La dernière alternance avant la fin de la Belgique (démocratique) ?
Au cours de son premier mandat, Trump avait entamé les grands travaux… avant de perdre un pouvoir qui continuait, alors, d’être attribué en vertu de processus relativement démocratiques… Tout le monde – ou presque – avait poussé un « ouf » de soulagement. Le cauchemar était fini, Biden allait signer le retour de la raison et d’une […]
Au cours de son premier mandat, Trump avait entamé les grands travaux… avant de perdre un pouvoir qui continuait, alors, d’être attribué en vertu de processus relativement démocratiques1… Tout le monde – ou presque – avait poussé un « ouf » de soulagement. Le cauchemar était fini, Biden allait signer le retour de la raison et d’une certaine modération. Quoi qu’on puisse penser de sa lente dégradation physique et mentale, il apparaissait tellement plus à sa place que son prédécesseur que l’on ne pouvait imaginer le retour de ce dernier…
Pendant son mandat, l’extrême droite américaine fourbissait ses armes. Pas dans la confidentialité de réunions secrètes, mais en public, en hurlant sur les médias tout ce qui lui passait par la tête, en annonçant le dépècement de la démocratie américaine, ses projets de répression et d’oppression, sa haine des libertés fondamentales… On ne pouvait être plus clair. Certes, Donald Trump jurait ses grands dieux qu’il n’avait pas l’intention d’appliquer le programme « Project 2025 » que concoctait son camp, mais on peut difficilement considérer que ses intentions autoritaires étaient discrètes.
Horrifié, à défaut de pouvoir être surpris, le monde assiste à la mise en place d’un pouvoir autoritaire aux USA. Arrestations arbitraires, racisme d’État, envoi de l’armée dans les villes supposées rétives à l’ordre nouveau, censure et intimidations à tous les étages, nomination d’extrémistes incompétents et de cas psychiatriques aux plus hautes fonctions, démantèlement de l’appareil d’État, tout y est. Nul doute aujourd’hui que la république étatsunienne s’effondre sous nos yeux. Peut-être un sursaut lui permettra-t-il d’échapper à la mort, rien n’est cependant moins sûr et il serait déraisonnable de parier là-dessus.
Mais cet épisode doit résonner pour nous comme un avertissement. À l’heure d’une néofascisation accélérée – et de moins en moins complexée – de nos gouvernements, il faut nous préparer à la suite.
Quelle pourrait-elle être ? Elle pourrait bien consister en une dernière alternance avant la fin de notre monde politique. Les pataquès à répétition d’un MR alliant incompétence et violence, le suivisme déshonorant des Engagés et les politiques de démantèlement de l’État fédéral de la NVA et de ses domestiques gouvernementaux, le spectacle désolant des Marx Brothers qui prétendaient régler le sort de Bruxelles en deux semaines, la mort cérébrale des gouvernements de la Région wallonne et la Communauté française, le spectacle désolant de ce qu’est, dans les faits, l’efficacité des « ingénieurs » de droite pourraient, une dernière fois, dégouter l’électeur. Il n’est donc pas exclu que les carottes soient encore légèrement crues et que l’on puisse espérer un retour en grâce de la gauche.
Mais ce retour de balancier risque de n’être qu’une brève accalmie. Le niveau de violence du débat public, l’utilisation du mensonge de manière décomplexée, les menaces vis-à-vis de la presse quand elle est indépendante, les positions anti-intellectualistes assumées d’une part toujours croissante de la droite sont quelques signes annonciateurs de la rudesse de la campagne permanente qui suivra. Il faut s’attendre à un retour en force d’une droite plus bête et plus antidémocratique que jamais, sans doute encore soutenue par la lâcheté et la soif de prébendes d’un centre plus inconsistant et amoral que jamais. Il faut également s’attendre à une poursuite de la stratégie de mensonge systématique qui est à l’œuvre depuis quelques années. Après avoir juré, la main sur le cœur, de ne jamais gouverner avec la NVA, promis un refinancement de l’enseignement supérieur avant de faire l’inverse, proclamé qu’on ne toucherait pas au secteur de l’éducation permanente pour ensuite en entreprendre le démantèlement ou encore fait miroiter 500 euros de plus par mois pour mieux appauvrir les classes moyennes et populaires ensuite, rien ne permet de penser qu’un retour au cours démocratique des choses soit possible. Il faut au contraire s’attendre à une poursuite, par la droite, d’une démonétisation totale de la notion même de programme politique et du travail de sape d’un des fondements essentiels de toute démocratie : l’attribution d’un mandat populaire à des élus après un débat sur les actions à mener dans l’intérêt collectif.
Le retour de la droite risque donc bien d’être à l’image du deuxième mandat de Trump2 et viser une occupation définitive du pouvoir, au prix de la fin de la démocratie et de l’instauration d’une variante quelconque du néofascisme .
Cela signifie que la gauche, si une chance lui est offerte, n’aura pas droit à l’erreur. Il lui faudra s’allier sans chicaner et mettre en œuvre un plan de bataille ou, plus exactement, un plan de fortification de la démocratie.
