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Interdire le port du foulard à l’école ?

Numéro 10 Octobre 2001 - Idées-société par Michel Staszewski

février 2009

En Com­mu­nau­té fran­çaise, il n’existe aucune règle concer­nant le port du fou­lard, et les pra­tiques sont très diver­si­fiées : inter­dit dans cer­taines écoles, tolé­ré dans d’autres. Les débats entre par­ti­sans de l’interdiction ou de l’acceptation sont sous-ten­dus par des atti­tudes dif­fé­rentes vis-à-vis du carac­tère mul­ti­cul­tu­rel de nos socié­tés. Auto­ri­ser les jeunes filles musul­manes à se cou­vrir les che­veux est conforme au décret de la Com­mu­nau­té fran­çaise défi­nis­sant la neu­tra­li­té de son ensei­gne­ment qui pres­crit le « déve­lop­pe­ment de l’esprit de tolérance ». 

« Lorsqu’on sent sa langue mépri­sée, sa reli­gion bafouée, sa culture déva­lo­ri­sée, on réagit en affi­chant avec osten­ta­tion les signes de sa dif­fé­rence ; lorsqu’on se sent, au contraire, res­pec­té, lorsqu’on sent qu’on a sa place dans le pays où l’on a choi­si de vivre, alors on réagit autrement. »
Amin Maa­louf, Les iden­ti­tés meur­trières, Gras­set, 1998. 

DES SITUATIONS VARIÉES 

En France, le port d’un fou­lard1 pour se cou­vrir les che­veux fait l’objet d’une inter­dic­tion géné­rale, valable pour tout l’enseignement public. Ce n’est pas le cas en Bel­gique où les pou­voirs orga­ni­sa­teurs d’enseignement sont nom­breux et ont cha­cun leur poli­tique en la matière. C’est ain­si, par exemple, que cette pra­tique est ban­nie de tous les éta­blis­se­ments d’enseignement orga­ni­sés par la Ville de Bruxelles alors qu’elle est auto­ri­sée par un cer­tain nombre de pou­voirs orga­ni­sa­teurs dépen­dants de l’Église catho­lique. Dans le réseau des écoles orga­ni­sées par la Com­mu­nau­té fran­çaise de Bel­gique2, aucune règle géné­rale n’existe en la matière, mais, depuis quelques années, réagis­sant au fait que de plus en plus de jeunes filles se met­taient à por­ter un fou­lard, les direc­tions de cer­tains éta­blis­se­ments secon­daires de ce réseau, sou­vent encou­ra­gées voire pous­sées par la majo­ri­té des membres de leurs corps pro­fes­so­raux res­pec­tifs, ont pris l’initiative de faire ins­crire dans le règle­ment de leur école l’interdiction du port de « tout couvre-chef ». Il ne fait aucun doute que cette mesure vise avant tout le port du fou­lard par les jeunes filles musul­manes même si elle est par­fois l’occasion d’interdire éga­le­ment le port de la cas­quette par les gar­çons3.

PETITE TRANCHE D’HISTOIRE SCOLAIRE 

En vingt-six ans de car­rière dans l’enseignement secon­daire, ayant fré­quen­té une bonne quin­zaine d’établissements dif­fé­rents, des « beaux » aux « bas » quar­tiers, à la ville et à la cam­pagne, j’ai pu consta­ter que les règles, écrites ou non, concer­nant les com­por­te­ments ves­ti­men­taires des élèves, étaient très variables. C’est ain­si, par exemple, qu’au milieu des années quatre-vingt, alors que je tra­vaillais au cours de cette année sco­laire là dans deux « athé­nées royaux4 » dif­fé­rents, j’ai pu consta­ter que dans l’un d’entre eux quelques gar­çons por­taient une boucle d’oreille sans que cela ne sus­cite aucune réac­tion des auto­ri­tés alors que, dans l’autre, l’apparition de cette parure chez un gar­çon pro­vo­qua son ren­voi immé­diat et définitif. 

