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La communication : un espace possible entre la victime et l’auteur

Numéro 3 Mars 2011 par Christine Mahieu

mars 2011

En Bel­gique, la média­tion n’est pas encore tout à fait ancrée dans la pra­tique judi­ciaire. La plu­ra­li­té de lois ne per­met pas une vision claire de ce pro­ces­sus. Le légis­la­teur devrait pour­tant envi­sa­ger la média­tion exclu­si­ve­ment comme une réelle offre faite aux jus­ti­ciables, sans inter­fé­rences ni visées sur le dérou­le­ment de la pro­cé­dure judi­ciaire. Ce n’est qu’à cette condi­tion qu’une réelle et authen­tique com­mu­ni­ca­tion pour­ra adve­nir entre la vic­time et l’auteur.

En lan­gage musi­cal, le média­tor est l’outil qui sert à pin­cer les cordes du vio­lon, afin de les accorder…

Un des prin­cipes de la jus­tice répa­ra­trice, et c’est sans doute une des causes du soup­çon qu’elle sus­cite, est que per­sonne ne connait jamais l’issue de la démarche en s’y enga­geant. Contrai­re­ment à la jus­tice clas­sique qui se carac­té­rise par le fait qu’il y aura clas­se­ment sans suite ou un pro­cès à l’issue de celui-ci, condam­na­tion ou acquit­te­ment, assor­tie de dom­mages et inté­rêts ou non pour la victime.

L’idée de la jus­tice répa­ra­trice, et plus pré­ci­sé­ment de la média­tion, s’ancre dans le pari de la com­mu­ni­ca­tion, de cette pos­sible dis­cus­sion, entre la vic­time et l’auteur de l’acte com­mis et ce, avec l’aide d’un tiers neutre. Cette com­mu­ni­ca­tion per­met­tra de construire, ensemble et en dehors de toute pres­sion de l’institution judi­ciaire, un che­min, voire une issue, sin­gu­lier, propre à chaque situa­tion. La com­mu­ni­ca­tion ren­voie à l’idée d’un che­mi­ne­ment, d’un échange dont on ignore ce qu’il en adviendra.

On peut com­prendre que dans le domaine qui est au cœur de l’action publique (soit la réponse aux trans­gres­sions reprises dans le Code pénal), on constate une cer­taine réti­cence de la part de cer­tains déten­teurs de l’autorité judi­ciaire à « lâcher » sur cer­tains aspects des consé­quences d’un acte délic­tuel ou criminel.

Mais pour­quoi ne pas avoir titré « la média­tion » ? Le terme « com­mu­ni­ca­tion » est pré­fé­rable car le mot média­tion est sou­vent vécu avec beau­coup d’imaginaire et peut ren­voyer aux concepts proches de récon­ci­lia­tion, par­don, accord conclu, tran­sac­tion ou toute autre issue. Ces confu­sions sont éga­le­ment source de scepticisme.

Mais pour­quoi uti­li­ser le terme « com­mu­ni­ca­tion » plu­tôt que « dis­cus­sion ». L’expérience montre que tout mode d’échanges est pos­sible entre vic­time et auteur, directs ou indi­rects, pour autant que cela cor­res­ponde aux sou­haits des par­ties. Dans un tiers des situa­tions, une ren­contre directe a lieu. Il va sans dire que les média­teurs ont, en géné­ral, une pré­fé­rence pour l’échange direct, car il per­met aux par­ties de che­mi­ner un peu hors des sen­tiers de la rationalité.

Médiations auteur-victime : quand la loi favorise ou non une véritable communication

Mais une média­tion : à quoi cela peut-il ser­vir ? N’est-ce pas un gad­get inutile ? Un constat, qui nous inté­resse au plus près dans notre pro­pos : 70% des délits graves et crimes se déroulent entre per­sonnes qui se connaissent, voire coha­bitent ensemble. Il est clair que, dans ces situa­tions, il serait étrange de ne pas pro­po­ser un échange, une com­mu­ni­ca­tion. En effet, elles sont la plu­part du temps appe­lées à se revoir.

