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La fin de l’innocence

Numéro 10 Octobre 2001 par Rogers Joel

février 2009

Un Amé­ri­cain écrit à ses conci­toyens. Cette tri­bune est parue sept jours après les atten­tats du mar­di 11, dans le quo­ti­dien amé­ri­cain The Capi­tal Times et elle a déclen­ché un tor­rent de réac­tions. Réac­tions posi­tives de la part de citoyens amé­ri­cains sou­la­gés que quelqu’un ose enfin écrire ce que cer­tains pensent sans le dire de peur d’être trai­tés de « traitre à la nation» ; mais éga­le­ment, de nom­breuses réac­tions néga­tives, voire hai­neuses — en ce com­pris dans le New York Post sous la plume d’un édi­to­ria­liste conser­va­teur — pour les­quelles entre­prendre un dia­logue cri­tique sur l’action de son propre pays ne peut pro­ve­nir que de per­sonnes for­cé­ment non patriotes et indignes de por­ter la citoyen­ne­té amé­ri­caine. Dans le cli­mat d’unanimisme sou­dé par l’émotion face aux morts amé­ri­caines de l’est à l’ouest des Etats-Unis, le texte qui suit est inédit, inci­sif et cou­ra­geux. Il ouvre le débat au sein même de la for­te­resse américaine. 

Nous sommes le matin du ven­dre­di 14 sep­tembre 2001, sep­tante-deux heures après les attaques ter­ro­ristes aux États-Unis ; attaques his­to­riques, tota­le­ment écœu­rantes et qui m’ont arrê­té le cœur. À cette heure, je ne connais pas le décompte pré­cis des morts et des bles­sés, encore moins la manière dont les États-Unis se pro­posent d’y répondre, contre qui et selon quelle logique ou quel prin­cipe de jus­tice. Comme la plu­part des Amé­ri­cains, je suis encore en état de choc, attris­té, en colère et inquiet pour les amis dont je n’ai pas encore reçu de nou­velles, inquiet sur­tout à l’idée de ce que mon pays s’apprête à poser comme actes à l’égard de lui-même et vis-à-vis des autres. Mais, en même temps, je suis étran­ge­ment calme et concen­tré à la pers­pec­tive de ce qui semble être le début d’une guerre. 

On a déjà tant dit et écrit sur les évè­ne­ments du 11 sep­tembre qu’en dire plus ris­que­rait de n’avoir aucun sens. Et pré­tendre dire quelque chose quand rien ne peut être vrai­ment dit ris­que­rait d’occulter la véri­té, à savoir que nous nous trou­vons main­te­nant en pré­sence d’un gouffre d’incertitude poli­tique, de ceux qu’aucun d’entre nous n’avait encore jamais vu, et cer­tai­ne­ment pas tra­ver­sé. Ce qui s’est pas­sé mar­di der­nier a clai­re­ment chan­gé notre monde, et ce, sans doute, dans de mau­vaises direc­tions. Et ces évè­ne­ments s’offrent à pré­sent comme nou­vel aiguillon de la raison. 

Pré­voir ce qui arri­ve­ra par la suite n’est que pure conjec­ture, subi­te­ment vide de sens et d’une cer­taine manière inap­pro­prié à la dou­leur du moment. Pure conjec­ture aus­si, car ce qui va se pro­duire devrait rele­ver d’une déci­sion poli­tique prise après un débat natio­nal, et inter­na­tio­nal, appro­fon­di. Or celui-ci n’a même pas encore commencé. 

Pour­tant, un consen­sus s’est déjà for­mé à pro­pos de la tâche qui nous attend. Celle-ci vise­ra à détruire, des racines aux branches, les infra­struc­tures ter­ro­ristes qui sont à la base des attaques. L’«ennemi » n’est pas seule­ment un groupe de maniaques revan­chards. Il est aus­si incar­né par ces gou­ver­ne­ments qui les sou­tiennent, voire les tolèrent. La liste est longue — l’Irak, la Lybie, le Sou­dan, la Syrie aus­si bien que l’Afghanistan, pays qui regroupent un ensemble de plus de cent-soixante-mil­lions d’habitants — et elle peut à tout ins­tant s’étendre à d’autres.

