Immobilités et mobilisations syndicales
C’est peu dire que la légitimité de l’action syndicale fait, de nos jours, l’objet d’attaques vigoureuses. De la « grève politique » à la « prise d’otage », en passant par le non-respect du « droit de travailler » ou du « droit à la mobilité » et par les accusations de conservatisme, ce sont les fondements mêmes du syndicalisme qui sont mis en cause. S’il est si durement contesté, c’est, à notre sens, en bonne partie pour des raisons structurelles, plutôt que conjoncturelles, qui tiennent à une évolution des normes sociales. Certes, les critiques actuelles rappellent bon nombre de celles qui émaillèrent l’histoire du syndicalisme, mais elles prennent maintenant appui sur de nouvelles manières de penser ce qu’est et ce que devrait être la société. En un mot, la légitimité du syndicalisme, dans ses modes d’organisation et d’action, reposait sur des bases dont on peut se demander si elles ont survécu à la fin du XXe siècle.
À quoi bon être légitime ?
La question que nous abordons ici est celle de la légitimité. Nous ne le ferons pas en moraliste ou en idéologue, mais en sociologue. Il s’agit avant tout de nous interroger sur les conditions de possibilité d’une légitimité de l’action syndicale, et non de juger si elle est effectivement légitime, au regard de l’une ou l’autre normativité. Si nous nous abstenons de porter un jugement sur la légitimité effective, passée ou présente, du syndicalisme ou de certaines de ses pratiques, ce n’est pas parce que nous considérons cette question comme superfétatoire, bien entendu. Si c’était le cas, nous n’en traiterions tout simplement pas. Notre abstentionnisme est pour l’essentiel dû au fait qu’il ne nous revient pas de trancher ce type de question.
Qu’il s’agisse d’influer sur la politique au niveau étatique ou à celui de l’entreprise, l’action syndicale vise à exercer une partie du pouvoir et à développer des politiques particulières. C’est ce qui signe l’inanité de la critique de la « grève politique1 ». L’action syndicale vise donc l’exercice d’une influence sur autrui dans le contexte d’un rapport de force2. C’est ainsi que la menace de grève poussera le dirigeant d’une entreprise à discuter avec les syndicats. Tout ne repose cependant pas sur un pur rapport de force. En effet, le pouvoir que les syndicats prétendent exercer est aussi dépendant de sa légitimité aux yeux, notamment, du pouvoir étatique et d’une part importante de la population. Si les syndicats ou leurs actions étaient considérés comme illégaux ou illégitimes, ils pourraient se voir opposer une résistance, une désapprobation (nuisible à plus ou moins long terme), des poursuites en justice, voire l’exercice d’une violence de la part des forces de l’ordre. Ainsi, tant que le procédé est socialement considéré comme acceptable, le blocage d’un rondpoint dans le cadre d’une action de protestation n’est pas constitutif d’une « entrave méchante à la circulation » (art. 406 du Code pénal) et ne motivera pas l’intervention des forces de l’ordre. La légitimité du pouvoir, ne serait-ce qu’aux yeux de ceux sur lesquels il ne s’exerce pas, en est donc une composante essentielle.
La légitimité elle-même découle de la reconnaissance de la conformité à des modèles normatifs. Le syndicalisme n’est légitime qu’au regard de normes particulières, dans d’autres contextes normatifs que le nôtre, il peut cesser de l’être, comme au XIXe siècle, ou dans le Chili du général Pinochet, par exemple. Dans de nombreux pays, il demeure ainsi illégitime. L’action syndicale a notamment eu comme objectif de faire évoluer les normes sociales pour faire reconnaitre sa légitimité. Voilà donc planté le champ de notre réflexion : celui du contexte normatif dans lequel le syndicalisme peut trouver ou développer des fondements pour sa légitimité. Plus précisément, nous nous poserons une question simple : quelque chose aurait-il changé dans notre paysage normatif qui aiderait à expliquer la mise en cause actuelle des modalités d’organisation et d’action syndicales ?
