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Islamophobie : itinéraire d’un mot contesté

Numéro 1 - 2020 - immigration islamophobie par Laura Calabrese

janvier 2020

Des moments médiatiques denses En 2013, la presse française a été le théâtre d’un débat autour du mot islamophobie, débat qui traduisait le malaise de certaines personnes à employer ce mot en raison de son sens ambigu et de l’instrumentalisation dont il peut faire l’objet. Ce débat, dont l’arène principale étaient les médias d’information, avait comme protagonistes […]

Le Mois

Des moments médiatiques denses

En 2013, la presse française a été le théâtre d’un débat autour du mot islamophobie, débat qui traduisait le malaise de certaines personnes à employer ce mot en raison de son sens ambigu et de l’instrumentalisation dont il peut faire l’objet. Ce débat, dont l’arène principale étaient les médias d’information, avait comme protagonistes des intellectuel·le·s, des politiques et des journalistes, mais également, et ceci est plus intéressant, des citoyen·ne·s ordinaires qui se manifestaient dans la section des commentaires de la presse en ligne ou sur les réseaux sociaux numériques. L’analyse de ces énoncés1 montrait une frontière claire entre les personnes qui employaient le mot islamophobie comme s’il désignait un phénomène de la réalité facilement identifiable et celles qui l’utilisaient avec précaution, souvent assorti de commentaires métalinguistiques.

Les principaux arguments pour récuser l’emploi du mot étaient les suivants :

  • Le mot islamophobie désigne l’opposition à la religion musulmane, opposition tout à fait salutaire.
  • L’opposition à l’islam n’est pas une phobie irrationnelle (comme le mot islamophobie le laisse entendre2), mais une vigilance nécessaire dans un contexte d’intégrisme accru.
  • Le mot islamophobie trouve son origine dans l’islam politique, dont le but est la censure des discours antireligieux.

Si ce débat était intéressant à l’époque c’est parce qu’il était révélateur de deux demandes sociales parallèles : d’une part, la reconnaissance d’une hostilité irrationnelle contre les musulman·e·s ou les personnes considérées comme telles et, d’autre part, la distinction entre cette hostilité et la critique à laquelle tous les dogmes religieux doivent être soumis dans une démocratie libérale, d’autant plus dans un pays laïc comme la France. Parmi le groupe de celles et ceux qui récusaient l’usage du mot islamophobie, beaucoup proposaient des mots alternatifs pour désigner l’hostilité envers les musulman·e·s, notamment musulmanophobie, qui avait l’avantage de se focaliser sur les personnes et non sur la religion. Dans ce débat, il s’agit de savoir si le phénomène que le mot désigne relève ou non du racisme et, ensuite, de décider si, étant donné une situation de racisme avérée, le mot est le plus adéquat pour nommer le phénomène. Ce qui est clair, c’est que la controverse sémantique dévoilait des arguments d’ordre sociologique.

Six ans après, nous assistons à un moment médiatique similaire, à la différence près que le mot islamophobie s’est plus ou moins installé dans les médias d’information qui l’utilisent pour désigner des actes ou des discours de haine envers des musulman·e·s3. Cependant, la controverse autour des mots est restée intacte et les arguments qui circulent sont toujours les mêmes, ce qui révèle une certaine raideur dans les positions. Pour le dire autrement, ni la cause antiraciste ni la liberté d’expression n’avancent d’un pouce tant que les acteurs sociaux restent figés sur la controverse sémantique.

Des usages hétérogènes

Cependant, les deux camps ont de bonnes raisons de résister. En effet, l’hostilité envers les personnes musulmanes ou perçues comme telles ne peut être niée, comme en témoigne la récente attaque à la mosquée de Bayonne ou la circulation décomplexée de discours haineux dans le discours politique et surtout sur le web. Par ailleurs, des responsables politiques, ainsi que des personnalités religieuses ou encore des groupes de pression ou associations en Europe, font un usage délibérément large du terme. Ainsi en 2007, un conseiller culturel de la présidence iranienne qualifiait d’«islamophobe » le prix décerné à Marjane Satrapi pour le film Persépolis. De manière similaire, un site propalestinien rassemble sous la rubrique « racisme >islamophobie » des articles exclusivement consacrés à la critique anti-israélienne, entretenant le flou dans la définition d’islamophobie. Cette confusion a été confirmée par la présence de symboles propalestiniens à la marche contre l’islamophobie en France, dont la vocation était de dénoncer le climat délétère envers les musulman·e·s et non de faire circuler des slogans relatifs à la politique internationale.