Mar­di der­nier, comme cer­tains l’ont dit, ne nous a pas seule­ment rap­pe­lé notre vul­né­ra­bi­li­té. Il a aus­si son­né le glas de l’innocence, voire de l’irresponsabilité, d’une paix sans objec­tif, telle que nous l’avons vécue depuis la fin de la guerre froide. En fait, la paix, comme la liber­té, est une lutte constante qui requiert un enne­mi à com­battre. Et aujourd’hui, l’ennemi est nom­mé, c’est le ter­ro­risme, et plus géné­ra­le­ment tous ceux qui entendent per­tur­ber la pro­gres­sion des « socié­tés ouvertes » fon­dées sur la liber­té pro­cé­du­rale et la libre cir­cu­la­tion des biens, des per­sonnes et des inves­tis­se­ments. À tous ceux-là, nous devrions dire aujourd’hui, à la manière de John McCain, « puisse Dieu avoir pitié de vous, car nous n’en aurons pas ».

Cepen­dant, il me semble qu’à tout ceci s’impose une ques­tion préa­lable. II s’agit de nous deman­der, avant toute chose, dans quelle mesure nous devons accep­ter cette défi­ni­tion de notre des­sein natio­nal. Et si nous ne pen­sons pas pou­voir l’accepter, quels objec­tifs alter­na­tifs nous serions prêts à pro­po­ser. Répondre à ces ques­tions requiert une véri­table dis­cus­sion entre nous et avec nous-mêmes, pas juste un sur­saut de revanche. 

Je pense que nous devons abso­lu­ment insis­ter pour avoir ce débat. Et à cette occa­sion, nous devons affir­mer la per­ti­nence de deux obser­va­tions qui ne font pas par­tie du consen­sus confor­miste éta­bli. Ces deux obser­va­tions sont intro­duites ici — je tiens à le sou­li­gner — sans essayer de mini­mi­ser tout le bien que les États-Unis ont offert au monde, ni de mini­mi­ser la ter­reur inex­cu­sable dont nous venons d’être victimes. 

Pre­miè­re­ment, nous ne pou­vons pas perdre de vue le fait que notre gou­ver­ne­ment a été, tout au long de ces cin­quante der­nières années, le pre­mier État « paria » (rogue State) du monde. Ne fût-ce qu’établir la liste des usages de la force non auto­ri­sés et tout à fait illé­gaux dont les Etats-Unis ont été res­pon­sables pen­dant la guerre froide et après — assas­si­nats, ten­ta­tives de coups d’État, inva­sions mili­taires, forces de police ter­ro­ri­santes, bom­bar­de­ments, etc. — pren­drait à pro­pre­ment par­ler des livres entiers. Et der­rière cette liste se cachent les corps de cen­taines de mil­liers, voire de mil­lions d’innocents, enfants pour la plu­part, dont nous avons pris la vie sans aucune pré­ten­tion de justice. 

Comme Amnes­ty Inter­na­tio­nal l’a résu­mé au milieu des années 1990 : « A tra­vers le monde et n’importe quel jour, un homme, une femme ou un enfant est sus­cep­tible d’être dépla­cé, tor­tu­ré, tué ou de dis­pa­raitre par le fait de gou­ver­ne­ments ou de groupes poli­tiques armés. Et le plus sou­vent, les Etats-Unis en par­tagent la res­pon­sa­bi­li­té. » Et comme Auden l’a écrit dans Sep­tem­ber 1, 1939 alors que la Seconde Guerre mon­diale commençait :
« Tout le monde, comme moi-même,
sait ce que tout élève apprend :
ceux à qui le mal est fait
rendent le mal en retour. » 

Aujourd’hui que les proches et les des­cen­dants de la ter­reur que nous avons infli­gée dénombrent par­mi eux — et pour­tant seule­ment dans une infime mesure —, voire tolèrent, un groupe de déments ayant des inten­tions des­truc­trices simi­laires vis-à-vis d’innocents aux Etats-Unis peut faire pleu­rer et mettre en rage. Mais cela ne peut pas nous éton­ner. Aus­si, pour­suivre aujourd’hui dans une voie sem­blable à celle du pas­sé ne peut pas repré­sen­ter une solu­tion à nos pro­blèmes de sécu­ri­té, et cela consti­tue­ra encore moins un gar­dien pour nos âmes. 

