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La fierté blessée des Grecs nous concerne

Numéro 05/6 Mai-Juin 2010 par Maroussa Diacoyannis

mai 2010

Le jeu­di 6 mai 2010 en fin de jour­née, la Bourse de New York chu­tait lour­de­ment après la dif­fu­sion sur les écrans de Wall Street d’images de mani­fes­ta­tions dans les rues d’Athènes, au moment même où le Par­le­ment grec votait un ensemble sans pré­cé­dent d’économies. Celles-ci étaient cen­sées assu­rer la contre­par­tie d’une aide de 120 mil­liards d’euros […]

Le jeu­di 6 mai 2010 en fin de jour­née, la Bourse de New York chu­tait lour­de­ment après la dif­fu­sion sur les écrans de Wall Street d’images de mani­fes­ta­tions dans les rues d’Athènes, au moment même où le Par­le­ment grec votait un ensemble sans pré­cé­dent d’économies. Celles-ci étaient cen­sées assu­rer la contre­par­tie d’une aide de 120 mil­liards d’euros devant main­te­nir à flot un pays membre de la zone euro ayant de plus en plus de mal à finan­cer sa dette sur le mar­ché mon­dial des capi­taux. La veille, trois employés avaient per­du la vie, asphyxiés dans leur banque incen­diée par des mani­fes­tants en colère contre le plan gou­ver­ne­men­tal. À Bruxelles comme à New York ou à Ber­lin, cer­tains rete­naient leur souffle, avec la sen­sa­tion d’être tout près d’un bas­cu­le­ment dans un scé­na­rio com­plè­te­ment inédit.

Fuite des capitaux

Tout au long de ce prin­temps, le feu des pro­jec­teurs se concen­trait avec une anxié­té crois­sante sur un pays cumu­lant une dette publique de plus de 300 mil­liards (soit plus de 117% du PIB) et un défi­cit annuel de plus de 30 mil­liards. Début avril, une étude de la Com­merz­bank alle­mande fai­sait état d’une fuite des capi­taux de l’ordre de 8 mil­liards d’euros sur les trois pre­miers mois de l’année, en direc­tion de pays répu­tés plus sûrs comme la Suisse ou Chypre. À la base des ques­tions exis­ten­tielles que cela posait et que cela conti­nue­ra de poser au pro­jet d’intégration moné­taire euro­péen, la crise touche direc­te­ment ou indi­rec­te­ment tous les citoyens grecs, tant maté­riel­le­ment que mora­le­ment. Mais entre la rage de l’humiliation subie et la colère qu’ils vou­draient être les seuls à pou­voir déve­lop­per contre leurs diri­geants, les Grecs sont peut-être sur le point de remettre en ques­tion la manière dont leur socié­té a fonc­tion­né jusqu’ici.

Une austérité mal comprise

Finan­ciè­re­ment, les pre­miers citoyens tou­chés ont été les per­sonnes issues de la classe moyenne qui se sont mises à décou­vert ces six der­nières années en inves­tis­sant dans des mar­chés sur­éva­lués, qu’il s’agisse de l’immobilier ou de l’industrie mari­time. L’accès aisé aux cartes de cré­dit et à des taux d’emprunt extrê­me­ment bas faci­li­tant l’achat de voi­tures ou de mai­sons ont ain­si induit un phé­no­mène géné­ra­li­sé d’insolvabilité. Pour ces per­sonnes, comme pour l’ensemble de la popu­la­tion, le moment est donc venu de se ser­rer la cein­ture. Les couches sociales à bas reve­nus, confron­tées à l’augmentation du cout de la vie et à la baisse des salaires et des pen­sions, ne cessent de s’élargir. Un cin­quième de la popu­la­tion vit déjà en des­sous du seuil de pau­vre­té. Par ailleurs, le fos­sé se creuse entre la petite frange de la classe moyenne qui conti­nue de s’enrichir et l’autre qui se pau­pé­rise. Ce phé­no­mène est moindre dans les zones rurales où se main­tiennent dif­fé­rents réseaux de solidarité.

Une austérité pleine de risques

En outre, si la hausse de la TVA et des accises per­met­tra de réduire le défi­cit bud­gé­taire, elle affai­bli­ra les sec­teurs du tou­risme, de l’immobilier et de l’agriculture qui consti­tuent les prin­ci­pales sources de richesse après la marine mar­chande. Le risque est réel que cer­tains gros inves­tis­seurs cherchent à se relo­ca­li­ser dans des pays plus favo­rables sur le plan fis­cal comme Chypre. D’autres mesures d’économie, notam­ment dans le sys­tème des pen­sions, devraient encore se heur­ter à un fort mécon­ten­te­ment social. La réces­sion devrait éga­le­ment frap­per ce qui reste d’une classe ouvrière de plus en plus rem­pla­cée par une nom­breuse main‑d’œuvre clan­des­tine sous-payée dans l’économie paral­lèle. L’absence de réels débou­chés et d’opportunités pro­fes­sion­nelles risque par ailleurs de ren­for­cer la fuite de la main‑d’œuvre hau­te­ment qua­li­fiée vers l’étranger et la mise au chô­mage des jeunes diplô­més. Il est vrai que quand ils rentrent au pays, ils doivent attendre par­fois de nom­breuses années avant de se voir octroyer un salaire débu­tant à 700 euros par mois.

