirus a causé l’arrêt sec de l’agenda de M. Abe, l’obligeant à revoir toutes ses priorités. Désormais, son grand souci est de continuer à stabiliser la pandémie pour pouvoir capitaliser sur le succès relatif obtenu jusqu’à présent, dans l’attente de trouver un vaccin ou un remède. Mais alors qu’apparemment les affaires commencent à reprendre, les critiques d’Abe sont de plus en plus fortes en provenance des secteurs qui ne montrent généralement que peu d’intérêt vis-à-vis de la politique, notamment les comédiens, les acteurs et les artistes, etc.32 Deux sondages publiés le 18 mai donnent l’état d’esprit des Japonais ces derniers temps. Le premier, un sondage internet du journal Asahi, montre que la cote de popularité du Premier ministre Abe a chuté de huit points pour se situer à 33% en mai (16 – 17 mai) contre 41% en avril33 (18 – 19 avril). Le second, publié le 18 mai par la télévision nationale NHK indique que l’opinion publique est encore plus sévère avec le Premier ministre car le taux des personnes qui ne lui font pas confiance a gagné sept points pour se situer à 45%, dépassant celui des sondés qui lui accordent confiance, qui recule de deux points, pour se fixer à 37%. C’est la première fois en deux ans, note la chaine de télévision, que la part des Japonais qui ne font pas confiance au Premier ministre dépasse la part de ceux qui l’approuvent34.
Ce sondage montre que c’est bien la réponse du gouvernement à l’épidémie de coronavirus qui n’a pas été appréciée, avec 53% d’opinions négatives contre 44% d’opinions positives. Quant à la levée de l’état d’urgence par le Premier ministre la semaine précédente, seulement 36% des sondés ont indiqué qu’elle était appropriée tandis que 48% ont affirmé qu’elle arrivait trop tôt et 7% ont dit qu’elle était trop tard. Il ressort de ces sondages que M. Abe a encore du pain sur la planche s’il souhaite remonter dans l’opinion publique, puisque sa popularité continue de souffrir des retombées négatives de sa politique35 précédant l’apparition de la pandémie de coronavirus, retombées qui ne semblent pas s’atténuer avec la crise actuelle. À cet égard, il apparait que les chefs de gouvernements étrangers seraient sans doute peu avisés de s’inspirer directement de l’exemple du Premier japonais…
- D’après le site de l’Organisation mondiale de la santé, le premier cas de coronavirus hors de Chine est apparu en Thaïlande le 13 janvier et le deuxième au Japon le 16 janvier 2020.
- En fait s’agit-il de la mauvaise communication de Pékin, du mépris de la Chine ou de l’ignorance occidentale vis-à-vis de ce grand pays ?
- Avant que le Parti communiste étend le confinement aux 60 millions d’âmes de toute la province de Hubei.
- Avant l’avènement du coronavirus, l’économie nipponne avait montré des signes de faiblesse très marqués.
- Tokyo avait reçu 31 millions de visiteurs étrangers en fin mars 2019 et il compte atteindre son objectif de 40 millions durant les olympiades !
- PLD est dirigé par M. Abe et il est au pouvoir en coalition avec le Parti Komeito, de tendance bouddhiste.
- Le bateau n’a été évacué qu’après que les Américains et les Australiens ont décidé de rapatrier leurs ressortissants se trouvant à bord !
- La réforme revoyait aussi la distribution de certaines circonscriptions électorales pour l’élection de la Chambre Haute, introduisait la gratuité dans les cycles primaire et secondaire de l’éducation.
- La loi permet au Premier ministre de déclarer l’état d’urgence pour deux ans maximum. Dans ce cadre, les autorités peuvent ordonner le confinement des habitants, la fermeture des écoles, etc. Elles peuvent réquisitionner les produits de première nécessité et saisir des terrains ou des bâtiments privés pour des usages médicaux.
- The New York Times, 10 mars 2020.
- Qui a déclaré vouloir détruire le Parti pour le soumettre.
- Le 28 février 2020, le canadien M. Dick Pound, membre du CIO avait évoqué cette possibilité d’annulation a The Associated Press.
- On se rappelle comment elle a lutté contre les organisateurs et le CIO pour garde certains jeux que ces deux derniers ont déplacés ailleurs que dans la capitale.
- Voir M. Chourak, « Japon : le duel Abe-Koike », La Revue nouvelle, n° 1/2018.
- En effet devant l’augmentation du nombre de cas atteints par le virus, M. Suzuki Naomichi a pris la décision de fermer les écoles en demandant aux citoyens de ne sortir que pour des choses essentielles et les invitant à ne pas quitter Sapporo.
- Le 4 mai M. Abe déclarait que les efforts ont porté leurs fruits et que la première vague avait été endiguée.
- Imitant une caricature très populaire, un dessin montrait, par exemple, plusieurs membres d’une famille en file indienne attachés par les deux masques portés par les des deux premiers de la file
- Ainsi des internautes ont remplacé « Abenomix » (programme de relance économique lancé en 2012 par Abe) par « Abenomasks ».
- Une grande semaine de congé pour la célébration de trois fêtes nationales qui se succèdent et qui s’étend du 29 avril au 5 mai.
- Consistant en une allocation de 2 millions de yens à chaque PME et 1 million à chaque entreprise individuelle.
- Si l’attitude ferme du Parti Komeito de tendance religieuse était intransigeante et a étonné plus d’un observateur, il faut toutefois noter que celui-ci a cherché à « se racheter » auprès de l’opinion publique qui lui reproche d’être trop dominé par M. Abe.
- Voir la note Emergency Economic Measures…
- Nikkei Asian Review, 24 avril 2020.
- Ce sondage a été réalisé par la société K.K. eHealthcare, auprès de 522 médecins à travers le Japon du 16 au 21 avril 2020, www.japantoday.com.
- Qui sont Tokyo, Chiba, Kanagawa, Saitama, Kyoto, Osaka, Hyogo et Hokkaido.
- Tsuneo Watanabe Senior Fellow, International Peace and Security Department, Sasakawa Peace Foundation, interview, 15 avril 2020, www.sasakawa.peace.foundation.
- Les quatre autres liens (appelés Rei ou rites/ dans le confucianisme) sont : la relation du prince au sujet, la relation du frère ainé et du frère cadet, la relation du mari et de la femme et la relation entre amis. Seule cette dernière qui apparait un lien horizontal les autres sont tous d’une structure d’obéissance verticale.
- Le Monde du 29 avril 2020.
- « The underpennings of Sweden’s Permissive Covid regime », Nils Karlson, Charlotta Stern et Daniel Klein, 20 avril 2020, www.voxeu.org.
- Voir ci-dessous : l’approche japonaise de la lutte contre Covid-19.
- Kazuto Suzuki, « Has Japn found a viable long-term strategy for the pandemic ? », www.thediplomat, 24 avril 2020.
- Certains expliquent que cet intérêt à la politique de la part de cette catégorie de personnes est peut être le résultat de confinement relatif et du télétravail !
- Asahi Shinbun du 18 mai 2020.
- NHK poll : Cabinet disapproval rate rises to 45%, www.NHKworld, 18 mai 2020.
- Durant 2019, l’administration a été impliquée dans de nombreux scandales qui ont fortement augmenté l’ire de l’opinion publiques vis à vis de M. Abe.