Au début des années nonante, j’entrai en fonc­tion dans un athé­née de la région bruxel­loise, situé dans une Z.E.P. (zone d’éducation prio­ri­taire). Cet éta­blis­se­ment accueillait prin­ci­pa­le­ment des jeunes du voi­si­nage, issus de familles modestes d’origine étran­gère, sur­tout magh­ré­bine. Les jeunes de culture musul­mane y consti­tuaient plus de 80% de la popu­la­tion sco­laire. Un bon tiers des jeunes filles por­taient un fou­lard sur la tête, pro­por­tion qui aug­men­ta légè­re­ment au cours des cinq années où je fus atta­ché à cet éta­blis­se­ment. Notons que ces jeunes filles se coif­faient de fou­lards de cou­leurs variées et variables et qu’elles les por­taient de dif­fé­rentes manières, fai­sant par­fois preuve, me semble-t-il, de coquet­te­rie (cer­taines por­teuses de fou­lards lais­saient dépas­ser des mèches de che­veux et/ou se maquillaient outra­geu­se­ment). Cette pra­tique y était accep­tée même si elle sus­ci­tait par­fois des débats contra­dic­toires entre ensei­gnants. Pour ce qui était des cours d’éducation phy­sique, une règle par­ti­cu­lière était d’application : les acti­vi­tés en salle réser­vées exclu­si­ve­ment aux jeunes filles devaient se faire sans fou­lard, ce qui était jus­ti­fié offi­ciel­le­ment par des rai­sons d’hygiène. Je pense qu’une des rai­sons qui explique qu’une majo­ri­té des ensei­gnants de cette école ne sou­hai­tait pas que le port du fou­lard y soit inter­dit est la convic­tion qu’ils avaient qu’une telle inter­dic­tion aurait eu pour consé­quence la perte d’un grand nombre d’élèves qui auraient été accueillis dans des éta­blis­se­ments voi­sins, de réseaux concurrents. 

Depuis sep­tembre 1997 je tra­vaille dans un athé­née d’une autre com­mune de la région bruxel­loise. Il regroupe une popu­la­tion sco­laire plus hété­ro­gène, à la fois socia­le­ment et cultu­rel­le­ment. Néan­moins, depuis 1999 cet éta­blis­se­ment a été décré­té « à dis­cri­mi­na­tion posi­tive5 » et les jeunes de familles d’origine nord-afri­caine y sont très nom­breux. Par­mi les cours « phi­lo­so­phiques » le plus fré­quen­té est celui de reli­gion musulmane. 

Deux années avant mon arri­vée, en réac­tion au fait que des jeunes filles, de plus en plus nom­breuses, venaient à l’école coif­fées d’un fou­lard, un débat fut orga­ni­sé entre les ensei­gnants qui abou­tit à la déci­sion d’introduire dans le règle­ment de l’école un article inter­di­sant le port de « tout couvre-chef » dans l’enceinte de l’école. Ni les élèves ni leurs parents n’avaient été asso­ciés à ce débat. À la suite de cette déci­sion, si quelques élèves déci­dèrent de chan­ger d’établissement, la plu­part se plièrent à cette nou­velle règle. Depuis lors, on peut voir chaque jour, devant les portes de l’athénée, des filles qui enlèvent leur fou­lard en entrant et qui le remettent en partant. 

DES RAISONS D’INTERDIRE LE PORT DU FOULARD À L’ÉCOLE

Voi­ci six types d’arguments fré­quem­ment uti­li­sés pour jus­ti­fier l’interdiction du port de « tout couvre-chef » (enten­dez du fou­lard) dans les écoles. Jus­ti­fi­ca­tion le plus sou­vent invo­quée publi­que­ment : le fou­lard consti­tue­rait un signe osten­ta­toire d’une appar­te­nance reli­gieuse, et il est inter­dit d’afficher ses opi­nions per­son­nelles à l’école.

Les rai­sons qui suivent sont sou­vent avan­cées mais pas néces­sai­re­ment pro­cla­mées : le fou­lard serait le plus sou­vent impo­sé aux jeunes filles, soit par leur famille, soit par des core­li­gion­naires ; il consti­tue­rait un signe de sou­mis­sion, non pas à Dieu mais à la pres­sion de leur entou­rage ; impo­sé par des hommes, le port du fou­lard serait un sym­bole de l’oppression des femmes ; le port du fou­lard par les jeunes filles musul­manes consti­tue­rait une mani­fes­ta­tion de l’intégrisme reli­gieux ; si on auto­rise le port du fou­lard dans les écoles où se trouvent beau­coup de jeunes filles musul­manes, du fait de la pres­sion de leur entou­rage, elles fini­ront toutes par le por­ter ; les familles non musul­manes évi­te­raient d’inscrire ou reti­re­raient leurs enfants des écoles dans les­quelles le port du fou­lard est auto­ri­sé ; par consé­quent, les écoles où le port du fou­lard est auto­ri­sé devien­draient des « ghet­tos » musulmans. 

