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L’énergie nucléaire, la démocratie et le pouvoir

Numéro 12 Décembre 2009 par Luc Barbé

décembre 2009

En octobre, le gou­ver­ne­ment fédé­ral a déci­dé de pro­lon­ger de dix ans la durée de vie des trois cen­trales nucléaires les plus anciennes. Cette déci­sion a été pré­cé­dée et sui­vie par un débat court, mais par moments intense au sujet de l’énergie nucléaire, et plus géné­ra­le­ment, de la poli­tique éner­gé­tique. En com­pen­sa­tion pour la pro­lon­ga­tion, Suez-Gaz de […]

En octobre, le gou­ver­ne­ment fédé­ral a déci­dé de pro­lon­ger de dix ans la durée de vie des trois cen­trales nucléaires les plus anciennes. Cette déci­sion a été pré­cé­dée et sui­vie par un débat court, mais par moments intense au sujet de l’énergie nucléaire, et plus géné­ra­le­ment, de la poli­tique éner­gé­tique. En com­pen­sa­tion pour la pro­lon­ga­tion, Suez-Gaz de France (socié­té mère d’Electrabel) a mis sur la table des com­pen­sa­tions tel­le­ment peu signi­fi­ca­tives que cela a fait beau­coup de bruit. Même les par­ti­sans de l’énergie nucléaire ont émis des regrets par rap­port à l’accord. La plu­part des jour­na­listes ont réagi de façon cri­tique, voire très cri­tique à la déci­sion du gouvernement.

On se pro­pose d’abord ici de réca­pi­tu­ler les argu­ments pour et contre ce choix nucléaire. Puis la déci­sion gou­ver­ne­men­tale sera briè­ve­ment ana­ly­sée, pour amor­cer une réflexion concer­nant le lien entre poli­tique éner­gé­tique et démocratie.

Pour et contre

Ceux qui s’opposent à la pro­lon­ga­tion de la durée de vie des cen­trales mettent le pro­blème de la sécu­ri­té en avant en pré­sen­tant la catas­trophe de Tcher­no­byl comme exemple de scé­na­rio éven­tuel. Les pro­nu­cléaires signalent que la cen­trale de Tcher­no­byl était d’un type très dif­fé­rent de celles qui sont en fonc­tion­ne­ment en Bel­gique et que nos cen­trales sont par­mi les plus sûres au monde. Les adver­saires indiquent les risques liés aux atten­tats ter­ro­ristes contre les cen­trales ou les trans­ports de matière fis­sile. Les par­ti­sans signalent que « toutes les mesures néces­saires sont prises en matière de sécu­ri­té, mais les impé­ra­tifs de celle-ci inter­disent d’en dire plus ». « Veuillez faire confiance à nos mana­gers et à nos ser­vices de sécu­ri­té », tel est leur message.

Les « pro » disent que l’électricité d’origine nucléaire est bon mar­ché. C’est faux si on prend en compte la construc­tion de nou­velles cen­trales. C’est un inves­tis­se­ment coû­teux et plein de risques. La fac­ture de l’une des deux nou­velles cen­trales nucléaires euro­péennes, en Fin­lande, s’est éle­vée en cours de construc­tion de 3 à 5 mil­liards d’euros en cours, et le pro­jet a pris trois années de retard. Rien d’étonnant à ce que les inves­tis­se­ments dans la nou­velle pro­duc­tion nucléaire euro­péenne des der­nières années ne repré­sentent qu’un faible pour­cen­tage de l’ensemble des inves­tis­se­ments en cen­trales élec­triques (les­quelles sont avant tout des nou­velles cen­trales au gaz et à base d’énergie éolienne). La France reste évi­dem­ment l’exception. Mais dans ce pays, l’énergie nucléaire, cou­plée à la « force de frappe », repré­sente un enjeu d’identité, voire d’orgueil natio­nal, et un moyen d’entretenir l’image — l’illusion — d’être une grande puis­sance internationale.

