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Insertion professionnelle des bénéficiaires du RSI au Portugal, une mission presque impossible ?

Numéro 8 - 2017 par Maria Cidália Queiroz

décembre 2017

À par­tir d’une ana­lyse de pra­tiques d’intervention sociale dans le champ de l’insertion par l’économique dans le contexte socio­po­li­tique du Por­tu­gal, nous pro­po­sons une réflexion sur quelques-unes des limites ins­ti­tu­tion­nelles (poli­tiques et éco­no­miques) aux­quelles le tra­vail social se heurte, alors même que des résul­tats posi­tifs sont obser­vables au niveau des condi­tions maté­rielles de vie de familles béné­fi­ciaires du reve­nu social d’insertion et de l’évolution des dis­po­si­tions des femmes impli­quées. La dis­tance entre les objec­tifs mani­festes de cette mesure de poli­tique sociale et la réa­li­té des oppor­tu­ni­tés de conquête de l’autonomie éco­no­mique par la par­ti­ci­pa­tion au monde du tra­vail est au cœur de cette réflexion.

Dossier

Contexte sociopolitique de la pratique

Avant de pré­sen­ter le tra­vail que l’association Qua­li­fi­car para Incluir (QpI) et la Casa d’Ofícios déve­loppent dans le champ de la for­ma­tion et de l’insertion pro­fes­sion­nelle, il importe de situer, dans ses grandes lignes, la mesure de poli­tique sociale dans le cadre duquel ce tra­vail s’inscrit. Le reve­nu social d’insertion (RSI) est la ver­sion por­tu­gaise des poli­tiques dites d’activation qui ont été lan­cées un peu par­tout dans le monde occi­den­tal pour ten­ter d’endiguer la recru­des­cence de la pau­vre­té asso­ciée aux trans­for­ma­tions éco­no­miques en œuvre depuis la fin des Trente glo­rieuses et aux attaques que le capi­tal finan­cier a déclen­ché contre l’État social. Lan­cée à la fin des années 1990 au Por­tu­gal, cette mesure de poli­tique sociale a été offi­ciel­le­ment pré­sen­tée comme une mesure de lutte contre la pau­vre­té, visant non seule­ment à inter­rompre les car­rières d’assistés qui menacent ceux qui dépendent des pres­ta­tions sociales pour sur­vivre, mais aus­si à résis­ter à la des­truc­tion des soli­da­ri­tés sociales. Mais qu’en est-il effec­ti­ve­ment du droit à l’insertion et, en par­ti­cu­lier, du droit à l’insertion pro­fes­sion­nelle ? Quelle dis­tance y a‑t-il entre les inten­tions de cette mesure de poli­tique sociale et la réa­li­té des oppor­tu­ni­tés de conquête de l’autonomie éco­no­mique par la par­ti­ci­pa­tion au monde du travail ?

Avant d’esquisser une réponse à ces ques­tions, il importe de sou­li­gner qu’au Por­tu­gal les très bas reve­nus des familles et l’absence com­plète de reve­nus ne sont ni uni­que­ment ni prin­ci­pa­le­ment le résul­tat de l’arrivée en fin de droits des chô­meurs de longue durée. Ils pro­viennent dans une large mesure de la per­sis­tance de ce que cer­tains appellent la « vieille pau­vre­té » (ou le « quart-monde »), affec­tant d’importants seg­ments de la popu­la­tion active qui n’ont jamais béné­fi­cié d’un emploi por­teur d’un mini­mum de pro­tec­tion sociale face aux risques de l’existence et de réelles oppor­tu­ni­tés d’inclusion sociale, et qui font l’expérience d’une pau­vre­té récur­rente de géné­ra­tion en géné­ra­tion, aggra­vée par une forte exclu­sion rela­tion­nelle et symbolique.

Dans le contexte urbain dans lequel l’association inter­vient, il s’agit de familles dont les adultes ont de bas, ou même de très bas, niveaux de qua­li­fi­ca­tion sco­laire. Beau­coup d’entre eux ont été exclus pré­co­ce­ment et bru­ta­le­ment de l’institution sco­laire alors que les jeunes adultes sont de plus en plus les vic­times de l’autre forme d’exclusion sco­laire que P. Bour­dieu (1993) qua­li­fie de plus douce parce que plus dis­si­mu­lée et dif­fé­rée dans le temps : le pas­sage par l’école de ces « exclus de l’intérieur » est plus long, mais les diplômes obte­nus sont loin de cor­res­pondre aux connais­sances effec­ti­ve­ment acquises, ce qui encou­rage, de façon per­verse, les repré­sen­ta­tions illu­soires de la réa­li­té et prive les indi­vi­dus de toute pos­si­bi­li­té d’accéder à une inté­gra­tion pro­fes­sion­nelle qualifiante.