S’opposer
Au cours du XIXe siècle, la deuxième révolution industrielle influe très profondément sur nos sociétés. Elle est notamment marquée par une modification profonde de l’organisation des entreprises et de la place qu’elles occupent dans le paysage économique et politique. Les entreprises se complexifient et se hiérarchisent. Le modèle de l’artisan et de ses apprentis est dépassé et des structures de plus en plus vastes s’organisent autour d’organigrammes détaillés, mettent en place des processus productifs séquentiels à la coordination de plus en plus fine et confient à des cohortes toujours plus vastes de travailleurs, l’effectuation de processus productifs toujours plus compliqués. Le travail à la chaine, né à l’aube du XXe siècle, sera l’une des plus parfaites réalisations de ce projet de décomposition, de coordination, de séquençage et de hiérarchisation du travail, des organisations humaines et des gestes productifs.
Dans cette société, l’ouvrier n’a pour place que celle qu’on lui assigne : au bas de l’échelle, rivé à son poste de travail, réduit à être l’accessoire de la machine et une machine lui-même, privé de sa liberté de déplacement3, parqué dans des cités ouvrières quasi autarciques et exclu du monde politique.
Un des objectifs du syndicalisme, à l’époque, est de rompre cet ordre. Dans un premier temps, il s’agit de faire la révolution et de faire tomber le capitalisme… ensuite, le réformisme l’emportera, visant à faire une place plus confortable au prolétariat au sein même du système. Par-delà sa diversité, ce qui unifie le syndicalisme est le postulat qu’il est le légitime représentant de ses adhérents, dont il défend les intérêts face à ceux, divergents, de la direction ou des tenants du pouvoir étatique. C’est ce qui les distingue des guildes que le patronat et l’Église veulent (re)créer au XIXe, pour couper l’herbe sous le pied des syndicats en rassemblant patrons et travailleurs en une même organisation et en affirmant par là une unité de destin fondamentale.
La vision du monde qui sous-tend le syndicalisme est donc manichéenne et oppose les classes, ennemis irréconciliables. Il s’agit pour les travailleurs de se fédérer pour établir un rapport de force et conquérir une position dans l’entreprise et dans la société.
Bloquer
Pour ce faire, il lui faudra développer et imposer des modes d’action dont la légitimité ne sera que progressivement reconnue par des pans de plus en plus importants de la société. Ils relèvent, au premier chef, de l’immobilisation de la machine économique. La grève, bien entendu, rappelle que l’outil ne fonctionne pas sans l’ouvrier. Elle est une entorse au contrat de louage de service, par lequel le travailleur a promis et vendu son mouvement à son employeur. Elle peut se doubler d’une occupation d’usine ou d’un siège de celle-ci, sous la forme de piquets de grève. Plus que le refus de contribuer, il s’agit alors d’empêcher quiconque de briser la grève. Une contrainte est alors exercée sur autrui, ne serait-ce qu’indirectement, en rendant impossible l’accès à l’outil. Plus contraignante encore est la séquestration des cadres et des dirigeants. On notera également que l’immobilisation peut déborder d’une entreprise pour gagner tout un secteur, voire l’ensemble des entreprises… ou encore l’espace public. Des situations insurrectionnelles durant lesquelles l’État perd le contrôle d’une partie du territoire seront périodiquement observées au cours de l’histoire des mouvements sociaux. Il n’est que de se rappeler des grèves insurrectionnelles de l’hiver 1960, notamment dans le Borinage.
En complément de ces immobilisations, s’organisent des manifestations. La mise en mouvement des prolétaires leur permet, sur le modèle du défilé militaire, de faire la démonstration de leur force et de leur capacité à s’approprier le bénéfice de l’espace public au service de leur circulation et au détriment de celle des autres. Le défilé n’est bien entendu pas l’apanage du syndicalisme, mais il en constitue l’une des manifestations traditionnelles et constantes. L’effectuation d’un parcours est en soi un défi à l’État qui, à la fin du XIXe siècle, est avant tout chargé du maintien de l’ordre public. Elle finira par prendre des formes coorganisées, avec un régime d’autorisations, de surveillance par les forces de l’ordre et d’autorégulation via un service d’ordre. Même dans la gestion de l’ordre public, les organisations syndicales ont conquis une place.
On voit donc naitre une lutte qui se fonde en large part sur l’immobilisation des mécanismes de production. La concentration, la localisation et l’organisation séquentielles du mouvement productif sont alors le talon d’Achille de l’entreprise, dont le blocage entraine l’arrêt. Que les peintres s’arrêtent et c’est toute la chaine de production de voitures qui s’immobilise. Que le quai de déchargement soit occupé et c’est l’ensemble de l’usine qui se voit incapable de s’approvisionner en matières premières et d’expédier ses produits finis. Ce ne sont pas quelques ateliers d’artisans qui arrêtent alors leurs activités, mais des structures importantes, dans lesquelles est parfois concentrée l’intégralité de l’activité d’une entreprise.