Quels sont les domaines dans notre pays où nous trou­vons cette pos­sible com­mu­ni­ca­tion entre l’auteur et la vic­time ? Le légis­la­teur, à des périodes dif­fé­rentes, allant de 1994 à 2006, a pré­vu la média­tion dans bien des situa­tions de trans­gres­sion : inci­vi­li­tés, délits légers ou crimes les plus graves.

Notre pays a pour carac­té­ris­tique, d’être tra­ver­sé par deux cultures, et c’est peu dire par les temps qui courent : l’une, latine (culture du texte, de la loi écrite, d’une cer­taine ver­ti­ca­li­té dans la ges­tion de la socié­té) et une autre, plus anglo-saxonne (pra­tique, juris­pru­den­tielle, orale, plus horizontale).

Les légis­la­tions belges, dans le sujet qui nous occupe, reflètent bien ce patch­work : de la plus petite inci­vi­li­té (déjec­tions canines, tapage noc­turne) aux crimes les plus graves, la média­tion est léga­le­ment pos­sible. Elle a été ins­ti­tuée plus proche ou plus dis­tante de l’institution judi­ciaire. Jacques Faget expli­cite cette ques­tion de dis­tance (Faget, 1993). Soit la média­tion est envi­sa­gée dans le cadre d’une jus­tice rete­nue. Dans ce cas, l’autorité judi­ciaire réa­lise elle-même la média­tion (audiences de média­tion du pro­cu­reur du Roi). Soit la média­tion s’inscrit dans le cadre d’une jus­tice délé­guée. La jus­tice confie alors à un ser­vice exté­rieur et indé­pen­dant le soin de l’accompagner. Soit la média­tion est envi­sa­gée de manière auto­nome (une des par­ties sou­haite confier le litige à un ser­vice de média­tion n’ayant aucun rap­port avec la justice).

Plus concrè­te­ment, les inci­vi­li­tés ou délits bénins, qui peuvent aller du dépôt d’ordures, de tapage noc­turne jusqu’aux échanges de coups, sans bles­sures et les vols simples, relèvent de la com­pé­tence des com­munes : elles peuvent pro­po­ser une média­tion (ou une répa­ra­tion indi­recte) aux majeurs. Une média­tion doit être pro­po­sée si l’auteur est mineur. Il s’agit ici de la média­tion locale.

Ensuite, une autre loi pré­voit que, s’il s’agit de majeurs, le par­quet peut orien­ter la situa­tion vers la média­tion pénale pour des délits de gra­vi­té rela­tive et pour les­quels, en cas de pro­cès, une peine de moins de deux ans de pri­son serait encou­rue. Dans ces cas, la loi pré­voit l’extinction des pour­suites en cas d’aboutissement. Nous sommes ici dans le cadre d’une alter­na­tive aux pour­suites, d’une jus­tice rete­nue, au sein de laquelle le sub­sti­tut prend une place de qua­si-juge. L’assistant de la mai­son de jus­tice, au ser­vice du Par­quet, assume la concré­ti­sa­tion de la média­tion et réa­lise un rap­port cir­cons­tan­cié sur la manière dont s’est dérou­lée celle-ci. La proxi­mi­té de la pro­cé­dure avec la jus­tice clas­sique (que la pers­pec­tive soit pénale ou de réha­bi­li­ta­tion), rend la vraie adhé­sion des par­ties assez illusoire.

À mon sens, et de manière plus géné­rale, cette manière de pro­cé­der met en péril le fon­de­ment même de l’approche répa­ra­trice : la réap­pro­pria­tion du conflit par les jus­ti­ciables, par les citoyens.

Enfin, une autre pos­si­bi­li­té, rare dans les pays latins, consiste à rendre pos­sible la média­tion, la com­mu­ni­ca­tion à tous les stades de la pro­cé­dure (majeurs ou mineurs), quel que soit le crime ou le délit.

Qu’en est-il de cette objec­tif, expli­ci­te­ment pré­vu par la loi, de rendre pos­sible une com­mu­ni­ca­tion entre la vic­time et l’auteur, quel que soit la gra­vi­té de l’acte ? Pour les mineurs, le Par­quet doit la pro­po­ser à toutes les par­ties concer­nées : s’il l’écarte sans moti­va­tion, la sai­sine du juge est nulle. Lorsqu’il est sai­si, le juge de la jeu­nesse doit en prio­ri­té pro­po­ser une médiation.