En consé­quence, les tra­jets pro­fes­sion­nels, lorsqu’ils existent, sont très erra­tiques, fré­quem­ment inter­rom­pus par des périodes, par­fois longues, de chô­mage et/ou mar­qués par de nom­breux chan­ge­ments de pro­fes­sions, tou­jours très peu ou pas du tout qua­li­fiées, par des condi­tions d’emploi extrê­me­ment pré­caires ou même par le tra­vail au noir. Ces familles vivent dans des habi­tats socia­le­ment relé­gués, qu’il s’agisse de quar­tiers péri­phé­riques de loge­ment dit social ou de vieux quar­tiers, plus proches du centre urbain, mais aux condi­tions d’habitabilité dis­qua­li­fiées qui stig­ma­tisent for­te­ment elles aussi.

Dans le contexte de pro­fond dés­équi­libre entre l’offre et la demande d’emploi déclen­ché par la poli­tique de libre cir­cu­la­tion des capi­taux et des mar­chan­dises, de concur­rence accrue entre les sala­riés sur un mar­ché du tra­vail de plus en plus sélec­tif et de déva­lo­ri­sa­tion des diplômes sco­laires, les oppor­tu­ni­tés de sor­tie de la condi­tion d’assistés de ces membres du sous-pro­lé­ta­riat sont par­ti­cu­liè­re­ment rares. Ils n’ont ni les savoirs tech­niques ni les dis­po­si­tions néces­saires pour faire face à la com­pé­ti­tion qui régit l’accès à l’emploi com­pa­tible avec l’inclusion sociale. Ils courent donc le risque d’être défi­ni­ti­ve­ment clas­si­fiés et, plus grave encore, trai­tés, par de poten­tiels employeurs, mais bien sou­vent aus­si par les tra­vailleurs sociaux des centres d’emploi et autres « ins­ti­tu­tions de soli­da­ri­té sociale », comme « inem­ployables », « sur­nu­mé­raires », voués à la dépen­dance de la cha­ri­té publique et pri­vée1.

Intervenir pour enrayer la disqualification sociale

Face à la très grande vul­né­ra­bi­li­té de ces familles, l’association cherche depuis son ori­gine (2001) à aug­men­ter les oppor­tu­ni­tés de for­ma­tion sco­laire et pro­fes­sion­nelle des adultes comme de leurs enfants. En ce qui concerne les adultes, nous savons bien que la reprise d’un par­cours de for­ma­tion n’est pas une condi­tion suf­fi­sante pour pou­voir accé­der à un emploi. Mais elle est sans aucun doute néces­saire et, de plus, sus­cep­tible d’avoir des retom­bées dans de nom­breux autres domaines : l’éducation des enfants, notam­ment grâce à la restruc­tu­ra­tion des rythmes de vie quo­ti­dienne, la diver­si­fi­ca­tion sociale et cultu­relle de la socia­bi­li­té au lieu de l’enfermement quo­ti­dien dans un habi­tat socia­le­ment relé­gué, les condi­tions maté­rielles de vie grâce à des pos­si­bi­li­tés accrues de recours aux ser­vices sociaux et, pro­gres­si­ve­ment, la concep­tion de soi-même en tant qu’acteur d’un pro­jet de vie. 

