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l’U©L entre la lettre et l’esprit

Numéro 11 Novembre 2008 par Jean De Munck

novembre 2008

Deux textes issus de pro­fes­seurs des quatre uni­ver­si­tés catho­liques fran­co­phones cir­culent actuel­le­ment et appellent à sou­te­nir la sup­pres­sion ou le main­tien du qua­li­fi catif « catho­lique » dans l’in­ti­tu­lé de l’ins­ti­tu­tion qui ras­sem­ble­ra ces uni­ver­si­tés. Ce débat pola­rise les opi­nions d’une manière inha­bi­tuelle : les anciens cli­vages sont brouillés. Deux camps et quatre mou­vances, qui reposent sur des argu­ments dif­fé­rents, peuvent être iden­ti­fi és. En fi n de compte, la logique mana­gé­riale ne va-t-elle pas sub­mer­ger cha­cune de ces posi­tions ? La viva­ci­té du débat aura en tout cas mon­tré que le per­son­nel et les étu­diants de l’U©L refusent d’ab­di­quer le dis­cours moral au nom de l’utilitarisme.

Le 20 octobre 2008, les membres du per­son­nel des quatre uni­ver­si­tés catho­liques fran­co­phones (UCL, Fucam, FUSL, FUNDP) rece­vaient un cour­riel sol­li­ci­tant leurs signa­tures. L’ap­pel, lan­cé par cinq pro­fes­seurs répu­tés, visait à sub­sti­tuer l’ap­pel­la­tion d’« uni­ver­si­té de Lou­vain (UL) » à celle d’« uni­ver­si­té catho­lique de Lou­vain (UCL) » quand il s’a­gi­ra de nom­mer le nou­vel ensemble qui, en 2010, les ras­sem­ble­ra (voir enca­dré). De leur côté, les rec­teurs concer­nés en appe­laient à un débat serein autour de la proposition.

Immé­dia­te­ment, une contre-pro­po­si­tion fusait, éma­nant de sept autres pro­fes­seurs (voir enca­dré). Elle sol­li­ci­tait les signa­tures pour un main­tien du « C ». Elle fut éga­le­ment dif­fu­sée­par cour­riel col­lec­tif, en incluant, cette fois, les adresses d’é­tu­diants et d’ex-étu­diants de Louvain.

Des deux côtés, les signa­tures ne se firent pas attendre, qui tom­bèrent par cen­taines. Via le Net ou les jour­naux, le débat s’en­flam­mait, sou­le­vant un tsu­na­mi d’ar­gu­ments qui, un ins­tant, fit oublier à beau­coup de lou­va­nistes le tsu­na­mi bour­sier qui sévis­sait simul­ta­né­ment. Le ser­veur de La Libre dut avouer des pro­blèmes tech­niques et s’in­ter­rompre tem­po­rai­re­ment, tant le débat était vif.

Com­plexe, ce débat. On n’y retrouve pas les cli­vages clas­siques qui ont fait le débat de l’a­près-guerre : les cli­vages catho­liques ver­sus laïc ou pro­gres­sistes ver­sus conser­va­teurs. À bien écou­ter les argu­ments échan­gés, tout appa­raît plus brouillé, touf­fu, décen­tré. En accep­tant un effort de sim­pli­fi­ca­tion, on peut y dis­cer­ner quatre grandes logiques argu­men­ta­tives. Il faut évi­dem­ment recons­truire ces quatre logiques à tra­vers la pro­fu­sion des dis­cours de jus­ti­fi­ca­tion avan­cés par les uns et par les autres. Elles se croisent, quel­que­fois se com­posent, mais pour­tant se dis­tinguent : elles conduisent, logi­que­ment, à des posi­tions dif­fé­rentes. Disons qu’il s’a­git de quatre « mou­vances », qui n’ont pas de fron­tières étanches, mais qui confi­gurent néan­moins l’es­pace d’un débat.