Pour les majeurs, tout inter­ve­nant poli­cier ou judi­ciaire (police, lors du recueil de la plainte, juge d’instruction, chambre du conseil, juge du fond, juge d’application des peines) doit infor­mer toutes les par­ties qu’elles peuvent enta­mer elles-mêmes la média­tion à tout moment. Le juge peut éga­le­ment être proac­tif et pro­po­ser plus pré­ci­sé­ment cette orien­ta­tion s’il la juge par­ti­cu­liè­re­ment adéquate.

Il faut pré­ci­ser tout de suite que ces deux der­niers types de média­tion (juge de la jeu­nesse, juge d’instruction, juge du fond, juge d’application des peines) sont envi­sa­gés en termes de réponse auto­nome ou complé­men­taire à l’institution judi­ciaire et non plus en termes d’alter­na­tive. Cela sup­pose que, soit l’autorité judi­ciaire estime que la média­tion est une piste qui se suf­fit à elle-même, soit elle estime qu’à côté de la réponse clas­sique (pro­ba­tion, libé­ra­tion condi­tion­nelle, empri­son­ne­ment), une orien­ta­tion vers la média­tion peut être une piste inté­res­sante pour les par­ties. Cette der­nière piste est géné­ra­le­ment envi­sa­gée dans les délits graves ou les crimes.

Cette deuxième pers­pec­tive rend, selon moi, toute son authen­ti­ci­té au pro­ces­sus : il appar­tient aux per­sonnes concer­nées (et non pas à l’institution judi­ciaire), il est dépol­lué de tous cal­culs secrets ou ima­gi­naires. Il se situe le plus sou­vent dans un temps où la jus­tice clas­sique soit renonce à toute pour­suite, soit pro­cède à son tra­vail (ins­truc­tion…), soit a déjà tran­ché selon le droit. Il n’y a pas ou peu de pos­si­bi­li­tés d’interférences néfastes.

Face au mal, quelles réactions ?

Avant d’envisager les condi­tions qui per­mettent qu’une telle dis­cus­sion, com­mu­ni­ca­tion soit pos­sible, je vous emmène sur un ter­rain dif­fi­cile : le mal, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Un phi­lo­sophe belge contem­po­rain, Jean-Michel Lon­gneaux, l’a remar­qua­ble­ment abor­dé dans un petit opus­cule inti­tu­lé L’expérience du mal (Lon­gneaux, 2004).

Il aborde la ques­tion du mal, quelle que soit la pos­ture de celui qui en est atteint : vic­time d’un évè­ne­ment invo­lon­taire (cata­clysme), volon­taire (délit, crime), mais aus­si celui qui en est l’auteur. Face au mal, le même pro­ces­sus est à l’œuvre chez chacun.

Le mal, c’est ce qui arrête le cours de la vie. À la ques­tion « pour­quoi ? », il n’y a pas de réponse. Le mal est un non-sens. Et en ten­tant d’y trou­ver un sens, un autre tour­ment sur­vient, car toutes les valeurs aux­quelles tenait celui qui souffre se sont effon­drées. Il s’agit d’apprivoiser l’innommable pour ne plus être agi par lui. La phi­lo­so­phie du mal est la phi­lo­so­phie du survivant.

La ques­tion du mal nous est-elle étran­gère ? Je ne le crois pas. Aucun d’entre nous, je sup­pose, n’a com­mis d’actes graves, mais nous avons tous, à un moment don­né, connu le mal-agi : lâche­té, déni­gre­ment, pieux men­songe, moque­rie. Au moment où nous accom­plis­sions ces actes, nous les moti­vions posi­ti­ve­ment. Les auteurs d’actes graves éga­le­ment. Ce n’est qu’ensuite, que, décou­verts, les auteurs souffrent des consé­quences de ce mal commis.