L’investissement de l’association dans la for­ma­tion s’est tra­duit, dans un pre­mier temps, par la construc­tion de par­te­na­riats avec des centres de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle pro­mus conjoin­te­ment par les ser­vices publics et des asso­cia­tions d’entrepreneurs, mais, avec la poli­tique d’austérité (2011), l’offre de for­ma­tion adap­tée aux adultes ayant un bas niveau de qua­li­fi­ca­tion sco­laire et pro­fes­sion­nelle a pra­ti­que­ment dis­pa­ru. Tout comme d’ailleurs la seule mesure de finan­ce­ment d’entreprise créa­trice d’emplois acces­sible à une asso­cia­tion comme la QpI, appe­lée « entre­prise d’insertion ». C’est cette absence totale de réponse, mal­gré la pré­ten­tion offi­cielle du RSI à impli­quer un grand nombre d’institutions publiques de divers sec­teurs (sécu­ri­té sociale, édu­ca­tion, san­té, for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et emploi, loge­ment) dans la pro­mo­tion d’un droit à l’insertion2, qui a ame­né l’association à créer une entre­prise de droit pri­vé, A Casa d’Ofícios, dont elle est la seule pro­prié­taire. Les pro­fes­sion­nels de la QpI qui ont lan­cé l’entreprise ont iden­ti­fié une pre­mière voie d’insertion pro­fes­sion­nelle pour des jeunes femmes très sou­vent res­pon­sables d’une famille mono­pa­ren­tale3 et ayant un bas niveau de for­ma­tion sco­laire et pro­fes­sion­nelle4 à savoir le métier de femme de chambre dans l’hôtellerie.

Pour tirer par­ti de l’essor de Por­to comme des­ti­na­tion tou­ris­tique en vogue et de la crois­sance de l’offre de guest houses, appar­te­ments tou­ris­tiques et autres types de « loge­ment local » que cet essor sus­cite, la Casa d’Ofícios a éta­bli un par­te­na­riat avec un centre de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle pri­vé afin d’organiser un dis­po­si­tif de for­ma­tion qui conjugue for­ma­tion sur le tas (585 heures de for­ma­tion sur un total de 800 heures), enca­drée par des pro­fes­sion­nels de l’association et for­ma­tion en salle réa­li­sée en petit groupe ou même indi­vi­duel­le­ment pour l’adapter aux temps libres de cha­cune des par­ti­ci­pantes5. Le fonc­tion­ne­ment éco­no­mique de ces ser­vices d’hébergement, les carac­té­ris­tiques de ce seg­ment du mar­ché du tra­vail, l’organisation et le fonc­tion­ne­ment des ser­vices de net­toyage et d’hygiène, les pro­cé­dés de net­toyage et de ran­ge­ment, le fonc­tion­ne­ment et la conser­va­tion des équi­pe­ments néces­saires, les tech­niques de déco­ra­tion, les rela­tions avec la clien­tèle et l’usage de l’anglais lors de la pres­ta­tion des ser­vices sont les thèmes des prin­ci­paux modules de for­ma­tion. La consti­tu­tion d’un port­fo­lio qui reflète toute cette expé­rience de for­ma­tion tech­no­lo­gique per­met l’accès à une cer­ti­fi­ca­tion professionnelle. 

L’autre avan­tage bien loin d’être négli­geable de ce dis­po­si­tif est que les heures de for­ma­tion en contexte de tra­vail donnent lieu au paie­ment d’une bourse de for­ma­tion (cal­cu­lée sur la base de 3,50 euros/heure) qui vient s’ajouter à la pres­ta­tion finan­cière du RSI et per­met, par ce biais, d’améliorer sen­si­ble­ment les condi­tions maté­rielles d’existence. S’agissant d’un tra­vail à temps par­tiel et variable selon les mois de l’année, le mon­tant moyen men­suel des bourses payées aux douze femmes qui ter­minent actuel­le­ment leur for­ma­tion a été de 312 euros. Ce n’est cepen­dant pas là le seul chan­ge­ment posi­tif que ce pro­ces­sus de for­ma­tion pro­voque. Bien que ce ne soit pas de forme linéaire ni au même rythme, pour les douze femmes impli­quées, cer­taines dis­po­si­tions, for­te­ment inté­rio­ri­sées lorsque l’on vit enfer­mé dans un contexte de pau­vre­té moné­taire per­sis­tante et de relé­ga­tion sociale condui­sant à la déses­pé­rance, com­mencent à être refor­mu­lées, sous la pres­sion de la pra­tique d’un métier qui com­porte plu­sieurs exi­gences : la ponc­tua­li­té, l’observation atten­tive des nom­breux détails dont dépendent la pro­pre­té et l’harmonie des espaces, l’adoption de pro­cé­dés métho­diques pour satis­faire aux cri­tères d’efficience dans la pres­ta­tion des ser­vices, le tra­vail d’équipe et le contrôle des impul­sions face aux contra­rié­tés, quelle que soit leur ori­gine, humaine ou matérielle. 

