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J’étais à Bhopal

Numéro 1 Janvier 2010 par Isabelle Chevolet

janvier 2010

C’est le hasard qui m’a conduite à Bho­pal la nuit du 2 au 3 décembre 1984 au cours de laquelle se décla­ra la plus ter­rible catas­trophe de l’his­toire indus­trielle indienne : un nuage de gaz mor­tels s’é­tait échap­pé d’une usine appar­te­nant à la mul­ti­na­tio­nale amé­ri­caine Union Car­bide. Le nuage qui se répan­dit cau­sa la mort de quelque 8.000 per­sonnes les […]

C’est le hasard qui m’a conduite à Bho­pal la nuit du 2 au 3 décembre 1984 au cours de laquelle se décla­ra la plus ter­rible catas­trophe de l’his­toire indus­trielle indienne : un nuage de gaz mor­tels s’é­tait échap­pé d’une usine appar­te­nant à la mul­ti­na­tio­nale amé­ri­caine Union Car­bide. Le nuage qui se répan­dit cau­sa la mort de quelque 8.000 per­sonnes les pre­miers jours, puis envi­ron 20.000 autres au fil du temps. Il aban­don­na aus­si der­rière lui 500.000 per­sonnes gra­ve­ment intoxiquées.

À cette époque, j’a­vais vingt-cinq ans. J’é­tais avide de connaitre le monde, à com­men­cer par l’A­sie. J’a­vais quit­té la Bel­gique pour entre­prendre un périple de onze mois qui allait du Népal à Cey­lan en tra­ver­sant l’Inde par mille détours. Le sac au dos, j’é­tais par­tie avec Jean-Louis, mon com­pa­gnon. À deux, nous avions bour­lin­gué pen­dant trois mois lorsque nous avons échoué à Bho­pal, une cité du centre de l’Inde. À l’é­poque, elle comp­tait envi­ron un demi-mil­lion d’ha­bi­tants. C’é­tait une ville éten­due avec sa foule, ses rues, ses places, ses parcs, ses maga­sins, ses odeurs…

Avant notre arri­vée à Bho­pal, nous avions fait la ren­contre de Clau­dine, une Fran­çaise. Tous trois jeunes et dotés d’un petit bud­get, nous avions déci­dé de par­ta­ger la même chambre d’hô­tel pour réduire nos frais. Le soir venu, nous avons diné ensemble. Au milieu de la nuit, je me suis réveillée et me suis levée, les yeux en pleurs et la gorge en feu. Il était trois heures du matin. J’ai fait quelques pas dans la chambre. Mes yeux bru­laient et je me sen­tais prise de panique. Comme je trou­vais l’air insup­por­table, j’ai sor­ti mon ami du som­meil. Au bout de quelques secondes, ses yeux le bru­lèrent aus­si. J’ai réveillé Clau­dine qui éprou­va les mêmes symp­tômes. Et Jean-Louis, éner­vé, nous lan­ça : « Il y a un pro­blème ! Cet hôtel est pour­ri. Sor­tons ! » Nous avons quit­té les lieux en catastrophe.

Dans la rue se bous­cu­lait une foule agi­tée et inha­bi­tuelle à une telle heure. Un brouillard épais avait enva­hi la ville. La plu­part des gens tous­saient à en cra­cher leurs pou­mons. Le spec­tacle était insou­te­nable, la panique géné­rale. À peine dehors, je fus sur­prise par le peu de bruit. Toutes les voi­tures avaient dis­pa­ru ! En réa­li­té, tout ce qui roule s’é­tait éva­noui : auto­mo­biles, camion­nettes, camions, bus, rick­shaws, vélos… Ma pre­mière impres­sion fut de vivre une guerre chi­mique. À force d’in­ter­ro­ger les gens qui cour­raient en tous sens, un homme finit par nous dire : « Il y a une usine de pes­ti­cides toute proche. Le gaz vient de là. »

Nous nous sen­tions de plus en plus mal. Nos yeux bru­laient ain­si que notre gorge et nos pou­mons. Nous com­men­cions à suf­fo­quer. Clau­dine s’é­cria : « On va tous cre­ver ! » Jean-Louis et moi la regar­dions incré­dules. Tou­te­fois nous n’a­vions plus qu’une chose en tête : trou­ver un véhi­cule et fuir la ville. Nous avons mar­ché au hasard des rues qu’empestait une odeur de chou bouilli. J’a­vais pour habi­tude de por­ter un fou­lard et je l’ai appli­qué sur mon visage que l’air pol­lué dévo­rait. Clau­dine fit de même. Jean-Louis nous tint cha­cune par la main et lui, à visage décou­vert, nous tira à sa suite. Nous avons mar­ché long­temps sans savoir où aller ni même dans quelle direc­tion nous diri­ger dans cette ville que nous ne connais­sions pas. Et puis, nous avons cru au miracle : nous venions de déni­cher un camion dis­si­mu­lé sous un abri. Dans une telle situa­tion, les scru­pules s’é­va­nouissent et nous étions bien déci­dés à le voler. Clau­dine avait conduit des poids lourds en France et elle s’ex­cla­ma : « Je m’oc­cupe de le mettre en marche ! » Ce fut peine per­due car si le camion était res­té là, c’é­tait parce qu’il était bel et bien en panne.