Intégrer
Plus qu’une immobilisation pour elle-même, cependant, il s’agit d’une lutte visant à faire reconnaitre la contribution des travailleurs au mouvement capitaliste et à faire admettre que cette coproduction du mouvement légitime l’exigence d’une (co)régulation. Horaires de travail, salaires, normes de sécurité, participation à des organes consultatifs et mille autres régulations du travail vont être accumulés, de même que l’ouverture de la représentation démocratique au prolétariat (à travers l’élargissement du droit de vote notamment), amenant l’État à reconnaitre et à garantir aux travailleurs et à leurs représentants une place dans les systèmes économique et politique. De même, progressivement, les syndicats vont conquérir une place structurelle au sein des entreprises. Il s’agit de les intégrer au paysage, de leur reconnaitre une place, un rôle légitime ou, à tout le moins, incontestable sous peine d’encourir de sérieux désagréments.
On notera que le système ainsi mis sur pied repose sur des dichotomies clairement définies, créant des jeux de frontières qui structurent les relations de pouvoir et de travail : patronat/organisations syndicales, ouvriers/employés, cadres/base, travailleurs/chômeurs, etc. Les modes de régulation font eux aussi appel à l’instauration de frontières, puis à la renégociation périodique de leur tracé : durée du travail, salaire minimum, barèmes, obligations de l’employeur, encadrement des relations contractuelles, instauration de mécanismes de cogestion au sein de l’entreprise, etc. Il s’agit d’imposer des limites de plus en plus strictes à la liberté des dirigeants d’entreprise, l’État s’instituant en arbitre entre eux et le prolétariat, garantissant à chacun des droits, et évitant que l’un ne l’emporte sur l’autre. Les limites en sont cependant strictes, les syndicats ne parvenant jamais à imposer leur droit de participer à la définition des stratégies de l’entreprise, sur laquelle l’actionnariat veille jalousement. La définition de territoires propres est la base de la cohabitation et de la collaboration des classes opposées, à l’inverse de la dictature du prolétariat ou du capitalisme sauvage qui visent à priver l’un des camps de toute emprise. C’est la garantie à chacun qu’il est prémuni contre la disparition qui permet la mise en place de processus de coopération. Dans ce cadre, les syndicats ne sont pas les seuls à sortir renforcés : la position du patron se trouve confortée, dans la mesure où la lutte institutionnalisée ne prend sens que par rapport au maintien d’une figure patronale forte, adressataire des revendications et en mesure de négocier avec les représentants des travailleurs.
Décloisonnements
Comme nous l’avons annoncé, nous n’allons pas ici tenter un tour d’horizon des raisons de l’affaiblissement de la position syndicale dans le monde du travail, dans la société ou dans l’écheveau du pouvoir en Belgique. Plus modestement, et plus raisonnablement, nous voudrions examiner l’hypothèse d’un changement normatif au sein de nos sociétés, qui contribuerait à affaiblir la légitimité des modes d’action traditionnels des syndicats.
Un des premiers éléments à mettre en avant, de ce point de vue, est le développement d’une lecture de la société en termes d’interdépendances individuelles, plutôt qu’en termes d’opposition de classes. En effet, la notion même de classe sociale, si elle fut toujours contestée, a maintenant perdu l’essentiel de son audience, au sein des instances syndicales elles-mêmes, mais aussi dans les milieux intellectuels qui, longtemps, fournirent un cadre conceptuel au syndicalisme. Or, en instituant une indépassable lutte4, elle était un des socles de la légitimité syndicale.
Chacun, aujourd’hui, est appelé à se forger un destin personnel, plutôt que de vivre le sort commun des membres de sa classe sociale. C’est ainsi qu’un chômeur se verra interroger à propos de « son projet » professionnel. Il n’est pas question de lui imposer le sort standardisé des travailleurs, ni de lui permettre d’invoquer les effets structurels du capitalisme pour justifier sa situation. Il convient au contraire lui proposer, fût-ce sous la menace, de déterminer sa propre trajectoire. De la même manière, la coordination participative et l’organisation par projets ont remplacé, dans les activités productives, la mécanisation des corps propre à l’organisation scientifique du travail chère à Taylor. À tout le moins dans les discours, la production et sa régulation sont des œuvres collaboratives. La distinction entre celui qui sait (l’ingénieur, par exemple) et celui qui exécute s’est grandement estompée. Ce mouvement a abouti à la suppression de la distinction entre ouvrier et employé et à l’estompement de celle entre salarié et indépendant, notamment sous la pression du développement de cohortes de « faux indépendants » — des pigistes de la presse aux travailleurs « ubérisés ». Comment dégager une conscience de classe, des revendications communes, un discours collectif dans de telles conditions ?