Les libéraux

Pre­mière mou­vance : les libé­raux. Selon eux, les ins­ti­tu­tions doivent être neutres pour per­mettre un débat ouvert et res­pec­ter les croyances indi­vi­duelles. Cela vaut pour l’É­tat d’a­bord, le mar­ché ensuite. Il convient, selon eux, d’é­tendre cette exi­gence de neu­tra­li­té à l’ins­ti­tu­tion scien­ti­fique. En aucune façon, il n’est en effet jus­ti­fié qu’une ins­ti­tu­tion scien­ti­fique épouse, comme un dogme ou une iden­ti­té, une croyance reli­gieuse par­ti­cu­lière quel­conque. La véri­té scien­ti­fique n’est, jus­qu’à preuve du contraire, ni chré­tienne, ni boud­dhiste, ni musul­mane ; il n’y a pas de débat ration­nel pos­sible sans la neu­tra­li­té de l’a­rène où il se déroule.

Cepen­dant, pour­suit cette argu­men­ta­tion, le devoir de neu­tra­li­té qui pèse sur l’ins­ti­tu­tion ne s’ap­plique pas aux per­sonnes qui la peuplent et la font vivre. Bien au contraire, le débat sup­pose le plu­ra­lisme des convic­tions et même des enga­ge­ments. C’est pour­quoi la neu­tra­li­té de l’ins­ti­tu­tion scien­ti­fique est tout à fait com­pa­tible avec de vibrantes convic­tions pri­vées, morales et religieuses.

Pous­sée à son terme, cette posi­tion appel­le­rait évi­dem­ment une décon­fes­sion­na­li­sa­tion de l’u­ni­ver­si­té de Lou­vain. Celle-ci perd sa spé­ci­fi­ci­té (médié­vale) et devient une uni­ver­si­té (moderne) « comme les autres ». Elle pos­sède, bien sûr, comme toutes les uni­ver­si­tés, son his­toire par­ti­cu­lière. Cette his­toire ne four­nit cepen­dant aucune norme, aucun prin­cipe, aucun devoir face à la seule exi­gence qui compte : la vali­di­té qui naît du débat ration­nel ouvert. On voit mal ce qui jus­ti­fie­rait encore la messe lors de la ren­trée aca­dé­mique, le cachet de Notre-Dame, la réfé­rence évan­gé­lique de l’U­CL — sauf à titre déco­ra­tif, folk­lo­rique, comme le Lume­çon pour la ville de Mons ou les concours d’a­vi­ron de l’u­ni­ver­si­té de Cambridge.

Un débat interne à cette mou­vance porte bien enten­du sur la limite de la scien­ti­fi­ci­té. Si l’u­ni­ver­si­té est une ins­ti­tu­tion scien­ti­fique, il reste à déter­mi­ner quelles sont les limites de la science par oppo­si­tion à la non-science. Beau­coup de par­ti­sans d’une épis­té­mo­lo­gie posi­ti­viste pure et dure se retrouvent dans le camp libé­ral. On peut certes conce­voir avec eux que les options reli­gieuses qui échappent au dis­cours scien­ti­fique soient relé­guées au domaine des opi­nions per­son­nelles. Mais on peut se deman­der jus­qu’à quel point une telle épis­té­mo­lo­gie est conci­liable avec une parole théo­lo­gique — qui sup­pose non seule­ment des preuves « scien­ti­fiques » mais un enga­ge­ment croyant. De ce point de vue (posi­ti­viste), il y aurait donc à ouvrir une dis­cus­sion sérieuse sur la légi­ti­mi­té d’une facul­té de théo­lo­gie au sein de l’u­ni­ver­si­té. La théo­lo­gie ne doit-elle pas se conver­tir, comme à l’ULB, en science de la reli­gion ?

