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Jean Laplanche, psychanalyste

Numéro 05/6 Mai-Juin 2012 par Christophe Dejours

juin 2012

Par un clin d’œil appuyé du des­tin, Jean La­planche (21 juin 1924 — 6 mai 2012) s’est éteint à Dijon le jour anni­ver­saire de la nais­sance de Freud (6 mai 1856). Avec une obs­ti­na­tion toute pay­sanne, ce petit-fils d’ouvrier de la vigne n’a ces­sé de labou­rer le champ freu­dien pour y retrou­ver les lignes de forces, les échap­pées belles, la […]

Par un clin d’œil appuyé du des­tin, Jean La­planche (21 juin 1924 — 6 mai 2012) s’est éteint à Dijon le jour anni­ver­saire de la nais­sance de Freud (6 mai 1856). Avec une obs­ti­na­tion toute pay­sanne, ce petit-fils d’ouvrier de la vigne n’a ces­sé de labou­rer le champ freu­dien pour y retrou­ver les lignes de forces, les échap­pées belles, la radi­cale sub­ver­sion, que le foi­son­ne­ment même de l’œuvre de Freud, la babé­li­sa­tion de son héri­tage, sa récu­pé­ra­tion par la mode, ont contri­bué à obs­cur­cir autant
qu’à banaliser.

Sco­la­ri­sé à Beaune, ancien élève de l’École nor­male supé­rieure, agré­gé de phi­lo­so­phie, for­mé com­plé­men­tai­re­ment à Har­vard (où il ren­contre le psy­cha­na­lyste Rudolph Löwen­stein), ce maitre assis­tant à la Sor­bonne, puis pro­fes­seur à Paris VII, était aus­si ex-interne des hôpi­taux psy­chia­triques de la Seine. Il devait cet autre cur­sus à son pre­mier psy­cha­na­lyste — Jacques Lacan, 1947 — qui, se cher­chant des lieu­te­nants et ayant recon­nu l’exigence intel­lec­tuelle de cet ana­ly­sant, lui enjoi­gnit de faire la méde­cine. Ce qui ne l’empêcha pas de deve­nir, en outre, viti­cul­teur et vigne­ron (Châ­teau Pommard).

En 1943, Jean Laplanche se retrouve por­teur de mes­sages pour la résis­tance aux alen­tours de Beaune. En 1948, avec Cor­ne­lius Cas­to­ria­dis et Claude Lefort, il fait par­tie des fon­da­teurs du groupe de pen­seurs anti­sta­li­niens « Socia­lisme ou bar­ba­rie ». Il par­ti­cipe aus­si, en 1963, avec Wla­di­mir Gra­noff, Jean-Claude Lavie et Daniel Widlö­cher à la fon­da­tion de l’Association psy­cha­na­ly­tique de France (APF), où nombre de com­pa­gnons de la pre­mière heure décident de se démar­quer des pra­tiques de Lacan.

Jean Laplanche, dans la fou­lée de la célèbre « lettre 52 » (1896) d’un Freud encore proche des neu­ros­ciences de son époque, est l’auteur d’une théo­rie du refou­le­ment en tant qu’échec par­tiel de la « tra­duc­tion » impo­sée à l’enfant par la part sexuelle — intru­sive — qui vient les­ter, à leur insu, les mes­sages déli­vrés par les adultes lors des soins pré­coces dis­pen­sés aux tout-petits. Mais il est aus­si l’initiateur et le direc­teur scien­ti­fique de la tra­duc­tion nou­velle et de l’édition cri­tique — sans équi­valent — aux PUF, des œuvres com­plètes de Freud (avec la col­la­bo­ra­tion notam­ment de Janine Altou­nian, André Bour­gui­gnon, Pierre Cotet, Alain Rau­zy, Fran­çois Robert) — publi­ca­tion dont le der­nier volume des écrits pro­pre­ment psy­cha­na­ly­tiques sor­ti­ra en 2012 (« Le mot d’esprit »).

Laplanche est uni­ver­sel­le­ment connu, dans le monde des sciences humaines, pour son Voca­bu­laire de la psy­cha­na­lyse (PUF, 1967) éla­bo­ré de concert avec Jean-Ber­trand Pon­ta­lis. Les psy­cha­na­lystes des écoles les plus diverses finissent tou­jours, en cas de doute, par se réfé­rer à cet ouvrage unique qui, avec la plus grande rigueur, s’attache à arti­cu­ler logi­que­ment autant qu’historiquement l’ensemble des concepts freu­diens. Minu­tieuse et cri­tique, dépour­vue de toute inten­tion hagio­gra­phique, l’œuvre de Laplanche (inau­gu­rée par sa thèse Höl­der­lin ou la ques­tion du père, 1959) s’attache — dans un « retour sur Freud » mar­qué par son « infi­dèle fidé­li­té » (lorsque Freud oublie d’être freu­dien) — à déga­ger ration­nel­le­ment et avec une grande clar­té l’essentiel de la métapsychologie.