Mais reve­nons au prix de revient de l’énergie nucléaire. Certes, il est bas s’il cor­res­pond au coût de pro­duc­tion de l’électricité à par­tir des cen­trales actuelles dans le cadre légal en vigueur. C’est que les cen­trales sont amor­ties et les coûts sont en par­tie trans­fé­rés sur la col­lec­ti­vi­té. Ain­si, pour les ins­tal­la­tions nucléaires, la res­pon­sa­bi­li­té légale en cas d’accidents est pla­fon­née de telle manière que le risque et les coûts soient repor­tés sur la col­lec­ti­vi­té. En outre, tous les coûts de l’entreposage des déchets ne sont pas comp­ta­bi­li­sés dans le prix de revient de l’électricité nucléaire. C’est d’ailleurs impos­sible. Une par­tie des déchets sera encore radio­ac­tive dans 230.000 ans. Les pro­nu­cléaires tablent sur le fait que ce stock peut être enfoui pro­fon­dé­ment dans des couches argi­leuses sans qu’il soit encore besoin de sur­veillance. Mais c’est très fan­tai­siste. Per­sonne ne peut dire de façon un tant soit peu cer­taine que, dans 10.000 ou 150.000 ans, la ges­tion de ces déchets ne confron­te­ra pas nos suc­ces­seurs à des défis inat­ten­dus et immenses. Ce coût n’est donc pas pris en compte dans le prix du flux nucléaire actuel. Voi­là où nous en sommes pour la pro­blé­ma­tique des déchets. Les par­ti­sans de l’énergie nucléaire nous demandent de faire confiance à leur concept de « dépôt final en pro­fon­deur » des déchets dan­ge­reux. Les oppo­sants disent que, au cours de l’histoire de l’humanité, nous sommes la pre­mière géné­ra­tion qui refile un tel héri­tage aux mil­liers de géné­ra­tions futures. Cela s’appelle un manque d’éthique.

L’argument le plus enten­du des « pro » est l’argument cli­ma­tique. L’énergie nucléaire ne cau­sant que peu d’émanations de gaz à effet de serre, ils pré­tendent que, vu l’épée de Damo­clès du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, nous ne pou­vons pas nous per­mettre de rem­pla­cer cette « tech­no­lo­gie amie du cli­mat » par des cen­trales au gaz et au char­bon hos­tiles au cli­mat. Les « contra » montrent que bien des pays qui recourent mas­si­ve­ment à l’énergie nucléaire, comme la Bel­gique, se carac­té­risent aus­si par un haut taux d’émission de gaz à effet de serre par habi­tant, que les éner­gies renou­ve­lables n’engendrent aucune émis­sion de gaz à effet de serre, et que la réduc­tion la plus impor­tante des gaz à effet de serre peut être obte­nue dans les sec­teurs de l’habitat et du trans­port. Ils disent que notre pays peut aus­si cher­cher à cor­res­pondre aux normes post-Kyo­to sans éner­gie ato­mique, c’est une ques­tion de volon­ta­risme politique.

Se pose aus­si la ques­tion de la pro­li­fé­ra­tion des armes nucléaires, étant don­né qu’on ne peut pas vrai­ment pla­cer une cloi­son étanche entre les usages civil et mili­taire de l’énergie ato­mique. Les uns disent que l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie ato­mique veille à ce que des pra­tiques irres­pon­sables ne se pro­duisent pas, et que, hor­mis pour les essais, on n’a plus uti­li­sé de bombe ato­mique depuis Hiro­shi­ma et Naga­sa­ki. Les autres insistent sur le fait que c’est dans les trois régions du monde où les ten­sions poli­tiques sont les plus grandes que sont situés la plu­part des pays déten­teurs d’armes nucléaires : la Corée du Nord en Extrême Orient, l’Inde et le Pakis­tan en Asie du Sud, Israël au Moyen Orient, plus l’Iran qui tra­vaille à se doter d’un tel arme­ment1. Dans ces trois régions, on risque un nou­vel Hiro­shi­ma, ou pire. On ne peut donc par­ler d’une poli­tique de non-pro­li­fé­ra­tion cou­ron­née de suc­cès (et encore, nous n’avons rien dit des anciens pro­grammes ato­miques de l’Irak, de la Libye et de l’Afrique du Sud notam­ment, et des nou­veaux dont on peut pré­su­mer l’existence en Syrie et au Myanmar).