Cepen­dant, il n’est pas néces­saire d’être, épis­té­mo­lo­gi­que­ment, posi­ti­viste pour se retrou­ver, poli­ti­que­ment, dans la mou­vance libé­rale. Cer­tains libé­raux défendent au contraire une défi­ni­tion très ouverte de la ratio­na­li­té, qui prend acte de l’é­vo­lu­tion du débat épis­té­mo­lo­gique du XXe siècle. Selon eux, l’u­ni­ver­si­té accueille tout dis­cours ration­nel et non pas seule­ment « scien­ti­fique » (au sens res­treint du terme). La ratio­na­li­té inclut bien enten­du les sciences expé­ri­men­tales, mais aus­si des sciences « her­mé­neu­tiques » (his­toire, cri­tique lit­té­raire, socio­lo­gie com­pré­hen­sive, etc.) et des sciences « éman­ci­pa­toires » (psy­cha­na­lyse, socio­lo­gie cri­tique, une cer­taine forme de théo­lo­gie), pour par­ler comme Haber­mas1. De ce point de vue post­po­si­ti­viste, la théo­lo­gie ne pose pas un pro­blème par­ti­cu­lier aux libé­raux, à ceci près que, logi­que­ment tou­jours, elle pour­rait deve­nir plu­ra­liste si la com­mu­nau­té uni­ver­si­taire se diver­si­fiait : on y trou­ve­rait, de droit, et sur un pied d’é­ga­li­té, des spé­cia­listes musul­mans ou judaïques ou boud­dhistes au même titre que des théo­lo­giens catho­liques puisque l’ef­fort d’é­clair­cis­se­ment ration­nel de la foi n’est pas l’a­pa­nage de ces der­niers (à moins de prou­ver ration­nel­le­ment le contraire).

Les convictions, sans les affiliations

Le deuxième camp favo­rable à l’a­ban­don du « C » n’é­pouse pas des pré­misses libé­rales. Au contraire, il est ani­mé par l’i­dée qu’il n’y a pas d’a­gir col­lec­tif pos­sible sans convic­tions par­ta­gées. Il pense qu’une uni­ver­si­té n’est pas seule­ment un espace de débat scien­ti­fique, mais aus­si un col­lec­tif poli­tique, qui agit sur lui-même et sur la socié­té qui l’en­vi­ronne, notam­ment grâce au savoir qu’il pro­duit et trans­met. Au contraire des pre­miers, ses par­ti­sans pensent que l’ins­ti­tu­tion doit res­ter « ins­pi­rée » par les valeurs du chris­tia­nisme. Notons ce fait remar­quable que les par­ti­sans de cette ligne sont par­fois des croyants sin­cères et convain­cus et par­fois des agnos­tiques ou des incroyants qui pour­tant, pour diverses rai­sons, se sentent proches de la morale évan­gé­lique. Avec ou sans les dogmes, ils tiennent donc beau­coup à la pré­fé­rence pour les pauvres et à l’a­mour du pro­chain. Ils pensent que ces valeurs sont cru­ciales pour une ins­ti­tu­tion qui exerce une influence sociale — notam­ment en méde­cine, ou en éco­no­mie. Ils consi­dèrent aus­si que ce sont ces valeurs qui poussent à l’ou­ver­ture maxi­male, à l’u­ni­ver­sa­li­té et donc en déduisent qu’il faut abattre tous les obs­tacles au dia­logue. C’est donc bien leur convic­tion d’ins­pi­ra­tion chré­tienne qui les pousse à l’u­ni­ver­sa­li­té, et pas seule­ment l’op­tion pour une ratio­na­li­té neutre, dont ils ne per­çoivent que trop les limites intrinsèques.

À cet égard, comme le disait si bien l’un d’eux sur le blog de la péti­tion « anti‑C », l’é­ti­quette « Lou­vain » est plus por­teuse de véri­té chré­tienne que l’é­ti­quette « catho­lique » ! Hommes (et femmes) de convic­tions sans affi­lia­tions, ils veulent trans­mettre l’es­prit en se pas­sant de la lettre.