Nous avons repris notre déam­bu­la­tion au milieu de cette ville que nous décou­vrions. Il fai­sait irres­pi­rable. C’é­tait comme s’il n’y avait plus d’oxy­gène. Nous étouf­fions. Nos yeux pleu­raient et nous ne pou­vions presque plus les ouvrir. Nous bavions. La morve nous cou­lait sur le men­ton. Inon­dés de sueur, nous étions en proie à d’a­bo­mi­nables crampes intes­ti­nales. Clau­dine vomit. Nous étions au plus mal et ne savions que faire. Par­tout, des gens tous­saient, cra­chaient un liquide mous­seux et se vidaient par tous les ori­fices. C’é­tait l’en­fer. Vers où aller pour fuir cette hor­reur ? Dans ce chaos, nous étions dému­nis et sans infor­ma­tion. À l’hô­pi­tal de Bho­pal où nous nous étions ren­dus, des patients ago­ni­saient dans des chambres surpeuplées.

Le temps avait pas­sé lorsque, vers six heures du matin, l’at­mo­sphère s’al­lé­gea. À notre sou­la­ge­ment, l’air rede­vint res­pi­rable. Nous ne savions que faire et, dans l’at­tente d’une déci­sion, nous avons rejoint notre hôtel pour dor­mir quelques heures. À notre réveil, à neuf heures, Jean-Louis nous dit : « Il faut que nous quit­tions la ville coute que coute. Je vais à la gare nous ache­ter des billets de train. » Lorsque Jean-Louis revint une heure plus tard de la gare, il était blême. Il avait le regard per­du. Il nous dit d’un ton froid, qua­si imper­son­nel : « Ils sont morts. Ils sont tous morts à la gare. Tous. » Jean-Louis avait l’ha­bi­tude de racon­ter des his­toires abra­ca­da­brantes, et je ne me sen­tais pas prête à ava­ler une telle énor­mi­té. Je le fis répé­ter, me refu­sant à croire ce que je venais d’en­tendre. Et Jean-Louis, livide, nous répé­ta la même chose.

Peu après, nous avons quit­té l’hô­tel. Des quan­ti­tés de gens étaient cou­chées dans les rues. Ce n’est pas un spec­tacle inha­bi­tuel en Inde de voir des per­sonnes allon­gées par terre, et je ne fus pas autre­ment sur­prise. Puis nous sommes pas­sés à côté de vaches et de che­vaux éten­dus sur le flanc. Ce tableau-là n’é­tait pas nor­mal. Ce n’est qu’à ce moment-là que je me ren­dis à l’é­vi­dence : les rues étaient jon­chées de cadavres. Vers midi et demi, des cris d’ef­froi se répan­dirent dans les rues. « Le gaz revient ! Ça recom­mence ! » Je fus prise de panique, je ne vou­lais à aucun prix revivre le cau­che­mar que nous venions d’en­du­rer les heures pré­cé­dentes. D’a­bord pétri­fiée, j’ai ensuite trem­blé de tous mes membres et fus prise de convul­sions. Jamais de ma vie, je n’a­vais cru que j’at­tein­drais un jour le seuil de la crise de nerfs. Nous nous sommes enfer­més dans une banque où les employés avaient trou­vé un sys­tème pour se pro­té­ger du gaz toxique : ils plon­geaient leur mou­choir dans un verre d’eau et l’ap­pli­quaient ensuite sur leur visage. Par bon­heur, l’a­lerte était fausse, la rumeur n’é­tait pas fon­dée. Vers 13 heures, nous avons enten­du les haut­par­leurs d’une pre­mière voi­ture de police qui nous disaient de nous cal­mer. Le nuage toxique ne revint pas.