LE PORT DU FOULARD : TOUTE UNE HISTOIRE 

His­to­ri­que­ment, des femmes ont por­té un fou­lard ou un voile depuis l’Antiquité. Avant de consti­tuer un attri­but reli­gieux, ce fut le signe de l’appartenance à une élite sociale (par exemple, dans la Grèce ancienne ain­si que dans le monde arabe pré­is­la­mique). Des femmes se sont cou­vertes et se couvrent encore la tête pour de mul­tiples rai­sons : pro­tec­tion contre le froid, la cha­leur, le vent ou la pous­sière ; mou­ve­ment de mode (par exemple durant les années 1950 en Europe occi­den­tale) ; rai­sons hygié­niques (par exemple pour évi­ter la chute de che­veux dans la nour­ri­ture) ou pra­tiques (déga­ger le visage, pro­té­ger une mise en plis … ) ; pudeur. L’Église catho­lique pres­crit encore aujourd’hui aux femmes de se cou­vrir la tête lors des offices reli­gieux, et la reli­gion juive l’impose aux femmes mariées. 

Com­ment expli­quer que, ces der­nières années, de nom­breuses jeunes filles issues de familles musul­manes se sont mises à se cou­vrir les che­veux d’un foulard ? 

Sans enquête scien­ti­fique à ma dis­po­si­tion, je ne pré­tends cer­tai­ne­ment pas pou­voir répondre à cette ques­tion d’une manière défi­ni­tive. Cepen­dant, le fait d’avoir lon­gue­ment côtoyé, essen­tiel­le­ment dans le cadre sco­laire, de nom­breuses jeunes filles por­teuses de fou­lard me per­met d’affirmer que les élé­ments sui­vants peuvent entrer en ligne de compte. 

Je n’exclus pas que, dans cer­tains cas, contraintes par les déten­teurs de l’autorité fami­liale, des filles portent le fou­lard contre leur gré. La pres­sion du milieu peut éga­le­ment jouer6. Je ne suis cepen­dant pas du tout convain­cu que ces cas sont majo­ri­taires. Au contraire, mon expé­rience du phé­no­mène me porte à croire que dans la majo­ri­té des cas il s’agit de choix délibérés. 

L’interrogation sur son iden­ti­té est carac­té­ris­tique de l’adolescence, et l’on sait que cette recherche-construc­tion se mani­feste par des aspi­ra­tions contra­dic­toires à, d’une part, se confor­mer à l’un ou l’autre modèle et, d’autre part, se dis­tin­guer des autres. Avec les choix com­por­te­men­taux et capil­laires, les choix ves­ti­men­taires par­ti­cipent de cette quête. Ils évo­luent sou­vent rapi­de­ment au cours de l’adolescence.

Dans leur construc­tion iden­ti­taire, les jeunes nés à l’étranger ou issus de cultures mino­ri­taires ou mélan­gées se trouvent dans une situa­tion com­plexe : tiraillés entre des valeurs, des usages dif­fé­rents et par­fois oppo­sés, ils ont sou­vent plus que les autres des dif­fi­cul­tés à se situer, à se définir. 

Il est indé­niable que les popu­la­tions musul­manes, par­ti­cu­liè­re­ment celles qui sont « iden­ti­fiables au faciès » (d’origine nord-afri­caine, turque, pakis­ta­naise, etc.) sont encore aujourd’hui vic­times de pré­ju­gés xéno­phobes, comme le prouvent, entre autres, les suc­cès élec­to­raux de par­tis racistes ain­si que les dis­cri­mi­na­tions à l’embauche, quand ce n’est pas à l’entrée des boites de nuit. Dans ce contexte, la volon­té d’affirmer, en réac­tion, sa dif­fé­rence, en arbo­rant un élé­ment d’habillement mon­trant aux yeux de tous de quelle culture l’on se reven­dique s’explique aisé­ment »7.