Si vous avez déjà eu l’occasion de dis­cu­ter avec des auteurs de crimes ou de délits, les moti­va­tions sont tou­jours posi­tives, même si mora­le­ment répré­hen­sibles. Le plai­sir, l’excitation, la néces­si­té, le goût de la trans­gres­sion, le sou­ci d’en jeter auprès des copains expliquent le vol, la ven­geance (un mau­vais regard) jus­ti­fie l’agression. C’est chaque fois un sen­ti­ment res­sen­ti posi­tif, et non le mal pour le mal.

C’est bien parce que nous croyons être moti­vés par une juste cause que nous sommes capables du pire (les Khmers rouges de Pol Pot, les nazis d’Hitler, les Hutu étaient per­sua­dés d’agir jus­te­ment, sinon com­ment expli­quer la par­ti­ci­pa­tion mas­sive de toute une par­tie du peuple à ces mas­sacres1?). Plus près de nous et qui sus­cite plus de ques­tions encore : l’expérience de Mil­gram, renou­ve­lée à la télé­vi­sion, au cours de laquelle près de 80% de citoyens « comme vous et moi », sous la seule auto­ri­té de la pré­sen­ta­trice, ont envoyé à la mort (fic­tive) la per­sonne qui n’arrivait pas à répondre cor­rec­te­ment aux ques­tions posées.

Quelle que soit la pos­ture de l’individu (mal agi, mal subi), après le mal, l’existence s’interrompt : il n’y a plus de pas­sé, ni d’avenir. Tout ce qui était moi (his­toire, pro­jets, rôle dans la socié­té) n’est plus. Le temps est figé dans une éter­ni­té insup­por­table et la mort devient enviable. L’individu vit alors une soli­tude irré­duc­tible, la vie conti­nue, mais sans lui. L’insouciance, la légè­re­té, la confiance ne sont plus qu’illusions. Il est assi­gné à non-rési­dence (je pré­cise tout de suite que cet état est évi­dem­ment vite éva­cué pour des évè­ne­ments ou infrac­tions bénignes).

Quatre réac­tions, étapes sont à connaitre et à res­pec­ter par toute per­sonne appe­lée à côtoyer, per­son­nel­le­ment ou pro­fes­sion­nel­le­ment, une per­sonne confron­tée au mal.

Dans l’ordre (et plus rare­ment dans le désordre), le choc : rien ne pou­vait le pré­voir, on ne peut pen­ser la chose, et ten­ter de don­ner du sens est irré­sis­tible et en même temps insou­te­nable ; le déni, très puis­sant tant chez l’auteur que chez la vic­time, est à ce moment-là sal­va­teur. Afin d’éviter un effon­dre­ment psy­chique, on ignore l’insoutenable afin de reprendre (ou feindre de reprendre) une vie nor­male. Le déni, chez l’auteur, est évi­dem­ment très mal vécu lorsqu’il est connu de la vic­time. Les cri­mi­no­logues appellent cette réac­tion pro­ces­sus de neu­tra­li­sa­tion « ce n’est pas si grave ». Per­mettre au délin­quant, dans le cadre de la média­tion, de poser un regard dif­fé­rent sur les faits et l’aider à tra­ver­ser cette étape de déni, peut lui faire accé­der à une cer­taine altérité.

Ensuite, la révolte, avec éven­tuel­le­ment de la haine contre le res­pon­sable de son mal­heur (c’est bien pour évi­ter l’escalade que la jus­tice a été ima­gi­née). Et si la révolte ne peut s’extérioriser, se méta­bo­li­ser, la vio­lence peut se retour­ner contre soi-même (« est-ce la cou­leur rouge de mon sac qui t’a atti­ré, trou­vais-tu que je le met­tais en évi­dence ? ») ou cloi­trer la per­sonne dans une aigreur qu’elle ne pour­ra éva­cuer. Autre réac­tion, rele­vant de la même caté­go­rie que la révolte : trou­ver le bouc émis­saire. Ce sera l’immigré, le jeune, le jeune immi­gré, le Juif. Nous ver­rons plus loin, à par­tir de la tra­gé­die grecque revi­si­tée par Jac­que­line Mori­neau, qu’à cer­tains moments, le média­teur peut devoir endos­ser ce rôle afin de faire pro­gres­ser le pro­ces­sus (Mori­neau, 1998).