Nous avons enten­du qu’un train par­ti­rait vers Bom­bay à 14 heures. Arri­vés à la sta­tion, nous avons appris que les quatre-vingts per­sonnes qui y tra­vaillaient étaient toutes décé­dées. Une foule com­pacte se pres­sait sur le quai. Le train fut pris d’as­saut dès son arri­vée, et le cli­ché de l’In­dien fata­liste se mua sou­dain en image de détresse. C’é­tait la confu­sion. La pagaille régnait par­tout. Cha­cun ne pen­sait qu’à se frayer un che­min dans la marée humaine pour se fau­fi­ler dans une voi­ture. Deux mili­taires sikhs nous aper­çurent et nous réser­vèrent d’au­to­ri­té deux sièges au titre que nous étions étran­gers. Dans ces condi­tions, deux places assises pour trois consti­tuaient un luxe. Je ne pus m’empêcher de pen­ser que, dans une telle situa­tion chez nous, per­sonne n’au­rait son­gé à pri­vi­lé­gier des étrangers.
Je me sou­viens encore de ce long voyage de dix-sept heures dans des condi­tions dif­fi­ciles, tous ser­rés les uns contre les autres. Jamais je n’ou­blie­rai ce drame qui me glace le sang lorsque j’y repense. Jamais je n’ou­blie­rai la vision atroce de bébés morts dans les bras de leur mère. Jamais je n’ou­blie­rai ces femmes entas­sées autour de nous, pleu­rant et criant, et qui, le poi­son pro­dui­sant encore ses effets, devinrent aveugles avant la fin du voyage.

Arri­vés à des­ti­na­tion, nous avons vou­lu fuir au plus loin cet endroit mau­dit où le mau­vais sort nous avait pié­gés comme des rats. Il n’é­tait plus ques­tion pour nous de visi­ter la région. Nous avons pour­sui­vi notre exode et nous sommes réfu­giés d’a­bord à Bom­bay, enfin sur la côte, à Goa. Nous nous sen­tions un besoin impé­ra­tif de mettre le plus de dis­tance pos­sible entre nous et Bho­pal. Nous vou­lions oublier que nous avion­s failli perdre la vie, à Bho­pal qui n’au­rait dû être qu’une simple étape noc­turne avant la pour­suite de notre voyage. Nous n’en croyions pas nos yeux. Enfin le calme et un bon­heur immense d’être vivants ! Je fus malade pen­dant un mois. Mais, tout comme mes com­pa­gnons de voyage, j’a­vais sur­vé­cu et c’é­tait le prin­ci­pal. Peut-être devons-nous notre chance à notre bonne san­té d’Eu­ro­péens, supé­rieure à celle de bien des Indiens. Ou grâce aux mous­tiques qui nous obli­geaient à dor­mir fenêtres et volets fermés.

Ce n’est que bien plus tard que nous avons appris ce qui s’é­tait réel­le­ment pas­sé. L’u­sine de pro­duits chi­miques de l’U­nion Car­bide, loin d’être iso­lée en pleine cam­pagne, se situait aux abords directs des quar­tiers pauvres de la cité. La gare, située sous les vents, en était le bâti­ment prin­ci­pal le plus proche et ne se trou­vait qu’à un kilo­mètre. Un seul petit kilo­mètre. Le nuage qui s’é­tait répan­du conte­nait de l’a­cide cyan­hy­drique et du phos­gène. L’ex­plo­sion d’un réser­voir avait lais­sé échap­per pas moins de qua­rante tonnes d’i­so­cya­nate de méthyle, le gaz pro­ba­ble­ment le plus dan­ge­reux de l’in­dus­trie chi­mique. Ce gaz rend aveugle, pro­voque d’af­freuses bru­lures et s’at­taque aux sys­tèmes res­pi­ra­toire et ner­veux. Qua­rante tonnes ! Une quan­ti­té qui dépasse l’i­ma­gi­nable, mais hélas bien réelle. À noter que les alarmes de sécu­ri­té n’a­vaient pas fonc­tion­né. Ils sont des mil­liers ceux qui ont inha­lé les gaz cette nuit-là et qui sont morts dans les jours, les mois ou les années qui ont suivi.

Au cours de ces heures tra­giques, nous n’a­vons aper­çu qu’un seul autre Occi­den­tal : un Amé­ri­cain que la des­ti­née avait mené comme nous à Bho­pal une nuit où il aurait mieux valu se trou­ver ailleurs. Nous avons vu la mort en face et vécu l’ex­pé­rience la plus éprou­vante de notre vie. Sans nous en dou­ter, nous venions d’as­sis­ter de l’in­té­rieur à l’une des plus grandes catas­trophes indus­trielles du XXesiècle.

Tous mes remer­cie­ments à Sté­phane Jon­cker pour son aide à la rédac­tion de ce texte.

Isabelle Chevolet


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