On voit donc que si le fait de cacher sa che­ve­lure sous un fou­lard a cer­tai­ne­ment un sens reli­gieux pour les jeunes filles musul­manes, cet acte ne peut être réduit à cette signi­fi­ca­tion-là. Il repré­sente un élé­ment impor­tant de leur affir­ma­tion iden­ti­taire et sans doute, dans cer­tains cas, par­ti­cu­liè­re­ment chez des jeunes filles nées dans un pays où le port du fou­lard par les femmes est d’usage cou­rant, il répond à un sen­ti­ment de pudeur. 

NEUTRALITÉ, PLURALISME ET MULTICULTURALITÉ 

Le décret de la Com­mu­nau­té fran­çaise du 31 mars 1994 défi­nis­sant la neu­tra­li­té de l’enseignement de la Com­mu­nau­té sti­pule que l’école de la Com­mu­nau­té doit res­pec­ter la liber­té de conscience des élèves (article 2). Il recon­nait « la liber­té de mani­fes­ter sa reli­gion ou ses convic­tions [ … 1 à la seule condi­tion que soient sau­ve­gar­dés les droits de l’homme, la répu­ta­tion d’autrui, la sécu­ri­té natio­nale, l’ordre public, la san­té et la mora­li­té publiques et que soit res­pec­té le règle­ment inté­rieur de l’établissement » (article 3). On convien­dra que le port du fou­lard ne contre­vient ni aux droits de l’homme, ni à la répu­ta­tion d’autrui, ni à la sécu­ri­té natio­nale, ni à l’ordre public, ni à la san­té et la mora­li­té publiques. Quant à la condi­tion du res­pect du règle­ment inté­rieur de l’établissement, elle ouvre la porte à l’arbitraire puisque les règle­ments d’école sont par­fois très dif­fé­rents les uns des autres, en par­ti­cu­lier pour ce qui fait l’objet du pré­sent écrit. 

Et j’en viens à ce qui consti­tue pour moi le fond du pro­blème. Der­rière les débats oppo­sant les par­ti­sans de l’interdiction du fou­lard à ceux qui sont favo­rables à son accep­ta­tion, se cachent sou­vent, consciem­ment ou incons­ciem­ment, des atti­tudes dif­fé­rentes vis-à-vis du carac­tère mul­ti­cul­tu­rel de notre socié­té. Les grands mou­ve­ments migra­toires du XXe siècle ont ren­du les socié­tés d’Europe occi­den­tale mul­ti­cul­tu­relles comme elles ne l’avaient jamais été aupa­ra­vant. Ces grands bras­sages de popu­la­tion ne se sont pas faits sans ten­sions, c’est le moins que l’on puisse dire. Encore aujourd’hui, en Europe et ailleurs, de nom­breux et san­glants conflits opposent des peuples vivant sur le même ter­ri­toire. Même dans les « vieilles » démo­cra­ties euro­péennes, les inquié­tants suc­cès de par­tis ouver­te­ment xéno­phobes témoignent de la dif­fi­cul­té de par­ties impor­tantes des popu­la­tions à accep­ter que leur socié­té soit deve­nue multiethnique. 

Dans nos régions, l’école publique, par­ti­cu­liè­re­ment dans les grandes villes, accueille une popu­la­tion d’élèves de plus en plus mul­ti­cul­tu­relle. Com­ment cette ins­ti­tu­tion prend-elle cette réa­li­té en compte ? Les dif­fé­rences doivent-elles dis­pa­raitre au nom de la « neu­tra­li­té » de l’enseignement ? À moins que ce ne soit au nom de l’égalité ? Doit-on limi­ter l’expression de ces dif­fé­rences à des moments et des lieux « spé­cia­li­sés » (cours phi­lo­so­phiques, fêtes multiculturelles) ? 

