Impact social : l’évaluer, pas juste le mesurer
Si l’impact social reste une notion relativement floue et qui mérite une réflexion plus poussée, ce sont surtout les conditions de son évaluation qui posent problème. Le mesurer devient une fonction cruciale dans les organisations non marchandes, alors que les pratiques et les outils à cet effet, directement exportés du management d’entreprise le plus conventionnel, sont jusqu’ici essentiellement subis. Des acteurs du non-marchand et de l’économie sociale se sont mis à la recherche d’alternatives appropriées, à la fois plus fines et plus dynamiques.
Depuis 2016, vingt-et-un partenaires s’impliquent dans un projet Interreg (cofinancement de l’Union européenne) touchant la Wallonie, la Flandre et les Hauts de France. Intitulé Vises pour Valorisation de l’impact social des entreprises sociales, le projet cherche à développer une démarche d’évaluation de l’impact social des entreprises sociales. La démarche se veut innovante sur plusieurs aspects. D’abord, le projet repose sur un travail collaboratif entre, d’une part, des fédérations d’entreprises sociales qui couvrent un large champ d’action et, d’autre part, des centres de recherche. L’ensemble du processus repose sur une recherche-action qui construit une démarche et la teste auprès de soixante-neuf entreprises sociales dans les trois régions. Ainsi, le processus permet de dégager une approche pratique ancrée sur le terrain, une dimension de représentativité et une validation scientifique. Les partenaires, conscients des enjeux en matière d’Impact investment qu’Eve Chiappello évoque dans ce dossier, veulent proposer une alternative aux méthodes actuelles de mesure d’impact qui ne correspondent pas à l’essence et à la réalité des entreprises sociales.
Pourquoi se mettre à évaluer l’impact social ?
Lorsqu’on parle d’impact social, la plupart du temps, il s’agit de le mesurer. Ce mot n’est pas neutre et englobe dans sa définition des notions de quantité. Nous lui préférons le terme d’évaluation que nous estimons plus englobant. Dès ses origines étymologiques, évaluer prend sa source dans des notions de valeur. Le Larousse nous parle de « déterminer, de fixer ou d’estimer la valeur de quelque chose ». Mais même cette notion plus large souffre elle aussi d’une image néfaste, ces dernières années, dans certains secteurs parce qu’elle est parfois utilisée comme outil de contrôle.
En 1986, Ardoino et Berger distinguaient contrôle et évaluation : « L’objectif des procédures de contrôle est de comparer le degré de conformité, sinon d’identité, entre un modèle de référence, et des phénomènes échéants, ou occurrents, comme en témoigne clairement l’étymologie comptable du mot ; le “contre-rôle” était le double registre permettant de vérifier la comptabilité. Cette approche s’applique aussi bien au contrôle fiscal, douanier, policier, sanitaire que comptable, etc. Le contrôle s’axe donc sur la cohérence et l’homogénéité. À l’inverse, l’évaluation se pose en termes de signifiance et de signification. Elle implique un questionnement sur le sens. Le contrôle repose sur des dispositifs construits, et les plus transparents possibles, alors que l’évaluation représente un processus et une démarche comportant toujours et nécessairement des zones d’opacité irréductibles » (Ardoino et Berger, 1986, p. 120 – 127). Il nous importe d’apparenter à cette notion d’évaluation celle de recherche sur le sens parce que son processus peut faire appel à de la mesure, mais aussi à de l’analyse, de la documentation, de la compréhension, de l’information…
L’émergence ces dernières années du concept d’évaluation se fait dans un contexte particulier. Florence Jany-Catrice, professeure et chercheuse au Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques, parle de trois dynamiques influençant l’évaluation des performances (Jany-Catrice et Clotuche, 2017).
La première est liée à la « tertiarisation » de l’économie. Le passage d’une économie basée sur des biens, facilement quantifiable, à une économie de services où il devient compliqué de quantifier des métiers où l’on soigne, aide, éduque, accompagne, anime…
La seconde dynamique est liée au passage de l’État social à l’État gestionnaire. L’État est de plus en plus jugé sur sa performance, sur son efficacité. Il se transforme en un prestataire de services qui doit rendre des comptes et dont l’efficacité est une somme de performances plutôt qu’une évaluation de la performance collective. Comme si la somme des médecins faisait l’hôpital ou la somme des récoltes d’un agriculteur faisait l’alimentation. D’autant qu’on ne mesure pas nécessairement l’absence de performances. Par exemple, on ne mesure pas ceux qui sont exclus, ceux qui ne sont pas touchés par une politique…
La troisième dynamique est liée à la quantification. On considère comme richesse tout ce qui est produit et qui peut être mesuré, avec la croyance que le chiffre est neutre. Or, pour pouvoir mesurer, je dois déterminer un champ où s’applique la mesure. Par exemple, si je mesure le nombre de personnes sans abri, je peux choisir de mesurer ceux qui dorment dans la rue ou je peux mesurer les mal-logés, ceux qui vivent dans des logements temporaires, à l’hôtel, dans leur voiture, chez un ami…
Si on ajoute à ces trois dynamiques le contexte de restrictions budgétaires, nous voyons quelques éléments expliquant l’émergence, dans le champ des politiques publiques, de l’impact social et de son évaluation.