Par ailleurs, la gestion par projets entraine une exigence d’autorégulation : il ne s’agit plus d’être aux ordres, mais de participer de son mieux à une œuvre collective. C’est le travailleur lui-même qui est invité à déterminer ses modes d’action afin d’atteindre un but fixé. Il s’ensuit qu’il n’est plus tant redevable de ses heures de travail que du respect des objectifs auxquels il a plus ou moins librement consenti. Comment revendiquer une réduction de la charge de travail, dès lors que celle-ci ne se mesure plus en heures ? D’autant plus qu’à chaque actualisation des objectifs, il convient de viser « un pont plus loin ». Maintenir un statuquo n’est pas un but légitime. On voit à quel point, au travers d’une modification de la conception de ce qu’est la coordination de l’action, l’opposition fondatrice du syndicalisme est à nouveau battue en brèche.
Ceci concourt bien entendu à l’invisibilisation des rapports de pouvoir au sein de l’entreprise qui n’est plus vue comme le lieu de la mise en œuvre d’une politique (au sens plein du terme) économique et disciplinaire. Dépolitisée, elle devient le lieu d’une collaboration visant la poursuite d’objectifs « participativement » construits et indexés sur un contexte économique présenté comme un donné. Tout y serait donc affaire de consentement et de fatalité. Faut-il alors s’étonner que l’on fustige absurdement les « grèves politiques » menées par les syndicats et qu’on les accuse de développer une action politique qui serait censée leur être étrangère ? Tout au plus leur reconnait-on le droit de participer à l’amélioration du fonctionnement des entités productives. Rien de plus n’est possible puisqu’il n’y a pas ni opposition ni alternative. Dès lors que l’entreprise n’est plus vue comme un lieu de confrontation, comme un des terrains où se gère la chose publique, comme une arène nécessairement politique, il devient loisible de délégitimer l’action syndicale dans son fondement : sa vocation à changer le monde.
Le mouvement de décloisonnement touche aussi les métiers, sous la pression de la demande de polyvalence. Ils étaient pourtant l’une des bases de la structuration du mouvement syndical en ce qu’ils assuraient une expérience partagée du travail et de ses contraintes et pouvaient fonder des revendications communes. La polyvalence n’est à cet égard pas seulement un instrument d’accroissement de la charge de travail, permettant de refuser l’embauche et d’exiger qu’un travailleur se préoccupe d’un panel suffisamment large de questions pour qu’il n’en ait jamais fini, mais elle est également le vecteur d’une individualisation des conditions au sein des organisations. Aujourd’hui, trouver un dénominateur commun tient de la gageüre.
Décloisonnement encore que celui induit par la circulation des travailleurs. Il est aujourd’hui acquis que l’on n’appartient plus à un groupe ou à une organisation, mais que l’on trace une trajectoire individuelle, en passant d’un « projet professionnel » à l’autre. Cette labilité du salariat participe également d’un décloisonnement des entreprises, et de leur disparition comme milieux stables où peuvent se structurer des luttes de longue haleine. La tentation est grande, quand on est de passage, de chercher une amélioration de ses conditions de travail en changeant d’employeur, plutôt qu’en s’opposant à son patron pour obtenir quelque avantage. Le progrès social serait alors le résultat de la pression des travailleurs qui négocieraient individuellement de meilleures conditions, les plus prisés d’entre eux pouvant faire monter les enchères. C’est là une vision très libérale dont on mesure sans peine combien elle est opposée aux registres classiques de l’action syndicale. Elle repose sur la valorisation de la mobilité professionnelle, à la fois comme politique des entreprises faisant de l’emploi une variable d’ajustement budgétaire et recourant à une gestion des ressources humaines « zéro stock », et comme tropisme des travailleurs cherchant périodiquement à relever de « nouveaux défis » quand ils ont « fait le tour » d’une fonction.