Je note en pas­sant qu’au cours du débat qui s’é­bauche à Lou­vain, les décla­ra­tions qui vont en ce sens sont extrê­me­ment nom­breuses. Cela ne sur­pren­dra pas les socio­logues. Dans nos socié­tés, depuis vingt-cinq ans, nous sommes habi­tués à ren­con­trer des croyants désaf­fi­liés qui, au nom de leurs croyances, rejettent toute forme d’ins­ti­tu­tion, de hié­rar­chie et d’af­fir­ma­tion col­lec­tive contrai­gnante. Ce para­doxe (ces­ser de s’af­fi­cher catho­lique pour mieux réa­li­ser les valeurs d’ou­ver­ture du chris­tia­nisme) est très pro­fond : il consti­tue un des res­sorts les plus effi­caces de la sécu­la­ri­sa­tion des socié­tés d’o­ri­gine chrétienne.

L’alliance du premier appel

On per­çoit qu’entre la pre­mière mou­vance « libé­rale » et celle de la « convic­tion désaf­fi­liée », il n’y a pas néces­sai­re­ment com­mu­nau­té de pro­jet pour l’u­ni­ver­si­té de Lou­vain. Cepen­dant, il y a aujourd’­hui une alliance. C’est elle qui fait le suc­cès de la péti­tion en faveur de l’a­ban­don du « C ».

Du point de vue de la deuxième mou­vance, ce com­pro­mis se nour­rit de l’i­dée que la fin du catho­li­cisme « ins­ti­tu­tion­nel » pour­rait bien signi­fier non la mort, mais le réveil des convic­tions. On n’est alors pas loin du rai­son­ne­ment de cer­tains socio­logues lors­qu’ils com­parent la vita­li­té reli­gieuse aux États-Unis à la qua­si-mort cli­nique des reli­gions euro­péennes. La dif­fé­rence de des­tin tient pour eux au fait qu’aux États-Unis, il n’y a jamais eu de mono­pole reli­gieux offi­ciel. Dès lors que les croyants se trouvent sur un mar­ché des croyances ouvert et com­pé­ti­tif, ils sont moti­vés pour se mobi­li­ser et défendre leurs convic­tions. En revanche, l’exis­tence d’un mono­pole ins­ti­tu­tion­nel pro­voque la démo­bi­li­sa­tion des croyants, voire conduit à l’in­dif­fé­rence totale. Du point de vue même de la convic­tion reli­gieuse ou morale, il n’y aurait donc rien à craindre, et beau­coup à espé­rer, d’une désaf­fi­lia­tion ins­ti­tu­tion­nelle. Quant aux libé­raux, leur alliance avec les seconds les dédouane d’un soup­çon : celui d’une tié­deur, d’une indif­fé­rence au débat moral et à l’en­ga­ge­ment reli­gieux. Au contraire, c’est bien pour qu’il y ait des convic­tions vibrantes comme celles dont témoigne la seconde mou­vance qu’une ins­ti­tu­tion scien­ti­fique doit res­ter neutre et ration­nelle. La froi­deur de la neu­tra­li­té ins­ti­tu­tion­nelle est com­pen­sée par la cha­leur des convic­tions personnelles.

On peut cepen­dant s’in­ter­ro­ger sur la soli­di­té de cette alliance quand il s’a­gi­ra non plus seule­ment de nier le « C », mais de construire, posi­ti­ve­ment, un pro­jet col­lec­tif pour l’u­ni­ver­si­té. On peut parier que de pro­fondes diver­gences resur­gi­ront aussitôt.

Le projet universitaire catholique

Les par­ti­sans du « C » ne consti­tuent pas non plus, quant à eux, un ensemble homogène.