Enfin, la dépres­sion : à quoi bon dési­rer, lut­ter ? Peuvent s’ensuivre des réac­tions comme l’alcoolisme, le repli sur soi.

Ces étapes sont indis­pen­sables (et donc à res­pec­ter), mais elles ne devraient être que tran­si­toires. Et le rythme pour les tra­ver­ser appar­tient à chaque indi­vi­du : que n’ai-je enten­du dire à une per­sonne qui vient de vivre un évè­ne­ment effroyable : « Tu ver­ras, cela pas­se­ra, tu l’oublieras. » C’est d’une vio­lence inouïe. Tra­ver­ser ces étapes, comme on tra­verse une rivière froide, per­met­tra, éven­tuel­le­ment, aux per­sonnes confron­tées à une telle expé­rience d’envisager une recons­truc­tion, un retour à la vie.

Se replier sur une de ces étapes sup­po­se­rait que l’on se replie sur le monde d’avant le mal­heur. La sur­ve­nance du mal met en éclats toutes nos illu­sions, notre désir de mai­trise de notre vie : nous sommes expul­sés de l’idée que tout dépend de nous (alors que notre socié­té indi­vi­dua­liste tente de nous le faire croire). L’évènement bou­le­verse la trame de nos rela­tions : notre insou­te­nable soli­tude est expo­sée à vif, comme une bles­sure béante.

Une nou­velle vie com­mence. Il nous faut accep­ter trois pos­tu­lats : je ne suis pas tout puis­sant, l’autre m’échappe, rien ne m’est dû. Accep­ter le mal en tant que « ce qui ne devrait pas être, mais existe ».

Ce che­min est impré­vi­sible, aléa­toire, erra­tique, rend la mise en boite de la média­tion impos­sible dans le car­can judi­ciaire car elle est com­plexe, mul­ti­ra­tion­nelle, mou­vante, incer­taine. Les sou­cis d’efficacité, de ren­de­ment, de pré­vi­si­bi­li­té, d’ordre qui carac­té­risent l’institution judi­ciaire, et qui lui sont néces­saires, ne sont pas com­pa­tibles avec elle. Le média­teur, lors des entre­tiens pré­li­mi­naires sera atten­tif à déce­ler l’étape que la per­sonne vit, lui per­met­tant de la tra­ver­ser, sans l’escamoter ni la figer. 

Comment cette approche peut-elle être utile en médiation ?

Com­ment la com­mu­ni­ca­tion, la dis­cus­sion peuvent per­mettre un tel che­min ? La média­tion peut s’apparenter à la tra­gé­die grecque. C’est Jac­que­line Mori­neau qui nous aide à che­mi­ner dans cette pers­pec­tive : la tra­gé­die grecque a été inven­tée pour mettre en scène la souf­france des indi­vi­dus, les confron­ter à sa réa­li­té afin de la dépas­ser et non la nier.

Dans le pro­pos qui nous occupe, il est clair que le média­teur, ren­con­trant sépa­ré­ment chaque par­tie, reçoit en quelque sorte ce paquet d’émotions diverses. Bien for­mé à le rece­voir, il per­met­tra aux par­ties de les méta­bo­li­ser. La tra­gé­die grecque met en scène des dieux contra­dic­toires (et non un dieu comme dans les reli­gions mono­théistes): Apol­lon, dieu de la mesure, de la sagesse, de l’harmonie et Dio­ny­sos, dieu de la vigne, des excès, des orgies.

Dans la tra­gé­die grecque, le spec­ta­teur n’est pas pas­sif. Il vit les fan­tasmes les plus fous : l’inceste, le meurtre, afin de s’en libé­rer. Aujourd’hui, les car­na­vals peuvent encore modes­te­ment rem­plir ce rôle : le ren­ver­se­ment, pour un moment, de toutes nos valeurs.

Par la média­tion, le conflit, qui consti­tue le pas­sage entre un ordre éta­bli, mais dépas­sé vers un autre ordre, pas encore adve­nu, est vécu autre­ment que par la vio­lence : c’est sou­vent du refus d’entrer en conflit que la vio­lence sur­vient. Mais pour­quoi est-il si dif­fi­cile d’accepter le conflit ? Car il nous oblige à entendre le point de vue de l’autre et nous révèle une part de nous-mêmes que nous n’apprécions pas beaucoup.