À ces décloisonnements, il nous parait utile d’ajouter le développement de « marges » qui floutent les contours de ce qu’on appelait autrefois le prolétariat et dont on peut parfois se demander si elles ne sont pas en passe de constituer la majorité de la population en âge de travailler. Ainsi, quand un pays se félicite d’avoir atteint un taux d’emploi de 70%, peut-on s’interroger sur le caractère marginal de l’exclusion du monde du travail. Si l’on y ajoute la modification de la pyramide des âges et l’accession à la pension des babyboumeurs, on peut à bon droit s’interroger sur ce qu’il reste de la place autrefois centrale du travail dans la société. Ne parlons pas du salariat, dont nous avons vu qu’il perdait du terrain face à des statuts concurrents.
La question est d’importance, car le syndicalisme est un produit du salariat et de la prolétarisation massive qu’il a provoquée. Or, les systèmes de sécurité sociale qu’il a conquis financent aujourd’hui la survie d’une part de plus en plus importante de la population qui, du fait de son éviction du monde du travail, échappe largement à l’influence du syndicalisme, éparpillée qu’elle est, loin des entreprises où les syndicats sont présents de façon structurée.
La question qui émerge donc du tableau que nous venons de tracer est celle que nous annoncions : sur quoi fonder aujourd’hui la légitimité des syndicats ? Les cadres sont-ils nécessairement du côté du patronat ? Les indépendants ne relèvent-ils pas du syndicalisme ? L’unité de base de l’organisation syndicale doit-elle demeurer l’atelier ou l’entreprise ? Comment formaliser les termes de la lutte dans un contexte où chacun prétend collaborer avec chacun, à la poursuite d’objectifs communs bénéficiant à tous ?
L’universalisation de la mobilité
Nous venons de décrire un monde qui s’est largement décloisonné, dont les frontières structurantes se sont estompées, privant par là le mouvement syndical d’un ensemble de repères et de prises sur la société. Certes, le mouvement n’est pas achevé — et ne le sera sans doute jamais —, mais se profile un monde hypermobile, changeant, dans lequel les syndicats peinent à se positionner. Un monde dans lequel les cloisonnements subsistants continueront d’être battus en brèche par les tenants de la flexibilité et de la mobilité.
Mais l’avènement de la mobilité comme valeur cardinale ne limite pas ses effets à ceux que nous avons décrits ci-dessus. En effet, les modes d’action syndicaux eux-mêmes, en ce qu’ils sont largement fondés sur l’investissement de lieux et le blocage des flux économiques subissent en tant que tels une critique sévère. La critique du blocage, en soi, n’est pas neuve. Ce qui l’est, c’est l’universalisation du droit à la mobilité.
C’est ainsi que s’est largement développée la critique de la « prise d’otage » que constituerait tout mouvement de grève présentant des inconvénients pour des tiers. Bien entendu, ce sont en premier lieu les travailleurs du secteur des transports publics et collectifs qui sont visés, chauffeurs de bus, travailleurs du rail, mais aussi bagagistes ou contrôleurs aériens. Lorsqu’ils cessent de travailler, chacun se rend compte qu’il est tributaire de leur contribution à sa propre mobilité, même de manière indirecte. Ce qui relève alors de l’établissement d’un rapport de force par la démonstration de l’importance de la contribution des travailleurs se voit rabattu sur un acte criminel consistant à s’emparer physiquement d’autrui pour en faire une monnaie d’échange. Le refus de coopérer à un rapport contractuel considéré comme insatisfaisant est identifié à une agression. Le fondement n’en est pas le droit de propriété du patron, le non-respect du contrat de travail ou la contestation des structures de pouvoir au sein de l’entreprise, mais bien le non-respect d’un « droit à la mobilité » aussi central qu’illusoire dans une société aux déplacements à la fois frénétiques et contrariés par une baisse de la fluidité des trafics. De facto, la multitude se voit proposer de rejoindre le patron dans le groupe des victimes de l’action syndicale, ce qui élargit la critique du syndicalisme à des sphères bien éloignées du patronat et des cadres.
Il n’est pas ici seulement question de critiquer les piquets de grève, mais bien de contester le droit de grève lui-même. L’instauration d’un service minimum en est bien entendu la conséquence logique. Le « droit à la mobilité » est alors élevé à une importance similaire à celle des services de sécurité et de santé, eux aussi limités dans leur droit au refus de travailler.