Des démarches d’évaluation qui tiennent compte des spécificités de l’économie sociale
Partant des critiques émises par le secteur sur les méthodes les plus répandues d’évaluation de l’impact social, qui se centrent principalement sur de la mesure, sur des outils de retour sur investissement ou de monétarisation de notions comme le bienêtre, l’autonomie, la confiance en soi (ce qui revient à donner une valeur monétaire à quelque chose de foncièrement qualitatif), le projet Vises a cherché à mettre au cœur de sa recherche-action la question des spécificités de l’économie sociale et celle de l’implication des parties prenantes. Elle repose aussi sur une fonction particulière que joue l’accompagnateur.trice en évaluation d’impact social.
Lorsqu’on plonge le regard vers certains rapports d’évaluation d’impact, on retrouve souvent des démarches centrées sur les résultats produits par une entreprise. Le projet tente de dépasser cette approche pour se concentrer sur l’évaluation de la mission de la structure. Prenons un exemple pour illustrer. Telle association s’occupe d’aider des personnes sans abri à trouver un logement. Une évaluation des résultats comptabiliserait le nombre de personnes ayant effectivement trouvé un logement. Une évaluation de la mission se demandera ce qui s’est produit dans le parcours de recherche de logement. Le fait de trouver un logement sera l’un des éléments de l’évaluation, mais il ne sera pas le seul parce que des éléments comme la capacité à le faire seul, les causes de l’échec si la recherche n’a pas abouti, le travail social fourni pour atteindre l’objectif, seront autant d’éléments constitutifs d’une évaluation pertinente.
À côté de cette approche par la mission, le projet met en avant la coconstruction de l’évaluation avec l’entreprise et ses parties prenantes. La coconstruction avec les parties prenantes passe par trois phases, selon nous (Clotuche, 2018).
Trois phases
La problématisation. Elle repose sur deux éléments. D’abord, elle vise à ce que des parties prenantes se réunissent et évoquent chacune leur situation et tentent de montrer leur rôle spécifique. Elles peuvent alors trouver un sujet qui les lie entre elles, un problème qui les relie et qui va faire l’objet de l’évaluation.
L’intéressement. Il permet de reconnaitre les intérêts engagés par chacun des acteurs. Il s’agit de traduire la problématique en une méthodologie qui tienne compte des réalités, des attentes, des ressources et des besoins des acteurs. Sur cette base, on pourra construire des outils de récolte de données.
L’enrôlement. Il faut déterminer les rôles de chacun. Il s’agit de traduire en actes concrets les décisions précédentes. Définir les rôles de chacun est crucial parce que les parties en présence peuvent freiner, résister… face à l’évaluation si elles ne se sont pas senties écoutées précédemment et si les intérêts de chacun n’ont pas été entendus.
Trois épreuves
Si la coconstruction de l’évaluation d’impact est un processus non linéaire, c’est aussi un processus transversal, fait d’allers-retours entre les acteurs, d’ajustement, de remise en cause… Nous en repérons trois.
La représentation. La structure qui entreprend l’évaluation détermine des porte-paroles. Le rôle du porte-parole repose sur la capacité des acteurs mobilisés à représenter une communauté plus grande et à être légitime aux yeux des autres. C’est une épreuve tant individuelle que collective.
La mutualisation. Tout au long de la démarche, les acteurs doivent trouver un terrain d’entente. Leur travail contribue à la construction d’un référentiel commun sur l’évaluation de l’impact social. Ces temps de mutualisation se font tant dans des moments formalisés, prévus et organisés. Ce n’est pas un processus linéaire car il fait parfois l’objet de retours en arrière, de progressions lentes ou, au contraire, d’avancées rapides et importantes.
La véridiction. Dans cette épreuve transversale, chacun des acteurs construit ses connaissances sur son territoire : celui plus scientifique de l’accompagnateur.trice, celui plus pratique de l’entreprise. Les deux disent « le vrai » et, pourtant, en choisissant de travailler ensemble, les acteurs acceptent de remettre en cause ce « vrai », de le mettre à l’épreuve de l’état de la « science » d’un côté et de la pratique de l’autre côté.
De l’évaluation à la valorisation
Bien sûr, ce travail d’évaluation permettra de justifier son action auprès de financeurs publics ou privés. Il importe aussi d’être conscient des enjeux potentiels de ces résultats qui peuvent mettre en concurrence les entreprises sociales entre elles ou avec le secteur privé. Mais l’évaluation d’impact social n’est pas une fin en soi pour les entreprises sociales, c’est une démarche au service de la valorisation de l’entreprise, de ses pratiques et de sa mission. La coconstruction renforce la démarche d’évaluation de l’impact social en l’incarnant davantage sur le terrain. Elle permet aussi de revenir aux valeurs de base de l’économie sociale qui place la participation des travailleurs et d’autres parties prenantes au cœur de son existence et de son développement. Une démarche d’évaluation d’impact comme celle de Vises est structurante. Le simple fait de prendre le temps de s’arrêter pour interroger sa mission et la manière dont celle-ci se déploie et se vit sur le terrain est finalement un outil de gouvernance. Elle permet aussi, sur base des résultats, d’intégrer les parties prenantes dans des réflexions sur l’évolution des pratiques voire sur le développement d’innovations sociales.