Un der­nier aspect est la limi­ta­tion des réserves d’uranium. Les par­ti­sans de l’énergie ato­mique mettent en avant les pos­si­bi­li­tés de retrai­te­ment, ce qui implique en quelque sorte que nous serions des­ti­nés à vivre presque éter­nel­le­ment avec cette tech­no­lo­gie. Les adver­saires de l’énergie ato­mique indiquent que, même avec une faible aug­men­ta­tion du nombre de cen­trales nucléaires, les res­sources en ura­nium seront épui­sées d’ici quelques décen­nies et que, non seule­ment le retrai­te­ment est gra­ve­ment pol­luant et favo­rable à la pro­li­fé­ra­tion, mais que ce pro­cé­dé est très cher, tel­le­ment coû­teux que presque tout le monde y a renoncé.

Vainqueurs et perdants

Consi­dé­rons un ins­tant la déci­sion gou­ver­ne­men­tale concer­nant la durée de vie de nos cen­trales. On s’attend à ce qu’une déci­sion d’une telle impor­tance soit prise après une mûre réflexion, une large consul­ta­tion et un véri­table débat de socié­té. On pour­rait aus­si s’attendre à ce que la déci­sion soit cohé­rente. Rien de tout cela. Alors que la déci­sion de sor­tir de l’énergie nucléaire avait été un sujet de débat poli­tique et socié­tal pen­dant plus de deux ans, ici tout a été expé­dié en quelques semaines.

En outre, la mai­greur des com­pen­sa­tions que le gou­ver­ne­ment a extor­quées à Suez-Gaz de France est tout sim­ple­ment cho­quante. Alors que, selon des rap­ports offi­ciels comme celui de la Com­mis­sion de régu­la­tion de l’électricité et du gaz (CREG), la pro­lon­ga­tion de la durée de vie des cen­trales nucléaires rap­por­te­ra des mil­liards d’euros à Suez-Gaz de France pen­dant les années à venir, le gou­ver­ne­ment se satis­fait de quelques cen­taines de mil­lions d’euros par an. Un mon­tant que le sec­teur pour­ra encore mettre au compte du consom­ma­teur d’électricité. De plus, le calen­drier pose des ques­tions énormes. Pro­lon­ger la durée de vie des cen­trales les plus vieilles de dix ans, cela signi­fie qu’on les fer­me­rait en 2025. Or, dans l’état actuel de la légis­la­tion, les deux cen­trales les plus récentes devraient aus­si fer­mer. Cela signi­fie­rait que pas moins de cinq des sept cen­trales nucléaires seraient fer­mées en 2025, et donc que durant cette même année on devrait recou­rir à une énorme capa­ci­té de sub­sti­tu­tion. Un tel scé­na­rio est très dif­fi­cile à orga­ni­ser, ce qui indique for­te­ment que la véri­table inten­tion est de pro­lon­ger la durée de vie de toutes les autres cen­trales. Mais cela ne fut pas, et n’est tou­jours pas com­mu­ni­qué. Drôle de cou­rage politique…

Regar­dons main­te­nant qui est gagnant dans ce dos­sier. Les action­naires de Suez-Gaz de France, donc en pre­mière ligne l’État fran­çais action­naire prin­ci­pal de la firme, à côté d’actionnaires comme Albert Frère. Et encore ? On ne voit guère que des per­dants. Les Belges perdent deux fois. Une fois comme citoyens. En effet, on ne peut par­ler d’un pro­ces­sus de déci­sion démo­cra­tique, ni — comme on vient de le voir — de maî­trise accrue de la poli­tique éner­gé­tique. Une seconde fois comme consom­ma­teurs. En effet, le consom­ma­teur reste dépen­dant d’un mono­pole dont le pou­voir s’est en fait encore ren­for­cé. Com­ment se fait-il que le gou­ver­ne­ment d’un pays sou­ve­rain, si petit soit-il, se mette ain­si à genoux devant un autre pays et devant des action­naires pri­vés ? Cette capi­tu­la­tion a sans doute à voir avec la fai­blesse du gou­ver­ne­ment actuel, laquelle se véri­fie sur d’autres ter­rains. il est dif­fi­cile de par­ler d’une poli­tique socioé­co­no­mique volon­ta­riste ou d’une poli­tique bud­gé­taire cohé­rente à pro­pos du déraille­ment du bud­get. Mais celui-ci illustre peut-être éga­le­ment le ver­rouillage des déci­sions poli­tiques par les action­naires d’entreprises.

Nous rejoi­gnons ici une des ques­tions cen­trales de notre temps : com­ment les citoyens peuvent-ils acqué­rir plus de maî­trise sur l’organisation de l’existence col­lec­tive ? Com­ment le mar­ché peut-il être expul­sé de domaines où, d’un point de vue démo­cra­tique, il n’a pas sa place ou devrait seule­ment jouer un rôle réduit ?