Évidemment, cette critique de la prise d’otage se développe sur fond de stigmatisation de la « gréviculture » supposée des travailleurs et de leurs syndicats. Une des assises en est le fait que le mouvement fluide de la machine économique est présenté comme bénéficiant à tous, et le fonctionnement des entreprises comme une œuvre participative. Il ne s’agit plus de critiquer la confiscation de la plus-value ou l’inégalité des rémunérations, pas davantage la précarité de l’emploi ou le régime disciplinaire de l’atelier, tout ceci est masqué par l’invocation de la concurrence internationale et de l’éternel déficit de compétitivité. S’agissant de compétition, c’est bien entendu l’union sacrée qui s’impose, pour faire face à l’ennemi. La polarisation est désormais rejetée à l’extérieur de l’entreprise et l’ensemble du personnel est sommé de faire front au côté de la direction et des actionnaires. Dans un tel contexte, toute contestation est trahison. Nous sommes tous dans le même bateau, il n’est pas question de cesser de souquer. Ainsi les grévistes au sein de sociétés en restructuration sont-ils critiqués parce qu’ils empêcheraient le sauvetage de la société, fût-ce au prix d’une réduction drastique de l’emploi ou de sa qualité.
Au nom de la nécessité d’un mouvement constant, d’une lutte concurrentielle incessante, la critique des mouvements sociaux se généralise, de plus en plus de gens étant désormais convaincus que, plutôt que de lutter pour eux, les syndicats se battent contre un système qui leur bénéficie et qui est sans alternative.
Lutter dans une société mobilitaire ?
Au-delà des questions strictement syndicales, c’est l’ensemble de l’économie qui a fait de la flexibilité et de la surcharge ses mots d’ordre, il n’est dès lors pas étonnant que les modes traditionnels d’action syndicale, nés en d’autres temps, se trouvent en porte-à-faux. Plus largement, c’est toute notre société qui fait de l’activité constante, de la promotion de l’activation, de la participation et de l’adaptation permanente ses impératifs essentiels. C’est ce qui constitue ce que nous appelons « l’idéal mobilitaire », un registre normatif qui fait de la mobilité une fin en soi.
Car il n’est pas question d’un complot du patronat, d’une cabale menée depuis les hauts lieux du pouvoir, mais bien d’une évolution des normativités sociales aboutissant à une centralité de l’impératif de mobilité et de décloisonnement. C’est de ces normes que s’emparent les chantres du néolibéralisme et de l’antisyndicalisme, pour poursuivre le travail de sape entamé il y a des décennies par leurs prédécesseurs. Ils ne sont pas les seuls, les travailleurs eux-mêmes supportant de plus en plus mal les hiérarchies rigides, le travail répétitif, la discipline de la chaine et sa mécanisation de l’être humain ou l’ancrage définitif dans un métier et une classe sociale. C’est toute une société qui se trouve prise de frénésie et menace de désarçonner les syndicats.
La probabilité est faible, et même nulle, d’un retour aux temps anciens, aux référents qui fondèrent la légitimité syndicale. Les difficultés de légitimation décrites ci-dessus sont donc appelées à se maintenir durablement, ce qui peut constituer un obstacle majeur à la perpétuation de la lutte syndicale. Pourtant, on pourrait raisonnablement soutenir que, dans une société du décloisonnement, de la mobilité et de la flexibilité, la lutte pour conserver des garde-fous et des points d’ancrage prend tout son sens. Les limites qu’il a fallu imposer afin de protéger les travailleurs, après avoir pu sembler des évidences et d’indéboulonnables acquis, apparaissent aujourd’hui comme de précieuses protections contre les précarités provoquées par le tout-à-la-mobilité.
Évidemment, la question se pose de savoir s’il convient de maintenir les formes d’action et d’organisation anciennes et refuser les logiques nouvelles, marquant par là une nouvelle étape de la résistance. Le risque est, bien entendu, celui de l’obsolescence : de voir le syndicalisme s’empoussiérer, perdre ses capacités d’action et l’adhésion de la population qu’il prétend défendre. Une momification des syndicats, en somme.