Pre­mière ten­dance dans ce camp : la ligne du pro­jet uni­ver­si­taire catho­lique. Pour elle, l’u­ni­ver­si­té de Lou­vain n’a pas seule­ment une mis­sion scien­ti­fique, mais aus­si une mis­sion d’É­glise. Il s’a­git de par­ti­ci­per au débat à l’in­té­rieur de l’É­glise en offrant une fenêtre sur le monde ; et au débat scien­ti­fique en lui ouvrant une fenêtre sur la ques­tion reli­gieuse. Ce camp-là se situe dans la très grande tra­di­tion lou­va­niste. On peut même dire que, des quatre mou­vances en confron­ta­tion, elle est la seule qui puisse se pré­va­loir d’une tra­di­tion. La tra­di­tion du car­di­nal Mer­cier, de Mgr Lemaître, de Jacques Leclercq, de Jean Ladrière. Cette mou­vance assume un cer­tain incon­fort — qu’elle vit comme l’é­preuve d’un « témoi­gnage » — entre science et foi, ouver­ture démo­cra­tique et affir­ma­tion reli­gieuse. Au contraire des croyants de la deuxième mou­vance recen­sée plus haut, les per­sonnes qui s’y ral­lient pensent qu’elles doivent avan­cer dans le monde à visage décou­vert et que leur affir­ma­tion catho­lique, mal­gré le poids (la croix, pour cer­tains) que repré­sente le Vati­can, ne nuit pas à la force du mes­sage. Elles forment le gros des bataillons sou­te­nant la deuxième pétition.

Puis­qu’elle se situe à l’in­té­rieur de la vie de l’É­glise, cette mou­vance en épouse les mou­ve­ments et les cli­vages. C’est dire que ce cou­rant com­prend des « pro­gres­sistes » — par­fois très pro­gres­sistes — et des « conser­va­teurs ». Il est incon­tes­table qu’à Lou­vain, les pro­gres­sistes ont lar­ge­ment domi­né depuis l’a­près-guerre — non sans conflit, évi­dem­ment. On ne sau­rait sous-esti­mer leur contri­bu­tion à ce que le socio­logue Isam­bert appe­lait la « sécu­la­ri­sa­tion interne et consen­tie de l’É­glise », c’est-à-dire son accep­ta­tion pro­gres­sive de la science d’une part, de la démo­cra­tie et des droits de l’homme de l’autre. Il arrive par­fois que ces pro­gres­sistes soient tel­le­ment pro­gres­sistes qu’ils deviennent presque indis­cer­nables des « chré­tiens désaf­fi­liés » de la deuxième mou­vance. Une fron­tière les sépare pour­tant : l’adhé­sion à l’ins­ti­tu­tion. Envers et contre tout, ils font le pari de la lettre « C ».

Soucieux de la référence

Enfin, dans la der­nière mou­vance, aux contours incer­tains, mais qui pour­tant s’af­firme, se recon­naît, se coopte, il y a ceux que j’ap­pel­le­rai, faute de mieux, les « sou­cieux de la réfé­rence ». Cette ligne est la plus nou­velle, la plus bal­bu­tiante, peut-être la plus étonnante.

Sur le plan per­son­nel, ses par­ti­sans ne s’af­fichent pas néces­sai­re­ment chré­tiens, encore moins liés à l’É­glise. Ils ne pensent pas judi­cieux, cepen­dant, de se pri­ver des res­sources morales très pro­fondes qui sont trans­mises par la tra­di­tion chré­tienne, ce tré­sor d’in­tel­li­gence anthro­po­lo­gique. Et ils pensent ana­chro­nique de pré­sen­ter aujourd’­hui la sup­pres­sion du « C » comme un acte éman­ci­pa­teur. La signi­fi­ca­tion éman­ci­pa­trice qu’au­rait pu avoir cette sup­pres­sion en 1960, quand la socié­té était encore confor­miste et chré­tienne, s’in­verse en 2008, quand la socié­té est cultu­rel­le­ment chao­tique et tota­le­ment sécu­la­ri­sée. Il ne s’a­git donc pas d’un acte héroïque de libé­ra­tion, mais d’un aban­don gré­gaire de plus dans la tem­pête mar­chande qui dévaste la culture morale et politique.