Revenue aux affaires, la gauche doit avoir (enfin) le courage de ses prétentions démocratiques et tirer les conséquences de la nature profonde de ce régime. Celui-ci ne repose en effet pas uniquement sur la possibilité d’une alternance au pouvoir grâce à des élections libres, ou sur un débat public servi par une presse libre, ou encore sur une justice indépendante. Ces dispositifs ne sont que quelques-uns de ceux qui sont au service de l’objectif principal : empêcher l’accaparement du pouvoir. Cette ambition est servie essentiellement par un morcèlement de l’exercice du pouvoir en des secteurs réduits et appelés à se contrôler, voire à se contrecarrer les uns les autres. La démocratie est fondée sur une défiance radicale vis-à-vis des humains en position de pouvoir et, plutôt que d’espérer l’avènement d’un humain nouveau, elle fait le pari de la limitation, de l’émiettement et de la concurrence des pouvoirs. Dans ce cadre, un des points nodaux est la reconnaissance du caractère politique de l’ensemble des aspects de la vie collective et du rôle politique légitime de tous les acteurs individuels ou organisés, publics ou privés, d’une société démocratique.
Ce n’est donc pas un hasard si la droite euphémiquement qualifiée d’illibérale s’attache avant tout à précariser les individus, à démanteler les instances intermédiaires et à affaiblir ou à mettre au pas l’appareil étatique. Elle cherche à affaiblir les défenses démocratiques pour permettre l’accaparement du pouvoir par une petite élite et le règne de chefs. On l’a encore vu récemment, lorsque certains mandataires ont déclaré, après la manifestation monstre du 14 octobre, se considérer comme soutenus par les 5 millions de travailleurs qui n’avaient pas été manifester. On ne saurait mieux dire la volonté de délégitimer l’un des ressorts majeurs de la démocratie : la mobilisation collective dans le cadre de grèves et de manifestations.
Le programme de la gauche devra donc être un parfait contrepied de cette tactique. Il conviendra, si elle en a le courage, de restaurer et de rehausser les fortifications démocratiques, en prévision d’un assaut d’ampleur.
Cela implique d’aller à contrecourant des inepties néolibérales qu’on nous a vendues des années durant sous prétexte de performances et d’économies : il faut engager des agents de l’État, les doter à nouveau d’un statut leur permettant de résister aux pressions politiques, faire de même des enseignants de tous les niveaux, bétonner le financement et l’indépendance des universités et des structures de recherche, investir dans des institutions indépendantes du politique chargées de soutenir, d’organiser et de financer la société civile, radicaliser la protection des droits fondamentaux et étendre leur acception, notamment en matière socioéconomique et environnementale, étendre les protections sociales pour permettre à chacun·e de se consacrer à son rôle de citoyen·ne, etc. Les positions et les protections, les soutiens et les droits ne doivent plus être attribués au mérite, mais en vertu de leur nécessité pour garantir le caractère démocratique de notre État. L’illusion méritocratique – qui cache une réalité d’exclusion de pans toujours plus considérables de la société – doit faire place à la nécessaire solidarité démocratique, se fondant sur le principe selon lequel on ne peut fonder de démocratie sans participation maximale du plus grand nombre.
Immanquablement, ces démarches impliqueront de revenir sur les réformes iniques qu’auront adoptées la droite et ses larbins. Restauration du droit au chômage et des pensions, élargissement de l’accueil des étrangers, démantèlement des politiques répressives, restauration des capacités d’action de l’État, notamment en matière fiscale, abandon du prisme répressif au profit de celui du soutien et de l’aide. Il va falloir du courage à une gauche par trop habituée à laisser faire la sale besogne par la droite, avant de reprendre la boutique en faisant mine d’incarner le « retour du cœur », mais avec la ferme intention de capitaliser sur le carnage réalisé.
Si, par lâcheté ou pusillanimité, la gauche faillissait à ce devoir moral, si, en un mot, elle abdiquait définitivement ses idéaux de gauche – à l’image des traitres (à leurs idéaux et à leur histoire) de Vooruit – elle porterait une immense responsabilité dans la fin de notre démocratie et la mise en place d’un pouvoir néofasciste. Elle en porterait sans doute la responsabilité principale, tant il est difficile d’imaginer attendre quoi que ce soit des néofascistes ou leurs supplétifs, désormais bien connus de tous·tes.
Malheureusement, l’état de déréliction du paysage politique flamand laisse peu d’espoir qu’une telle entreprise puisse être menée au niveau fédéral. Aussi sommes-nous, nous francophones, confrontés à une douloureuse question : avons-nous d’autre choix que d’abandonner la Belgique (et nos concitoyens flamands) et de nous replier sur des structures régionales et communautaires dont le caractère démocratique peut encore éventuellement être sauvé ?
- Nous ne sommes pas là pour épiloguer sur les failles énormes du système démocratique américain.
- Qui ne sera sans doute pas le « second », à moins qu’il ne se transforme en mandat à vie.