Nous tra­ver­sons une époque qui remet en cause le car­té­sia­nisme, et qui nous apprend que dans tout être humain peut som­meiller le pire et le meilleur.

Du pas­sage du monde des anciens (où les dieux étaient res­pon­sables de tous nos mal­heurs) à un monde où cha­cun est res­pon­sable plei­ne­ment de ses actes devant l’autorité, nous abor­dons aujourd’hui un monde plus hori­zon­tal, plus incer­tain, dans lequel l’échange et la construc­tion col­lec­tive de solu­tions rem­pla­ce­ront la parole venue d’en haut, inin­ter­ro­geable. Cela explique peut être la dif­fi­cul­té que cer­tains juges éprouvent à confier des média­tions à des acteurs exté­rieurs comme les ser­vices de média­tion, ser­vices certes pri­vés, mais agréés et sub­ven­tion­nés par les pou­voirs publics pour réa­li­ser cette mission.

La vio­lence est tou­jours une réponse (inadap­tée certes) à une souf­france : c’est cette souf­france que le média­teur, dans tous ses entre­tiens, va accueillir et éla­bo­rer avec cha­cun. Comme dans la tra­gé­die, où le cory­phée chante, tra­duit les sen­ti­ments des héros, le média­teur sera atten­tif à tenir ce rôle. Dans le lan­gage actuel, nous appe­lons cela la refor­mu­la­tion, qui n’a rien à voir avec la répé­ti­tion, mais plu­tôt l’expression du non-dit der­rière le dit, du sens caché, sou­vent igno­ré de celui qui l’énonce.

Trois temps dans la tra­gé­die, trois temps dans la média­tion, lors de la ren­contre entre les parties.

La theo­ria : l’exposé pour cha­cun de sa vision des choses. Ensuite, le média­teur résume les points de vue dans une posi­tion de mul­ti­par­tia­li­té, sans ques­tion­ner, sans interpréter.

Ensuite, la cri­sis per­met l’expression de l’intensité de la souf­france de cha­cun. C’est fort, c’est dur, mais c’est accueilli par le média­teur qui garan­tit que ces émo­tions ne mène­ront ni à l’insulte et encore moins aux coups. L’institution judi­ciaire ne peut accueillir cette explo­sion de sen­ti­ments. Cette pos­si­bi­li­té d’extérioriser sa souf­france va per­mettre de l’apprivoiser et d’en prendre, dou­ce­ment, distance.

Enfin, la cathar­sis qui, grâce à l’expression de la souf­france et sur­tout sa recon­nais­sance par l’autre, va per­mettre à cha­cun d’évoluer dans la vision du conflit qui l’habitait. Dans ces moments, très denses, la place lais­sée au silence est éga­le­ment por­teuse de cette évo­lu­tion. Dans ces moments, cha­cun entre en dia­logue avec lui-même. Le silence est le lan­gage de l’âme. Silence qui per­met que se déploie le vide, espace de poten­tia­li­té et de liberté.

En per­ce­vant et en accueillant chez cha­cune des per­sonnes qu’il reçoit l’état d’émotions, de mélange de sen­ti­ments qui les habitent, le média­teur leur per­met de tra­ver­ser ces diverses étapes et, peut-être, de pou­voir envi­sa­ger l’avenir sans être rivé à l’évènement subi ou agi.

Quelques histoires vécues2 ou rapportées

Telle est cette jeune fille, vic­time d’un viol col­lec­tif. Un an après les faits, une média­tion lui a été pro­po­sée. La média­tion s’est dérou­lée sur un an. Un des cinq jeunes auteurs du fait avait deman­dé à son édu­ca­teur au sein de l’institution fer­mée dans laquelle il était pla­cé si une média­tion était pos­sible. Cette demande, relayée par le juge, avait tou­ché la jeune fille. Son accep­ta­tion d’entrer en média­tion fut rude : sa mère, était scep­tique et son grand-père mater­nel, qui assu­mait un rôle pater­nel, s’y oppo­sait fermement.