Au plan interne à l’u­ni­ver­si­té, c’est le poten­tiel cri­tique de la réfé­rence chré­tienne qui leur semble l’a­tout déci­sif à pré­ser­ver. La réfé­rence chré­tienne per­met­tait hier de cri­ti­quer le rec­to­rat ecclé­sias­tique (qui s’y réfé­rait lui-même) ; elle per­met aujourd’­hui de juger sur une base morale une auto­ri­té ten­tée par le mana­gé­ria­lisme. Ce point pour­rait certes être par­ta­gé par les libé­raux, qui ne voient jamais aucune objec­tion à l’in­vo­ca­tion cri­tique d’un argu­ment moral. Il y a une dif­fé­rence, cepen­dant : en ins­cri­vant le « C » dans le nom de l’ins­ti­tu­tion, on fait peser sur l’au­to­ri­té qui la dirige un devoir sup­plé­men­taire de cohé­rence. Il s’a­git donc d’un levier poli­tique dont on se pri­ve­rait en « neu­tra­li­sant » l’université.

En outre, cette mou­vance ne croit pas, abso­lu­ment pas, que la ques­tion de la trans­mis­sion cultu­relle n’est qu’une affaire de convic­tions pri­vées plus ou moins actives. C’est pour­quoi elle tient à ce que se main­tiennent un dis­cours et une pra­tique spé­ci­fiques au niveau de l’ins­ti­tu­tion. Elle sou­ligne donc la néces­si­té de prendre soin de l’envi­ron­ne­ment cultu­rel si on désire accroître la liber­té des per­sonnes. Une uni­ver­si­té qui s’af­firme catho­lique, c’est un index col­lec­tif poin­té vers une cohé­rence, pas­sée et à venir, dans un uni­vers cultu­rel deve­nu tota­le­ment incohérent.

Les par­ti­sans de ce cou­rant ont évi­dem­ment un rap­port anti­po­si­ti­viste à la science. Ils consi­dèrent que l’u­ni­ver­si­té doit acter, dans sa com­pré­hen­sion d’elle-même, le fait que la démarche scien­ti­fi que stric­to sen­su (expé­ri­men­ta­tion, objec­ti­va­tion, tech­nique) n’é­puise pas la ques­tion de la véri­té. Comme Charles Tay­lor, ils pensent qu’il y a un registre (fon­da­men­tal) de la véri­té qui échappe à l’ob­jec­ti­va­tion et qui sup­pose un enga­ge­ment2. Ce rap­port-là à la véri­té, il ne s’ap­prend pas dans une ins­ti­tu­tion neutre. Or l’u­ni­ver­si­té a pour fi nali­té la véri­té, et pas seule­ment la science.

Pour eux, le « C » n’ex­prime pas un conte­nu dog­ma­tique, le « C » ne décrit pas les croyances des membres d’une ins­ti­tu­tion ; le « C » ren­voie à une res­source dis­cur­sive tran­sin­di­vi­duelle qui a fait ses preuves. Signi­fiant énig­ma­tique à l’in­fi­nie pro­fon­deur, il porte effi­ca­ce­ment une exi­gence de sens très sin­gu­lière dans le chaos cultu­rel où nous vivons désor­mais. À ce titre, il est un point d’ap­pui pré­cieux pour la pour­suite d’un pro­jet d’é­man­ci­pa­tion qui ne part pas de rien. Comme des rab­bins priant autour du Tal­mud, les « sou­cieux de la réfé­rence » tiennent à trans­mettre la lettre, quitte à lais­ser infi­ni­ment ouvert le débat sur l’esprit.