On le voit, la polysémie du terme est telle qu’elle autorise des emplois extrêmement diversifiés qui favorisent, à leur tour, les instrumentalisations et le flou référentiel. C’est cet usage extrêmement large du concept qui fait dire à l’écrivain britannique Salman Rushdie, dans son livre Joseph Anton : A Memoir (2012), que le terme créé pour « maintenir les aveugles dans l’aveuglement » appartient à « la novlangue d’Humpty Dumpty ».

Cependant, ces exemples ne font qu’accentuer la nécessité d’une définition plus claire de cette forme si caractéristique d’hostilité envers un groupe. Car si plusieurs voix s’élèvent pour nommer le phénomène tout simplement racisme, il faut rappeler que la lutte contre l’intolérance passe par une compréhension claire de chaque phénomène et la production de catégories qui contribuent à le rendre visible. Ainsi, on ne combat pas de la même manière un racisme fondé sur la domination mondiale fantasmée d’un groupe qu’un autre fondé sur l’idée d’une religion/culture incompatible et inassimilable aux valeurs occidentales… Mais si la nécessité d’un concept s’impose pour donner corps au phénomène, elle n’éloigne pas les doutes concernant ce terme en particulier. Revenir sur l’itinéraire du mot islamophobie peut surement contribuer à éclairer le débat.

Les mots aussi ont une histoire

Comme d’autres mots servant à dire la réalité sociale, islamophobie est une notion avec une histoire, forgé à un moment donné pour désigner un phénomène devenu saillant. La littérature académique signale que le mot est déjà utilisé en français au XIXe siècle, alors que le Oxford English Dictionary fait remonter son origine aux années 1920. Bravo Lopez4 note qu’entre la fin du XIXe et le début du XXe , quelques auteurs (par exemple Étienne Dinet, peintre orientaliste converti à l’islam ; Alain Quellien, fonctionnaire colonial français) observent chez les Européen·ne·s une « attitude hostile » à l’islam et aux musulman·e·s que certains d’entre eux appellent islamophobie. Or, ce n’est pourtant que dans les années 1990 que le mot commence à se généraliser dans les pays occidentaux, par le biais du rapport « Islamophobia : A Challenge for Us All » (1997), publié par le think tank britannique Runnymede Trust. L’expression est depuis utilisée non seulement par des institutions comme l’Union européenne et les Nations unies, mais aussi par les médias d’information dans la plupart des pays occidentaux.

Si le terme avait donc déjà été utilisé dans le passé, la publication du rapport ainsi que l’emploi du terme par les médias ont grandement contribué à la construction du problème public. C’est, en effet, au XXIe siècle que le concept vient donner corps à une problématique de société plutôt contemporaine, dans le contexte de sociétés multiculturelles traversées par des conflits identitaires entre des groupes réels ou perçus. C’est ainsi que Kofi Annan, alors secrétaire général des Nations unies, déclare en 2004 : « Quand le monde est contraint d’inventer un nouveau terme pour constater une intolérance de plus en plus répandue, c’est une évolution triste et perturbante. C’est le cas avec l’islamophobie. » Dans la recherche scientifique, on constate un essor du terme islamophobie à partir du 11 septembre 2001, avec un effort de conceptualisation dans le monde anglo-saxon marqué par un foisonnement de définitions5.

Le périmètre du mot

La difficulté définitionnelle d’islamophobie réside dans le fait que le terme renvoie à une hostilité à la fois envers un groupe de personnes (dont l’appartenance peut être réelle ou fantasmée) et envers une religion, là où d’autres termes analogues (racisme, xénophobie, antisémitisme) renvoient uniquement à l’hostilité envers un groupe. Même si le rapport du Runnymede Trust distingue la critique légitime de la religion musulmane de « l’hostilité infondée »6, il définit la notion comme « un raccourci utile pour désigner la peur ou la haine de l’islam et, en conséquence, le fait de craindre ou d’avoir une aversion contre tou·te·s ou la plupart des musulman·e·s ». Le rapport pointe que « le mot n’est pas idéal, mais très similaire à xénophobie et europhobie ». Dans la littérature académique, les définitions englobent des phénomènes très variés, qui vont d’attitudes racistes à un rejet de la religion, en passant par un sentiment de menace et de peur généralisé par rapport à l’islam et à ses fidèles.