On atter­rit ain­si sur la pro­blé­ma­tique des liens entre tech­no­lo­gie, démo­cra­tie et sou­ve­rai­ne­té démo­cra­tique. L’énergie nucléaire n’a pu être déve­lop­pée que moyen­nant une injec­tion mas­sive de moyens finan­ciers par les pou­voirs publics et ne peut sub­sis­ter que moyen­nant une col­la­bo­ra­tion étroite entre ces der­niers et les exploi­tants des cen­trales nucléaires. L’autorité poli­tique doit pro­té­ger les cen­trales contre les atten­tats, veiller à la sécu­ri­té nucléaire, contri­buer à résoudre le pro­blème des déchets et per­sua­der la popu­la­tion du bien-fon­dé de ces « solu­tions ». La popu­la­tion, et même le Par­le­ment, n’a en géné­ral qu’une prise réduite dans ces domaines. En effet, à tort ou à rai­son, l’autorité ne peut ni ne veut divul­guer l’information pertinente.

En outre, la tech­ni­ci­té des dos­siers rend le débat dif­fi­cile, et les inves­tis­se­ments pour une cen­trale nucléaire sont tel­le­ment coû­teux qu’ils ne sont réa­li­sables que par de très grandes firmes. Pour construire une éolienne qui pro­duit de l’électricité à l’échelle d’un vil­lage, les gens s’unissent dans une coopé­ra­tive. Bien des entre­prises sont actives dans ce sec­teur. Point de mono­pole. Pas davan­tage ques­tion de rap­ports secrets, de ser­vices de sécu­ri­té et de menace ter­ro­riste. En défi­ni­tive, ici, le com­mun des mor­tels récu­père la maî­trise d’un bien aus­si coû­teux et stra­té­gique que l’énergie. En d’autres termes, quand on choi­sit l’énergie nucléaire, il faut payer le prix fort en termes de défi­cit de démo­cra­tie, de trans­pa­rence et de sou­ve­rai­ne­té démo­cra­tique alors que, pré­ci­sé­ment, l’énergie renou­ve­lable rend pos­sible un « plus » à cet égard.

Le déve­lop­pe­ment de l’énergie alter­na­tive ne contri­bue donc pas seule­ment à un trans­fert de richesse de quelques grands groupes indus­triels vers une mul­ti­tude d’entreprises et de citoyens, mais aus­si à un trans­fert de pou­voir de quelques grandes entre­prises et de l’autorité poli­tique vers beau­coup de petites entre­prises et vers les simples citoyens. Il ne s’agit pas seule­ment, ou pas tel­le­ment, d’un débat et d’un conflit entre par­ti­sans et adver­saires d’une tech­no­lo­gie déter­mi­née, mais d’une lutte pour l’argent et le pou­voir, pour beau­coup plus d’argent et beau­coup plus de pou­voir. Cette lutte se joue pour l’instant dans les cou­lisses alors qu’elle devrait faire l’objet d’un débat démo­cra­tique et public. Si tous les chiffres et les faits concer­nant les avan­tages et les coûts de l’énergie nucléaire étaient mis sur la table et si les consé­quences du choix nucléaire pour le pro­fil démo­cra­tique de notre exis­tence col­lec­tive étaient cla­ri­fiées, l’issue du débat serait tout d’un coup très différente.

Tra­duc­tion Paul Géradin

  1. Natu­rel­le­ment, l’Iran le nie, mais il en a été de même naguère pour le Pakis­tan. Ces pays savent bien que ce men­songe est néces­saire pour réa­li­ser leurs pro­grammes. On peut pen­ser qu’Israël n’acceptera jamais que l’Iran fabrique une arme nucléaire ; au besoin, même contre l’avis des États-Unis, il bom­bar­de­ra les ins­tal­la­tions nucléaires ira­niennes, déclen­chant le conflit inter­na­tio­nal le plus grave depuis des décen­nies. La « doc­trine Begin » de 1981 reste un leit­mo­tiv de la poli­tique israé­lienne : « En aucun cas nous ne per­met­trons qu’un enne­mi déve­loppe des armes de des­truc­tion mas­sive contre le peuple d’Israël. »

Luc Barbé


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