Un débat peut en cacher un autre

Deux camps — pour et contre le « C » — et quatre mou­vances : voi­là la remar­quable nou­veau­té de notre situa­tion cultu­relle. Notons en effet que seule une d’entre elles peut, à Lou­vain, se pré­va­loir d’une tra­di­tion. Et nous sommes loin des débats cathos-laïcs ou pro­gres­sistes-conser­va­teurs qui, comme des pôles magné­tiques, ordon­naient les polé­miques de la pre­mière moder­ni­té. Nous voi­là défi­ni­ti­ve­ment entrés dans une nou­velle moder­ni­té, qui brouille les pistes familières.

Est-ce tout ? Le débat s’é­puise-t-il dans ces quatre mou­vances et les mul­tiples com­bi­nai­sons ou variantes aux­quelles elles ouvrent ? Non. Comme si les choses n’é­taient pas assez com­plexes, un autre débat court, plus voi­lé et peut-être, plus fondamental.

Ce sont les pro­mo­teurs du pre­mier appel qui, iro­ni­que­ment et contre leurs inten­tions, le sug­gèrent : le débat autour du « C » pour­rait n’être pas du tout un débat de valeurs et d’i­den­ti­té, mais un débat … de marketing !

Leur appel pré­sente en effet une par­ti­cu­la­ri­té. Il sou­tient la néces­si­té de chan­ger l’U­CL en UL sur la base d’ar­gu­ments bien plus stra­té­giques qu’axio­lo­giques. Pas un mot sur l’i­den­ti­té chré­tienne, la dif­fé­rence entre science et foi, la réfé­rence à l’É­van­gile ou le pou­voir du Vati­can. Il faut don­ner un « nou­veau nom » à l’u­ni­ver­si­té parce qu’elle va ras­sem­bler cinq sites et il ne serait pas « juste » que le nom d’un seul devienne le nom de tous ; de plus, le nom « catho­lique » serait un obs­tacle car dans cer­tains milieux (à l’é­tran­ger ou dans la popu­la­tion musul­mane belge), il est mal com­pris ; il vau­drait donc mieux s’en pas­ser que de cher­cher à expli­quer sa signi­fi­ca­tion compliquée.

Ces argu­ments sont contes­tés. Ne sur­es­timent- ils pas les coûts, ne sous-estiment-ils pas les avan­tages, dans le monde pré­sent et à venir, d’une affir­ma­tion catho­lique ? Mais sur­tout, se demandent cer­tains, à quoi bon un grand appel à signa­tures s’il ne s’a­git que de brand name ? D’ailleurs, sur leur site web, les pro­mo­teurs de l’ap­pel expliquent que la dis­pa­ri­tion de la men­tion « catho­lique » est tout à fait com­pa­tible avec le main­tien des cru­ci­fix dans les audi­toires, du cachet de Notre-Dame sur le papier à lettres, de la réfé­rence évan­gé­lique et même de la fonc­tion de grand chan­ce­lier pour le car­di­nal ! Chan­ger de signi­fiant sans chan­ger de signi­fié : une telle recom­man­da­tion de boîte de com appelle-t-elle un « grand débat » ? Et si ce Lou­vain Consul­ting Group auto­man­da­té ne nous pro­po­sait, fina­le­ment, qu’un faça­disme postmoderne ?

Un deuxième débat sur­git alors, qui double le pre­mier : ne s’a­gi­rait-il pas d’é­va­cuer, une fois pour toutes, tout reli­quat de réfé­rence morale à l’u­ni­ver­si­té pour que celle ci, récon­ci­liée avec son siècle, puisse enfin ne plus pen­ser qu’à sa part de mar­ché ? Elle pour­ra alors faire ce que nombre de ges­tion­naires lui recom­mandent si bruyam­ment : ne sou­te­nir des recherches qu’en rai­son de leur poten­tiel d’ac­cu­mu­la­tion de capi­tal finan­cier et sym­bo­lique, non en rai­son de leur rap­port intrin­sèque à la vérité.