La for­ma­tion sur le tas oblige, en effet, ces femmes à accé­der à des stan­dards éle­vés de pro­pre­té et éga­le­ment de per­fec­tion dans les opé­ra­tions de chan­ge­ment des lits et du linge ; à accor­der beau­coup d’attention aux détails de la déco­ra­tion des chambres et autres espaces, à la pré­sence et à la dis­po­si­tion des dif­fé­rents acces­soires à four­nir aux clients, que ce soient les pro­duits d’accueil ou d’hygiène et les pros­pec­tus d’information des­ti­nés aux tou­ristes ; à être très pré­cises dans la sélec­tion des pro­duits de net­toyage adé­quats, au ramas­sage du linge sale, à veiller à la pla­ni­fi­ca­tion du linge propre ; à assu­rer la coor­di­na­tion indis­pen­sable avec les ser­vices de récep­tion et de manu­ten­tion ; à adop­ter une conduite cour­toise dans les rap­ports avec les clients et les col­lègues, même dans les moments de ten­sion ou de conflit.

Ame­ner ces femmes à recon­naitre la néces­si­té de pro­té­ger l’image publique des entre­prises d’hébergement tou­ris­tique qui sont clientes de la Casa d’Ofícios, pour qu’elle soit éco­no­mi­que­ment viable et que leurs oppor­tu­ni­tés futures d’emploi puissent se concré­ti­ser, est un axe de tra­vail impor­tant des pro­fes­sion­nels du social qui les accom­pagnent. La com­pré­hen­sion de cette exi­gence « externe » per­met non seule­ment de reti­rer la rela­tion du tra­vailleur social et de l’apprenante/bénéficiaire du RSI du registre du contrôle mora­li­sa­teur, mais consti­tue éga­le­ment l’un des prin­ci­paux leviers pour que ces femmes découvrent qu’elles peuvent acqué­rir une cer­taine mai­trise sur leur propre vie. En effet, la tenue impec­cable, jour après jour, des espaces qui sont à leur charge est le cri­tère sub­ja­cent aux pro­po­si­tions de recru­te­ment pro­ve­nant de ces entre­prises. Ain­si, au cours de la for­ma­tion, nous avons eu l’occasion de consta­ter que l’assiduité et la ponc­tua­li­té aug­mentent, tout comme la dis­po­ni­bi­li­té pour faire face à un accrois­se­ment impré­vu de tra­vail ; la capa­ci­té d’autocontrôle émo­tion­nel se déve­loppe ; le ton de voix change et le style lan­ga­gier s’affine ; les com­pé­tences acquises en matière d’organisation du tra­vail se trans­fèrent peu à peu à la vie fami­liale ; la pré­sen­ta­tion de soi intègre de plus en plus les normes esthé­tiques d’un monde social jugé jusqu’ici inac­ces­sible ; l’apprentissage de la ges­tion des conflits avec les col­lègues, les super­vi­seurs ou les repré­sen­tants des clients de la Casa d’Ofícios, dans le res­pect des normes en vigueur dans les contextes de tra­vail, a des effets béné­fiques sur les rap­ports au sein de la famille ou avec les pro­fes­seurs des enfants ; le déve­lop­pe­ment d’une plus grande confiance en soi rejaillit peu à peu sur la volon­té de conduire sa vie de femme, de mère, de compagne…

Les obstacles institués

Mais ce tra­vail por­teur de chan­ge­ment ne se heurte pas moins à des limites qui se mani­festent avec force au moment du pas­sage de la for­ma­tion à l’emploi. Il y a celles qui découlent des carac­té­ris­tiques de ce seg­ment du mar­ché du tra­vail : la sai­son­na­li­té de ces postes de tra­vail encou­rage la pré­ca­ri­té des liens contrac­tuels ain­si que l’intérêt des entre­prises hôte­lières à recru­ter à temps par­tiel. Ces contraintes existent aus­si pour la Casa d’Ofícios qui ne peut guère aug­men­ter le nombre de femmes de chambre à temps plein6, puisque les demandes des clients sont très géné­ra­le­ment concen­trées sur une plage horaire courte (4 à 5 heures maxi­mum), en fonc­tion des départs et des arri­vées des touristes.