Au cœur de celle-ci, cli­gnote la notion de pul­sion — en tant que champ de force rigou­reu­se­ment dif­fé­ren­cié de celui de l’instinct, car issu de l’intensité ori­gi­nelle pour tout enfant du rap­port pri­mor­dial à l’autre. Dans la fou­lée freu­do-laplan­chienne, en effet, le « sexuel » ne se confond en rien avec le sexué, le géni­tal, le géné­sique, et encore moins avec le genre. Ayant tra­ver­sé minu­tieu­se­ment l’héritage post­freu­dien (Klein, Bion, Win­ni­cott, Lacan, Scha­fer, Fona­gy…) où, mal­gré de belles avan­cées, l’essentiel de la méta­psy­cho­lo­gie risque sans cesse de se perdre, l’œuvre de Laplanche fait jonc­tion avec celle de Ferenc­zi (1873 – 1933) pour refon­der en la géné­ra­li­sant la théo­rie de la séduc­tion. Cette refon­da­tion se cris­tal­lise en 1987 dans Nou­veaux fon­de­ments pour la psy­cha­na­lyse : un ouvrage aus­tère, fruit d’un corps à corps tex­tuel épu­ré avec le cor­pus freu­dien, jalon­né par la publi­ca­tion des sept volumes des Pro­blé­ma­tiques (1980 – 2006, PUF) en marge de l’enseignement à Paris VII.

S’imaginer que la notion de réa­li­té psy­chique ou de fan­tasme incons­cient — spé­ci­fique à la théo­rie psy­cha­na­ly­tique — pro­cé­de­rait du renie­ment par Freud de la théo­rie de la séduc­tion, relève d’une ima­ge­rie et d’un mal­en­ten­du sans cesse démen­tis par les textes et la pra­tique de son auteur. Issue d’un dis­po­si­tif cli­nique apte à per­mettre l’expression de l’incons­cient indi­vi­duel sexuel refou­lé, la méta­psy­cho­lo­gie ne cesse de nour­rir la cli­nique en retour pour en faire une praxis où le « sexuel », sous la forme la moins bio­lo­gique qui soit, se voit sans cesse réin­ter­ro­gé. D’un point de vue épis­té­mo­lo­gique, la théo­ri­sa­tion qui en sur­git est stric­te­ment ration­nelle dans son arti­cu­la­tion autant qu’elle s’avère fal­si­fiable (mal­gré quelques équi­voques) au sens pop­pé­rien du terme. Pour ne pas se prê­ter à la recherche expé­ri­men­tale, la méta­psy­cho­lo­gie n’en est pas moins un modèle scien­ti­fique fécond et réfutable.

Autre chose sont les dérives sec­taires qui ont vu la psy­cha­na­lyse s’exclure elle-même du débat — lui valant non sans rai­son quelques volées de bois vert. Sur une autre pla­nète, her­mé­tique aux effets de mode, l’œuvre de Laplanche ramène celle de Freud au plus vif de sa spé­ci­fi­ci­té. Celle d’une lec­ture ration­nelle du foi­son­ne­ment humain, débou­chant sur une anthro­po­lo­gie soli­de­ment arri­mée à la réa­li­té, ain­si que sur des pra­tiques cli­niques mul­tiples où se conjuguent et se dif­fé­ren­cient sans s’exclure, les temps psy­cho­thé­ra­piques et psy­cha­na­ly­tiques de la syn­thèse et de l’analyse. Au fil du temps, la refon­da­tion freu­do-laplan­chienne de la psy­cha­na­lyse épouse de plus en plus la ligne claire. En témoignent ses deux der­niers écrits : Entre séduc­tion et ins­pi­ra­tion, l’homme, et « Sexual », le sexuel au sens freu­dien (1999 et 2007, PUF).

Étran­ger à toute séduc­tion, l’auteur de la théo­rie de la séduc­tion géné­ra­li­sée n’a jamais eu de dis­ciples : plu­tôt des col­lègues séduits — voire conso­lés — par sa refon­da­tion de la pen­sée freu­dienne. Car, en cette époque où pen­ser c’est déjà résis­ter, sous la plume de Laplanche rien de plus neuf que Freud ! 

Christophe Dejours


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