La jeune fille a per­sua­dé sa maman de la lais­ser avan­cer dans ce pro­ces­sus. L’accord de média­tion — indi­rect — outre les échanges de recon­nais­sance réci­proques, était axé sur la manière dont les ren­contres for­tuites (ils habi­taient dans le même quar­tier) devaient se pas­ser. Au der­nier entre­tien, la jeune fille (qui avait per­du les trente kilos qu’elle avait gagnés après le viol et qui avait arrê­té de se teindre les che­veux en bleu), m’a dit « la média­tion m’a redon­né ma fierté ».

Telle cet enfant, vic­time d’abus sexuels de la part de son père. Une ren­contre est orga­ni­sée à sa demande, à la pri­son. Cette ren­contre s’inscrivait après tout un pro­ces­sus thé­ra­peu­tique et à un moment don­né où la thé­ra­peute a esti­mé que la ren­contre était non seule­ment pos­sible, mais béné­fique pour l’enfant. La ren­contre com­mence par une parole du père « nous allons par­ler de ce qu’on a fait ». L’enfant, immé­dia­te­ment, inter­rompt son père et dit « non, papa, ce que tu as fait, ce dont tu es coupable ».

On voit toute l’importance de la démarche et sur­tout du moment choi­si, per­met­tant à l’enfant de retrou­ver sa place, sa digni­té. Elle a pu sor­tir de la confu­sion, très fré­quente dans ces situa­tions, qui consiste pour l’auteur à sug­gé­rer qu’il n’y a pas de vic­time ni d’auteur.

Je pense aus­si à ces enfants mal­trai­tés à qui est offerte la pos­si­bi­li­té de nom­mer dif­fé­rem­ment l’auteur lors de séances (de thé­ra­pie ou de média­tion): « le grand-père beeeurk », « la cras­ti­gnasse » et de reprendre le nom habi­tuel « grand-père, belle-mère », pour le reste de la vie quo­ti­dienne. Cette double nomi­na­tion per­met à l’enfant de retrou­ver et d’accepter l’ambivalence de ses sen­ti­ments envers l’auteur des faits. Il faut être conscient que l’enfant, la vic­time peut avoir aus­si vécu des bons moment avec l’auteur et sou­haite retrou­ver de nou­veau ces bons moments.

Plu­sieurs vic­times, quand le pro­ces­sus est déjà bien avan­cé, sou­haitent le bien de l’auteur. Ce constat m’a au début décon­cer­tée. Mais cette réac­tion a du sens et peut être béné­fique : la vic­time se sent souillée par l’acte qu’elle a subi, elle est même quel­que­fois reje­tée par son entou­rage. Ce der­nier souffre de ne pas avoir pu évi­ter ce qui est arri­vé à la vic­time. Par ailleurs, le mal­heur fait fuir. En redon­nant de l’humanité à l’auteur de l’acte, cer­taines vic­times allant jusqu’à dire « il n’a pas été si méchant que cela », celles-ci se réhu­ma­nisent, quittent leur posi­tion pas­sive de vic­times, retrouvent leur capa­ci­té d’agir, d’entrer en rela­tion. Elles sont très sou­cieuses de per­mettre, par leur démarche, d’avoir un impact sur l’absence de réci­dive de l’auteur.

Mais atten­tion : ni l’apaisement total, ni la récon­ci­lia­tion n’en sont les objec­tifs. En effet, chaque par­tie agit dans l’intérêt de son propre pro­ces­sus de recons­truc­tion. Ce n’est pas de l’altruisme, mais le pro­ces­sus pas­se­ra par la ren­contre avec l’autre. Chaque par­tie a conscience de l’ambigüité qui peut être conte­nue dans la demande de l’autre. Le cadre et le média­teur per­met­tront que cela se déroule sans perversité.

  1. À lire Une sai­son de machettes, de Jean Hatz­feld, à pro­pos du géno­cide rwandais.
  2. J’ai orga­ni­sé de nom­breuses média­tions en matière de délin­quance juvé­nile, au sein d’un ser­vice agréé orga­ni­sant des pres­ta­tions, des média­tions et des concer­ta­tions en groupe.

Christine Mahieu


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