La seconde idée à peser réside dans le fait que la véri­table sécu­ri­té dépend de la pro­duc­tion d’une paix et d’une pro­tec­tion publique active, et pas seule­ment de leur simple pro­tec­tion défen­sive. Elle exige des ins­ti­tu­tions plus nour­ris­santes, qui dépassent les dimen­sions mili­taires ou poli­cières, des confi­gu­ra­tions sociales qui soient plus res­pec­tueuses de la vie humaine que les seules règles de la « socié­té ouverte ». Depuis plus d’une géné­ra­tion, aux États-Unis, nous avons pen­sé la pro­tec­tion publique au tra­vers du prisme de la force plus que de la rai­son et au moyen de l’incarcération plus que de l’opportunité éco­no­mique. A l’étranger, nous avons cher­ché à éta­blir cette sécu­ri­té au tra­vers de la croyance idiote que les « libres » mar­chés sont le meilleur garant du bon­heur de l’être humain. 

Aujourd’hui, nous voyons les fruits de tout ceci. Chez nous, une popu­la­tion car­cé­rale qui a gon­flé sur ces trente der­nières années de quelque trois-cent-mille per­sonnes à plus de deux-mil­lions à pré­sent ; des grandes villes, autre­fois magni­fiques, dont les centres sont presque com­plè­te­ment pour­ris ; une socié­té où l’inégalité et les pri­vi­lèges ont atteint des som­mets inéga­lés dans l’histoire. A l’étranger, une com­mu­nau­té de nations effec­ti­ve­ment plus démo­cra­tiques au sens pro­cé­du­ral du terme mais avec moins de contrôle réel sur leur des­tin, face aux œuvres amo­rales d’un capi­tal recher­chant exclu­si­ve­ment le profit. 

Cette voie ne peut plus être indé­fi­ni­ment pour­sui­vie si les États-Unis veulent se libé­rer de la menace de vio­lences ter­ro­ri­santes, et que celles-ci se parent des ver­tus d’une croi­sade morale ou poli­tique ou non, qu’elles émanent de l’extérieur ou, comme cela a tou­jours été plus fré­quent, de nos propres popu­la­tions. Les impli­ca­tions de ceci vont bien au-delà des impé­ra­tifs de sécu­ri­té du trans­port aérien — même si cela pour­rait être là aus­si un point de départ. Car quand on s’y penche, on trouve dans ce sec­teur des tra­vailleurs sous-payés et peu for­més cen­sés consti­tuer notre impro­bable pre­mière ligne de défense contre les pirates de l’air, des pilotes et du per­son­nel de cabine géné­ra­le­ment éga­le­ment peu rému­né­rés et une indus­trie déré­gu­lée qui opère sans mettre en œuvre les normes de sécurité. 

Voi­là, j’espère que dans les décombres de mar­di, à côté de tous les corps, nous allons trou­ver aus­si la capa­ci­té de par­ler fran­che­ment entre nous de tout ceci. Et je ne crois pas que cet espoir soit irra­tion­nel. Sou­vent, juste après une catas­trophe d’une spec­ta­cu­laire vio­lence, il y a un moment au cours duquel on reprend sa res­pi­ra­tion col­lec­ti­ve­ment, un moment où le calme inter­rompt le bruit. Nous sommes arri­vés à un de ces moments. Et aus­si atroce qu’ait été cette catas­trophe, nous devons — et nous en avons la capa­ci­té — faire en sorte que conti­nue ce moment, quel que soit le temps que nous pren­dra le fait d’avoir cette dis­cus­sion ensemble. 

Rogers Joel


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