Si la définition exacte du terme peut sembler banale, circonscrire le concept est une démarche nécessaire pour pouvoir identifier son référent. Dans le cadre de sociétés occidentales qui tiennent à la fois à la liberté d’expression et à la liberté religieuse (et où celles-ci peuvent parfois entrer en contradiction), il est fondamental de définir le périmètre sémantique des concepts liés au racisme, tout en sachant qu’il y aura toujours une zone grise consubstantielle à la définition de toutes les réalités sociales (pensons aux débats, beaucoup moins fréquents, mais néanmoins existants, autour des concepts de féminisme et d’antisémitisme). Dans la littérature en sciences sociales, les difficultés définitionnelles d’islamophobie ont également conduit les chercheur·e·s à proposer des concepts jugés plus précis, tels que préjugé antimusulman ou hostilité envers les musulmans, renomination qui témoigne d’une volonté de séparer l’anticléricalisme du stéréotype voire la haine.

Ces efforts de conceptualisation, nomination et renomination sont symptomatiques d’un moment de société où le problème public prend corps, se donne à voir, se reconfigure au gré des débats, devient impossible à ignorer même s’il est sur une pente glissante. Cependant, la productivité initiale de la controverse parait stagner dans des positions immuables, où les deux camps semblent sourds aux arguments de l’autre, pourtant assez audibles tous les deux. Car si les controverses jouent un rôle important dans la configuration du réel social, à trop vouloir les prolonger on finit par ne plus voir que les mots, finalement, parlent du monde partagé. Si les arguments en faveur d’une renomination du phénomène sont tout à fait rationnels, il semble trop tard pour revenir en arrière sur l’usage d’islamophobie, qui est plutôt bien ancré dans le discours journalistique.

Les linguistes ne manqueront d’ailleurs pas de noter que le sens d’un mot, d’autant plus un phénomène social aux multiples facettes, n’est pas prisonnier de son étymologie. En revanche, il n’est pas trop tard, bien au contraire, pour tenter de tracer des contours clairs à ce concept qui, s’il dit le racisme et la haine, ne doit pas se confondre avec l’anticléricalisme, confusion qui nuit autant à la liberté d’expression qu’à la cause antiraciste. Sortir de la controverse stérile implique, pour les uns, d’accepter que la violence réelle ou symbolique contre les musulman·e·s existe et doit être combattue avec les mêmes moyens que les autres racismes, quel que soit le nom qu’on lui donne et, pour les autres, que la critique du religieux fait partie de l’ADN des démocraties libérales.

  1. Calabrese L. (2015), « Reformulation et non-reformulation du mot islamophobie. Une analyse des dynamiques de la nomination dans les commentaires des lecteurs », dans J. Longhi (éd.), « Stabilité et instabilité dans la production du sens : la nomination en discours », Langue française, n°188, p.91 – 104.
  2. Avec ce même argument, l’AFP avait décidé en 2012 de ne plus employer le mot islamophobie (comme celui d’homophobie), en se basant sur l’étymologie du préfixe, qui ne devrait pas être employé dans des contextes sociaux ou politiques.
  3. Voir, par exemple, ce titre du journal Le Monde : « Éric Zemmour condamné en appel pour des propos islamophobes.
  4. Bravo LópezF. (2010), « Towards a definition of islamophobia : approximations in the early twentieth century », Ethnic and racial studies, 34(4), p.556 – 573.
  5. GarnerS. et SelodS. (2015), « The Racialization of Muslims : Empirical Studies of Islamophobia », Critical Sociology, vol. 41 (1), p.9 – 19.
  6. Cette distinction est également présente dans les notices Wikipedia du terme en français et en anglais.

Laura Calabrese


Auteur

professeure, université libre de Bruxelles
La Revue Nouvelle
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