De cette ambi­guï­té vient le pre­mier consi­dé­rant, rageur, de la contre-péti­tion : « Ce ne sont pas l’i­mage ou les pré­oc­cu­pa­tions de parts de mar­ché qui doivent être déci­sives dans ce choix. » Le résul­tat en est aus­si que de très nom­breux membres du per­son­nel prêts à signer la pre­mière péti­tion ne le font pas car elle s’ap­puie, à leurs yeux, sur un registre d’ar­gu­men­ta­tion déplacé.

Ceux qui connaissent les pro­mo­teurs de la péti­tion ne peuvent pour­tant pas pen­ser qu’ils ont eu l’in­ten­tion de rem­pla­cer un débat de valeurs par une cost/benefit ana­ly­sis du « C ». Cer­tains d’entre eux sont d’ailleurs, depuis de longues années, aux avant-postes des cri­tiques de l’u­ti­li­ta­risme. Mais alors, il faut recon­naître que la lettre de leur appel n’en reflète pas vrai­ment… l’esprit !

Habi­le­té suprême ? Com­pro­mis stra­té­gique pour mas­quer des argu­men­taires axio­lo­giques diver­gents ? Quoi qu’il en soit, le vrai débat, le plus dif­fi­cile, est peut-être celui-là : les consi­dé­ra­tions morales ont-elles encore une per­ti­nence quand le mode de gou­ver­nance des socié­tés post­mo­dernes consiste à se rabattre exclu­si­ve­ment sur les stan­dards « objec­tifs » des avan­tages finan­ciers, pour évi­ter de se perdre dans des dis­cus­sions morales jugées a prio­ri indé­ci­dables ? Fina­le­ment, les quatre mou­vances dont nous venons de par­ler sont « solubles » dans un dis­cours mana­gé­rial qui n’est point immo­ral, mais fon­ciè­re­ment amo­ral, et qui renonce à tran­cher quant aux valeurs, pour s’en remettre aux chiffres. C’est la clef de la gou­ver­nance, quand elle rem­place le gouvernement.

Cepen­dant, la viva­ci­té et les conte­nus du débat axio­lo­gique (enta­mé mal­gré — ou à cause de — son faux départ) témoignent du fait que de très nom­breux membres du per­son­nel de l’U©L, étu­diants ou anciens étu­diants, n’ac­ceptent pas, au sein de l’u­ni­ver­si­té, le rava­le­ment des ques­tions reli­gieuses, poli­tiques et morales par le dis­cours mana­gé­rial. Non point que cette dimen­sion soit mécon­nue ; tout le monde se pré­oc­cupe bien sûr du recru­te­ment des étu­diants et du finan­ce­ment des recherches. Mais le consen­sus est qua­si géné­ral, qui refuse l’ab­di­ca­tion morale face au dis­cours uti­li­ta­riste. Il y a un poten­tiel moral cri­tique inuti­li­sé dans l’o­pi­nion publique lou­va­niste. C’est le mérite du débat de le révé­ler. De cet ensei­gne­ment, Lou­vain, avec ou sans « C », pour­rait, demain, faire une politique.

  1. Haber­mas J., Connais­sance et inté­rêt, tra­duit de l’al­le­mand par Gérard Clé­men­çon ; post­face tra­duite par Jean- Marie Brohm ; pré­face de Jean-René Lad­mi­ral, Paris, Gal­li­mard, « Tel », 1979 (éd. franç.).
  2. Tay­lor Ch., Varie­ties of Reli­gion Today William James . revi­si­ted, Cam­bridge (Mass.), Har­vard Uni­ver­si­ty Press, 2002.

Jean De Munck


Auteur

Jean De Munck est professeur de sociologie à l'Université catholique de Louvain ([UCL->http://www.uclouvain.be]).