Je suis, quant à moi, fer­me­ment par­ti­san d’une socié­té et donc d’écoles où les dif­fé­rences cultu­relles seraient accueillies comme des richesses et non comme des pro­blèmes. Qu’on le veuille ou non, dans le contexte actuel, l’interdiction du port du fou­lard induit la stig­ma­ti­sa­tion d’un com­por­te­ment ves­ti­men­taire lié à un choix cultu­rel, donc la stig­ma­ti­sa­tion de ce choix. Pré­tendre lut­ter contre l’obligation (non démon­trée dans la plu­part des cas) qui serait faite aux jeunes filles musul­manes de por­ter un fou­lard en leur inter­di­sant de le faire m’apparait comme émi­nem­ment contre-pro­duc­tif : on pré­tend soi­gner le mal par le mal ; on répond à une contrainte sup­po­sée par une autre contrainte. Et si l’objectif est, par ce moyen, d’empêcher un repli iden­ti­taire, je suis per­sua­dé que c’est l’effet inverse qui est induit, les jeunes filles ayant opté libre­ment pour le port du fou­lard ne se sen­tant pas res­pec­tées dans leur choix et réagis­sant en consé­quence. En plus des élèves direc­te­ment concer­nées, ce sen­ti­ment de non-recon­nais­sance, de non-accep­ta­tion de cer­taines de leurs par­ti­cu­la­ri­tés cultu­relles touche bien évi­dem­ment leurs familles et, au-delà, une grande par­tie de leur com­mu­nau­té culturelle. 

L’effet de repli iden­ti­taire est encore ren­for­cé par le fait que l’interdiction ne frappe que cer­taines écoles. Cette par­ti­cu­la­ri­té a pour consé­quence que les jeunes filles qui tiennent à por­ter le fou­lard ou dont les familles le leur imposent se trouvent ras­sem­blées, de plus en plus nom­breuses, dans celles des écoles qui conti­nuent à les accep­ter vêtues de cette manière. La créa­tion d’«écoles-ghettos » « mono­cul­tu­relles » est ain­si favo­ri­sée. À ce pro­pos, je trouve par­ti­cu­liè­re­ment per­ni­cieux le sixième type d’argument (voir page 3), sou­vent invo­qué (mais rare­ment pro­cla­mé) pour jus­ti­fier l’interdiction du port du fou­lard : les familles non musul­manes évi­te­raient d’inscrire ou reti­re­raient leurs enfants des écoles dans les­quelles le port du fou­lard est auto­ri­sé ; par consé­quent, les écoles où le port du fou­lard est auto­ri­sé devien­draient des « ghet­tos » musul­mans. Car c’est jus­te­ment quand, cédant à la pres­sion de pré­ju­gés de type xéno­phobe, une direc­tion d’école inter­dit le port du fou­lard dans l’école dont elle a la res­pon­sa­bi­li­té qu’elle contri­bue le plus à la ghet­toï­sa­tion des écoles qui per­sistent à l’accepter.

UNE DISCRIMINATION QUI TOUCHE LES PLUS DISCRIMINÉES 

Je tiens encore à sou­li­gner une évi­dence : cette inter­dic­tion ne touche que les filles. La barbe, attri­but pour­tant bien connu des hommes musul­mans pra­ti­quants, n’est pas visée. Ce qui s’explique logi­que­ment puisque de nom­breux hommes « autoch­tones » (par­mi les­quels beau­coup d’enseignants) sont bar­bus. Cette mesure dis­cri­mi­na­toire a donc à mes yeux le défaut sup­plé­men­taire de ne tou­cher, au sein d’une mino­ri­té cultu­relle déjà vic­time d’autres dis­cri­mi­na­tions liées aux pré­ju­gés dont elle est l’objet, que les per­sonnes d’un seul sexe… lui-même discriminé. 

POUR DES ÉCOLES PUBLIQUES ASSUMANT LEUR MULTICULTURALITÉ 

Je vais vous faire une confi­dence : à titre per­son­nel, je pré­fère voir des élèves déci­der d’enlever le fou­lard qu’elles por­taient pré­cé­dem­ment plu­tôt que d’en voir com­men­cer à le mettre. Ceci s’explique très vrai­sem­bla­ble­ment à la fois par mon sens per­son­nel de l’esthétique fémi­nine ain­si que par mes convic­tions phi­lo­so­phiques : j’ai moi aus­si ten­dance à asso­cier le port du fou­lard à l’affirmation de convic­tions reli­gieuses et je suis un athée convain­cu. Mais j’estime que mes idées et sen­ti­ments per­son­nels ne me donnent en aucune façon le droit d’interférer dans ce choix ves­ti­men­taire. Le décret de la Com­mu­nau­té fran­çaise, déjà cité, défi­nis­sant la neu­tra­li­té de l’enseignement de la Com­mu­nau­té, pres­crit le déve­lop­pe­ment de « l’esprit de tolé­rance » (article 1) et sti­pule que « l’école de la Com­mu­nau­té éduque les élèves qui lui sont confiés au res­pect des liber­tés et des droits fon­da­men­taux tels que défi­nis par la Consti­tu­tion, la Décla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’homme et les Conven­tions inter­na­tio­nales rela­tives aux droits de l’homme et de l’enfant » (article 2). La posi­tion que je défends m’apparait conforme à ce décret. Et le res­pect des droits des mino­ri­tés cultu­relles fait par­tie inté­grante de ma concep­tion de la démocratie. 