Mais une autre limite impor­tante est inhé­rente à la règle­men­ta­tion légale du RSI : lorsqu’un béné­fi­ciaire obtient un emploi sala­rié, la moi­tié du salaire est auto­ma­ti­que­ment déduite du mon­tant de la pres­ta­tion de son groupe fami­lial durant la pre­mière année de tra­vail et ce mon­tant passe à 80% la deuxième année et à 100% la troi­sième, indé­pen­dam­ment de la dis­tance exis­tante entre le reve­nu de la famille et le seuil de pau­vre­té par adulte équivalent.

Les cal­culs détaillés que nous avons été ame­nés à réa­li­ser sur l’évolution pro­bable des reve­nus des familles des douze femmes qui ter­minent leur for­ma­tion démontrent les consé­quences para­doxales (par rap­port aux objec­tifs mani­festes de l’insertion sociale et de la sor­tie de la pau­vre­té) de cette règle­men­ta­tion : seules les femmes qui obtien­draient un contrat à plein temps, avec un salaire au moins égal au salaire mini­mum (payé qua­torze mois/an) — situa­tion rela­ti­ve­ment rare dans cette branche d’activité — par­vien­draient à amé­lio­rer leurs reve­nus, même lors de la troi­sième année de tra­vail lorsque la com­pa­rai­son est faite avec la seule pres­ta­tion du RSI7. Si le point de com­pa­rai­son est le reve­nu obte­nu pen­dant la for­ma­tion (pres­ta­tion du RSI + bourse de for­ma­tion), celui qu’elles auront grâce à leur tra­vail lors de la troi­sième année ne sera supé­rieur que pour cinq des douze femmes, pra­ti­que­ment équi­valent pour quatre et infé­rieur pour trois. La situa­tion est bien plus décou­ra­geante si les femmes obtiennent, ce qui est le plus pro­bable, un contrat à mi-temps, sur la base du salaire mini­mum. Toutes voient leurs reve­nus dimi­nuer en com­pa­rai­son avec la période de for­ma­tion, tout en res­tant en des­sous du seuil de pau­vre­té ; lors de la troi­sième année, quatre auront le même reve­nu que lorsqu’elles ne dépen­daient que de la pres­ta­tion du RSI, ce qui signi­fie que le fait de tra­vailler ne chan­ge­ra rien à leur situa­tion moné­taire. Si les res­tantes peuvent espé­rer la troi­sième année un reve­nu supé­rieur à la pres­ta­tion de RSI, c’est essen­tiel­le­ment parce qu’elles pas­se­ront à rece­voir leur pen­sion ali­men­taire et/ou que leur pres­ta­tion de RSI est amoin­drie en ver­tu de l’occupation d’un loge­ment social consi­dé­rée comme un reve­nu lors du cal­cul de la pres­ta­tion8.

Mais pour appré­cier effec­ti­ve­ment le carac­tère inci­ta­tif de cette mesure, il faut encore tenir compte du fait que la sor­tie du RSI implique inévi­ta­ble­ment de nou­velles dépenses : les familles n’ont plus droit à la dis­pense des taxes modé­ra­trices dans les ser­vices de san­té, ni à une réduc­tion dans les trans­ports col­lec­tifs, elles perdent l’accès aux tarifs « sociaux » d’électricité et à l’action sociale sco­laire pour leurs enfants, alors même que l’exercice d’une acti­vi­té pro­fes­sion­nelle entraine, elle aus­si, de nou­velles dépenses, notam­ment de trans­port, de repas ou de garde des enfants les wee­kends, les jours fériés et pen­dant les vacances sco­laires9.

C’est donc à la ques­tion de l’absence de lien entre le mar­ché du tra­vail (dans ses réa­li­tés actuelles de pré­ca­ri­sa­tion contrac­tuelle et de bas salaires) et une pro­tec­tion sociale effi­cace face à la pau­vre­té moné­taire que nous nous heur­tons quo­ti­dien­ne­ment sur le ter­rain. Réno­ver la soli­da­ri­té dans le cadre d’un « dis­po­si­tif pauvre pour les pauvres » est bien une mis­sion presque impos­sible. Une soli­da­ri­té réno­vée exi­ge­rait notam­ment que le pro­duit de chaque heure tra­vaillée amé­liore le reve­nu final des familles jusqu’à ce que celles-ci fran­chissent effec­ti­ve­ment le seuil de pauvreté.