Le système de la « connexion »

Selon le Baro­mètre mon­dial de la cor­rup­tion 2009 publié par Trans­pa­ren­cy Inter­na­tio­nal, le pays occupe la ving­tième place au clas­se­ment des pays les plus cor­rom­pus. Les exemples ne manquent pas : qu’a fait la Grèce pour se pro­té­ger ou punir les res­pon­sables des catas­tro­phiques incen­dies de forêt de 2007 (74 morts, 240.000 hec­tares détruits)? À ce jour, les pro­messes de l’ancien Pre­mier ministre, M. Kara­man­lis (Nou­velle démo­cra­tie), rela­tives au reboi­se­ment des régions dévas­tées et à l’indemnisation des vic­times ne sont tou­jours pas tenues. Les scan­dales mêlant inté­rêts pri­vés et publics se sont suc­cé­dé, dans une totale impu­ni­té. Les deux par­tis (Nou­velle démo­cra­tie et Pasok, Par­ti socia­liste) qui se par­tagent le pou­voir depuis des décen­nies ont engen­dré des géné­ra­tions de poli­tiques qui ont sur­tout recher­ché leur enri­chis­se­ment per­son­nel au mépris d’un réel déve­lop­pe­ment du pays tout en ren­voyant per­pé­tuel­le­ment sur l’autre la res­pon­sa­bi­li­té des pro­blèmes. Ces deux forces ont per­mis le déve­lop­pe­ment d’un sec­teur public plé­tho­rique, véri­table gouffre finan­cier pour l’État et carac­té­ri­sé par la pra­tique géné­ra­li­sée dans toutes les couches de la popu­la­tion du sys­tème de la « connexion » (« sym­fe­ro­ta »), une pra­tique encore plus large que le clien­té­lisme puisque le seul fait d’être l’ami, le parent ou le voi­sin suf­fit pour l’obtention d’un poste ou d’une nomi­na­tion. Les sec­teurs de l’urbanisme, de la san­té et des impôts sont ain­si mar­qués par la pra­tique des « fakel­la­kia » (petites enve­loppes).

Le miroir allemand des PIGS

Au cours de ces pre­miers mois de 2010, la Grèce n’aura sans doute jamais été autant aus­cul­tée par les médias inter­na­tio­naux. La presse alle­mande, par exemple, aura joué un rôle cer­tain dans la réti­cence extrême d’Angela Mer­kel à consen­tir une aide à la Grèce. Les articles com­pa­rant les salaires des fonc­tion­naires alle­mands et de leurs col­lègues grecs, la des­crip­tion des pro­blèmes mas­sifs de gou­ver­nance, auront en effet pesé beau­coup sur les retards mis par la chan­ce­lière à approu­ver un plan de sau­ve­tage avant le 9 mai et le test des élec­tions régio­nales de Rhé­na­nie-West­pha­lie qu’elle ne devait pas réus­sir. Pour­tant, il ne fal­lait pas être un grand expert éco­no­mique pour com­prendre que le moindre retard appor­té par cette aide ne pou­vait qu’entrainer une aggra­va­tion de la fac­ture que les États membres de l’euro étaient de toutes les manières condam­nés à payer, sous peine de voir l’ensemble de la zone euro entrai­née dans l’aventure. Et par ailleurs, on a encore enten­du peu d’interrogations sur les consi­dé­ra­tions géos­tra­té­giques qui ont pré­si­dé à l’admission du pays au sein de la zone euro alors que dès 2001, des ques­tions étaient posées sur la fia­bi­li­té de ses comptes publics.

Réparer l’euro avant qu’il ne casse

Mais si les Grecs vivent mal les com­men­taires dont ils font l’objet, notam­ment dans la presse bri­tan­nique et alle­mande, et leur clas­se­ment peu flat­teur en tête de ce que cer­tains dans le monde finan­cier dési­gnent sous les ini­tiales infa­mantes de PIGS (Por­tu­gal, Irlande, Grèce et Espagne), ils com­mencent à com­prendre la néces­si­té des réformes, ce qui sup­pose un chan­ge­ment préa­lable et pro­fond des men­ta­li­tés. C’est à la nou­velle géné­ra­tion qu’il appar­tient d’entamer une révo­lu­tion interne, seul moyen per­met­tant le chan­ge­ment dras­tique néces­saire à toute évo­lu­tion. Les Grecs ne peuvent plus se conten­ter de leur vieux dic­ton : « Tant que ce n’est pas cas­sé, ne le répare pas. » Et si au fond, c’étaient l’ensemble des Euro­péens qui devaient faire du renon­ce­ment à cette maxime, une de leurs tâches les plus prioritaires ?

Le 9 mai 2010

Maroussa Diacoyannis


Auteur

Maroussa Diacoyannis esy diplomée en lettres, langue et litérature française de l'[Université d'Athènes->http://www.uoa.gr/].