L’autre possibilité est de réinventer le syndicalisme, voire d’accepter sa mort au profit de nouvelles formes de luttes sociales organisées. Cela impliquerait de comprendre les logiques du système en place et ses faiblesses, mais également de s’interroger, d’une part, sur ceux que et ce que le syndicalisme du passé a cherché à servir et, d’autre part, sur les moyens de continuer de le faire aujourd’hui. Les salariés ou tous les exclus des bénéfices du système économique ? Les ouvriers ou les travailleurs précaires ? Le personnel des usines ou les myriades d’exploités des nébuleuses ubériques ?5 Les individus productifs ou tous ceux qui devraient bénéficier de l’activité économique ?
Et, par ailleurs, que serait une lutte sociale mobile, faisant droit aux initiatives et particularités individuelles, affranchie des murs de l’atelier, mais pouvant s’opposer aux élites économiques sur leur terrain ? Qui seraient les adhérents de ces nouveaux syndicats ? Quel serait l’objet de la lutte ? On le voit, potentiellement, c’est l’ensemble du syndicalisme qu’il conviendrait de réinventer.
Sans doute des expériences extérieures aux syndicats, comme celles des Indignés, des Nuits Debout ou même des gilets jaunes, pourront-elles servir d’inspiration. Ainsi, en Espagne, les premiers ont largement axé leurs actions sur une organisation réticulaire, sans réel centre, et sur des actions d’immobilisation par l’occupation pacifique d’espaces publics au service de revendications socioéconomiques. Les seconds aussi firent de la prise de possession de l’espace public un point central de leur action, sans pour autant aboutir à des cahiers de revendications ni à une organisation durable. Enfin, les gilets jaunes, que l’on serait bien en peine d’analyser aujourd’hui, montrent combien des manifestations relativement classiques, mais aussi des actions violentes et des entraves à la circulation peuvent être organisées au travers des réseaux sociaux, sans structures claires ni cahier de revendications cohérent. Une constante semble se dégager : celle de l’investissement de l’espace public, non seulement pour y défiler, mais aussi pour en prendre possession. Est-ce parce qu’il n’y a plus de lieux intérieurs à occuper (ateliers, entrepôts, bureaux) que c’est l’extérieur qui est investi ? Toujours est-il que, dans une société circulatoire qui considère l’espace public non comme un lieu où prennent place des pratiques collectives, mais comme un espace de passages, c’est en soi constitutif d’une transgression. Est-ce là un axe à retenir pour le syndicalisme, l’endroit d’une nouvelle confrontation et d’instauration de nouveaux rapports de force ? Entre fluidité d’une organisation en réseau et blocage des circulations collectives, ces mouvements allient des traits relevant de la flexibilité et de la mobilité, et d’autres relevant de l’immobilité et de la confrontation avec les impératifs mobilitaires.
L’objectif de cet article n’est pas de déterminer quel devrait être l’avenir du syndicalisme, mais bien de tracer les contours d’une partie du contexte dans lequel il doit déjà, et devra demain encore, agir et s’organiser, mais aussi qu’il devra s’attacher à faire évoluer s’il veut y conquérir une place légitime, comme il fit jadis évoluer la société pour pouvoir y défendre la cause des travailleurs. Avant même que de savoir si l’alternative énoncée ci-dessus est pertinente, et s’il ne faut pas en nuancer le caractère dichotomique, la question à laquelle les organisations syndicales devront répondre est de savoir si elles acceptent de reconsidérer leur inscription dans la société, voire d’anticiper leur disparition au profit d’autres formes de lutte.
- Mincke Chr., « Une grève politique ? Bien évidemment ! », E‑mois — Un blog de La Revue nouvelle (blog), 17 novembre 2014.
- Bourgeois É. et Nizet J., Pression et légitimation. Une approche constructiviste du pouvoir, Paris, PUF, 1995 ; Mincke Chr., La médiation pénale face à ses idéaux fondateurs. De l’utopie à l’aveuglement, Bruxelles, Kluwer, 2010, 63 et s.
- Rappelons l’instauration du livret ouvrier qui fondait l’interdiction faite au travailleur de se déplacer à moins de prouver qu’il se rendait d’un ancien à un nouveau lieu de travail. Delwit P. et Gotovitch J., « La peur des rouges », dans La peur du rouge, Histoire, économie, société, Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles, 1996, IX.
- Un marxiste affirmerait que le communisme permet de dépasser cette lutte, mais cette visée est étrangère au syndicalisme réformiste auquel nous nous intéressons ici prioritairement.
- Voir notamment à ce propos l’article de Martin Willems dans ce dossier, « Le virage numérique rend-il le syndicalisme obsolète ? ».