Des pro­blèmes par­ti­cu­liers tels que celui du port du fou­lard durant les cours d’éducation phy­sique ou de la réti­cence de cer­taines jeunes filles à par­ti­ci­per à des séances de nata­tion doivent pou­voir se résoudre par le dia­logue des direc­tions d’école, et des ensei­gnants avec les élèves concer­nées ain­si qu’avec leurs familles. À condi­tion qu’il s’agisse de dia­logues véri­tables entre par­te­naires res­pec­tueux les uns des autres, ce qui implique que les dif­fé­rents points de vue soient réel­le­ment pris en compte. 

Pour ter­mi­ner, je ne résiste pas à la ten­ta­tion de citer cette pro­fes­sion de foi pleine de poé­sie, due au Mahât­ma Gand­hi : « Je ne veux pas que ma mai­son soit murée de toutes parts, ni mes fenêtres bou­chées, mais qu’y cir­cule libre­ment la brise que m’apportent les cultures de tous les pays. » 

juillet 2001

  1. J’ai choi­si d’utiliser le terme « fou­lard » plu­tôt que celui de « voile » parce qu’un fou­lard n’est essen­tiel­le­ment des­ti­né qu’à deux usages (cou­vrir les che­veux ou entou­rer le cou) alors que « voile » est un terme plus géné­ral (« mor­ceau d’étoffe des­ti­né à cacher », dit le Petit Robert).
  2. Ancien réseau de l’État, « com­mu­nau­ta­ri­sé » depuis 1989.
  3. Dans beau­coup d’écoles, l’interdiction du port de la cas­quette a pré­cé­dé celle du foulard.
  4. En Bel­gique, écoles d’enseignement secon­daire orga­ni­sées par l’État et com­por­tant des sec­tions d’enseignement général.
  5. Depuis 1999, les « zones d’éducation prio­ri­taires » ont fait place aux éta­blis­se­ments à « dis­cri­mi­na­tion posi­tive », Il s’agit d’écoles dont un nombre impor­tant d’élèves sont issus de familles socia­le­ment défa­vo­ri­sées et Qui ont droit, pour cette rai­son, à Quelques moyens sup­plé­men­taires pour rem­plir leurs mis­sions pédagogiques. 
  6. Ce type de contrainte n’est pas du tout le propre des milieux de culture musul­mane. La plu­part des jeunes subissent des pres­sions Quant à leur habille­ment de la part de leurs familles et de leur milieu.
  7. J’invite les lec­teurs inté­res­sés, d’une manière plus géné­rale, par la ques­tion du déve­lop­pe­ment des ten­dances au repli iden­ti­taire, à prendre connais­sance du livre d’Amin Maa­louf, Les iden­ti­tés meur­trières (Éd. Gras­set, Paris, 1998) : l’auteur y explique, d’une manière très convain­cante, pour­quoi dans le monde musul­man, lar­ge­ment « per­dant », à notre époque, du point de vue éco­no­mique, se déve­loppent des ten­dances iden­ti­taires très fortes pou­vant aller jusqu’au fon­da­men­ta­lisme reli­gieux, en réac­tion à la domi­na­tion mon­diale des riches socié­tés occi­den­tales et de leurs modèles cultu­rels (d’origine chré­tienne). Notons aus­si Que les manières dia­mé­tra­le­ment oppo­sées dont les États occi­den­taux ont, jusqu’ici, trai­té l’Irak conqué­rant le Koweit et l’État d’Israël conqué­rant et colo­ni­sant Jéru­sa­lem-Est, la Cis­jor­da­nie, la bande de Gaza et le pla­teau syrien du Golan ont cho­qué et conti­nuent à cho­quer le monde arabe. Ce Qui favo­rise éga­le­ment une ten­dance au rejet des modèles cultu­rels occi­den­taux et à l’affirmation de modèles alternatifs.

Michel Staszewski


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