  1. Pré­ci­sons que le recours au terme « cha­ri­té publique » n’a rien d’excessif ou de para­doxal, lorsque l’on sait que la pres­ta­tion finan­cière de cette mesure du RSI est de 183,84 euros/mois pour un adulte qui vit seul ou en couple, 128,69 euros/mois (70 % du mon­tant pré­cé­dent) pour le deuxième adulte d’un groupe domes­tique et 91,92 euros/mois pour un enfant mineur, quel que soit son âge. Or, le seuil de pau­vre­té (60 % du reve­nu natio­nal médian par adulte équi­valent) était, en 2015, de 439 euros/mois pour un adulte vivant seul, 219,50 euros pour le deuxième adulte (50 %) et 131,71 euros par enfant mineur (30 %) et le salaire mini­mum est actuel­le­ment de 557 euros/mois. Notons, encore, qu’à par­tir de 2011, les « appuis com­plé­men­taires » d’une valeur de 1000 euros par famille et par an qu’il était pos­sible de mobi­li­ser auto­ma­ti­que­ment auprès de la sécu­ri­té sociale ont été pure­ment et sim­ple­ment supprimés.
  2. Au sein des « Núcleos Locais de Inser­ção », consti­tués au niveau de chaque muni­ci­pa­li­té, coor­don­nés par le repré­sen­tant de la sécu­ri­té sociale et réunis­sant des fonc­tion­naires publics expres­sé­ment déta­chés par les autres admi­nis­tra­tions pour mobi­li­ser les res­sources néces­saires à la concré­ti­sa­tion des contrats d’insertion. Dans ce cas comme dans d’autres, le Por­tu­gal souffre de ce que E. Fon­se­ca (direc­teur d’une grande ins­ti­tu­tion pri­vée de soli­da­ri­té sociale) a bap­ti­sé « struc­tu­ra­li­té » : les struc­tures sont léga­le­ment ins­ti­tuées mais se révèlent inca­pables d´être opé­ra­tion­nelles et inno­va­trices, finis­sant par s’enliser dans une bureau­cra­tie inopérante.
  3. C’est le cas de six des douze femmes qui ter­minent leur formation.
  4. Dans le groupe de douze femmes qui ter­minent leur for­ma­tion l’âge médian est de vingt-neuf ans. À peine trois ont fré­quen­té l’enseignement secon­daire, mais n’ont jamais eu une occu­pa­tion pro­fes­sion­nelle fai­sant appel à ce niveau de sco­la­ri­té ; une a effec­tué neuf années de sco­la­ri­té, six ont conclu six ans de sco­la­ri­té ; une a cinq ans de sco­la­ri­té. Deux femmes sont au chô­mage depuis 2010, après avoir exer­cé une acti­vi­té pro­fes­sion­nelle longue (vingt-quatre et dix-huit ans), mais non qua­li­fiée, les dix autres ont été des tra­vailleuses très épi­so­diques (nom­breux emplois et périodes de chô­mage fré­quentes et prolongées).
  5. Avec des uni­tés de for­ma­tion sur des thèmes tels que : Ser­vices de loge­ment hôte­lier comme aire de négoce ; comme aire de tra­vail ; pra­tiques de sécu­ri­té, hygiène et san­té dans les ser­vices de femme de chambre ; orga­ni­sa­tion et fonc­tion­ne­ment de ces ser­vices ; pro­ces­sus et méthodes de net­toyage ; pro­ces­sus et méthodes de ran­ge­ment ; orga­ni­sa­tion et fonc­tion­ne­ment des ser­vices de lave­rie ; langue anglaise, etc.
  6. Trois femmes sont à l’heure actuelle sala­riées à temps plein de la Casa d’Ofícios comme femmes de chambre. 
  7. Sur­tout lorsqu’elles reçoivent une pen­sion ali­men­taire à tra­vers le Fonds de garan­tie de la sécu­ri­té sociale ou, plus rare­ment, de leur ex-conjoint car celle-ci s’additionne au salaire alors que son mon­tant est déduit de celui de la pres­ta­tion du RSI.
  8. Jusqu’à la valeur maxi­mum de 46,36 euros.
  9. Pen­dant la for­ma­tion, la Casa d’Ofícios et l’association Qua­li­fi­car para Incluir assument cette garde sans frais pour les familles.

Maria Cidália Queiroz


Auteur

docteure en sociologie et professeure à l’Instituto Superior de Serviço Social do Porto (ISSSP), présidente de la direction de Qualificar para Incluir (responsable de l’orientation scientifique des interventions mises en œuvre)