Hyperlieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation, de Michel Lussault
J’ai découvert Michel Lussault à l’été 2017 via un titre de Libération qui disait, en substance, que la mondialisation, contrairement aux idées reçues, générait de la différenciation plutôt que de l’uniformisation. Pour quelqu’un qui travaille dans le secteur culturel et peut observer la difficulté croissante des biens culturels minoritaires, porteurs de bifurcation et de diversité, a circulé […]
J’ai découvert Michel Lussault1 à l’été 2017 via un titre de Libération qui disait, en substance, que la mondialisation, contrairement aux idées reçues, générait de la différenciation plutôt que de l’uniformisation. Pour quelqu’un qui travaille dans le secteur culturel et peut observer la difficulté croissante des biens culturels minoritaires, porteurs de bifurcation et de diversité, a circulé dans le corps social et a touché des publics hors de leurs niches, cette affirmation journalistique avait de quoi faire bondir. Mais ce n’est pas ce que dit Michel Lussault, en tout cas, pas de cette manière. Le récit binaire journalistique aplatit le travail du géographe qui, au contraire, œuvre à mettre en relief nos relations spatiales au monde et veut prendre en compte l’équivocité de nos expériences, là même où elles s’immergent dans ce qui symbolise le plus la mondialisation, à savoir ces lieux où triomphe la logique marchande, répandus à la surface du monde de façon ubiquitaire, sur le même moule, affirmant une vision unique de la modernité capitaliste. C’est la prise en considération, à nouveaux frais et simultanément, dans une même pensée, un seul discours, une seule écriture, de toutes les ambivalences et ambigüités qui intéressent Michel Lussault, parce qu’elles semblent constitutives de ce qui se passe aujourd’hui au niveau de ce que signifie « habiter le monde » ensemble. « Bref, comment ne pas ressentir intensément l’absurdité d’un système de mise en tourisme tout en reconnaissant ce que le tourisme, malgré tout, apporte aux individus et aux sociétés ? » (p. 15). Cette phrase somme toute banale, qui fait certainement écho à des réflexions qui nous ont traversés tous au moins une fois, suffit à indiquer l’exigence d’une rigueur scientifique qui démarre avec la volonté de ne pas se laisser enfermer dans des postures toutes faites et d’examiner ce qui se passe réellement dans le millefeuille des ressentis quotidiens, de leurs itinéraires, intérieurs et extérieurs. « J’en viens même à penser que l’équivoque est sans doute une des caractéristiques majeures des espaces sociaux au sein desquels nous évoluons désormais. Et nos rapports à ces espaces équivoques sont le plus souvent ambigus : nous balançons sans cesse entre le plaisir et le dégout. » Il y a à la fois potentialité d’aliénation et potentialité d’enrichissement. Au fondement de cette approche qui renvoie dos à dos les partisans caricaturaux du pour ou du contre la mondialisation on trouve essentiellement une attention focalisée sur l’individu dans sa spatialité ou dans ses spatialités successives, linéaires, superposées, imbriquées les unes aux autres. Considérant, par exemple, non pas un des lieux archétypiques de la déshumanisation, mais plutôt les itinérances et les expériences singulières qui s’y déroulent ou pourraient s’y dérouler, à savoir un grand aéroport, il souligne que « la cohabitation y est bien présente, dans toute sa richesse ; au vrai, elle ne peut nulle part être suspendue, même dans les circonstances les plus extrêmes, car l’être humain ne sait et ne peut pas ne pas habiter, malgré tout » (p. 97).
C’est ce qui fait que Michel Lussault récuse le concept de « non-lieu » qui laisse entendre que dans certaines zones l’individu serait privé de lui-même, de toute capacité à sentir et ressentir. Il ne s’agit pas de dire que c’est horrible ou génial, ni déchéance ni assomption, mais volonté d’examiner réellement ce qui se passe dans ces expériences inévitablement mélangées, entre plaisir et dégout, cette prise en compte réelle créant les conditions d’une autre manière de tirer parti des hyperlieux comme paradigme de la mondialisation. L’ambition est de refuser de projeter sur le réel des jugements tout faits et de repartir de ce que le vivant élabore, de petit ou ténu qu’importe, mais de singulier et qui ne peut, lors de son surgissement, être d’emblée assigné à une vision univoque du monde. Réinstaurer du possible.
Effets conjugués de la mobilité accélérée, de la connectivité numérique et de l’anthropocène
Il y a trois éléments importants aux sources des hyperlieux. Le premier est l’accélération de mobilités physiques, la multiplication des voyages réels ou virtuels, soit que l’on se déplace physiquement plus facilement, plus souvent, plus loin, soit que l’on est entouré, comme sous un masque de réalité augmentée, de reportages, de publicités et actualités qui rendent l’entièreté du globe plus proche, plus familier, plus métabolisé dans le local. Le second, combiné surtout au premier, est le milieu numérique. «[…] La mobilité couplée à la numérisation constitue le vecteur privilégié de l’affirmation de l’hyperspatialité des sociétés urbaines mondialisées. Par hyperspatialité, je désigne le rôle inédit et crucial de la connectivité, de la systématisation de la possibilité de connexion : comme on passe d’un site internet à un autre, puis à un autre encore ad libitum, via des hyperliens, on peut lier tout espace à un autre, puis à un autre encore, par le truchement des réseaux mobilitaires matériels et surtout le renfort d’instruments d’hyperliaison communicationnelle — un smartphone, un ordinateur personnel, un GPS, un terminal quelconque » (p. 29).
Ce rôle de l’appareillage numérique — les interfaces et leur intériorisation corporelle en d’innombrables individus — ne s’oppose pas à ce qu’Yves Citton2 analyse comme la « désintermédiation » qu’occasionne l’usage du numérique ni à l’imposition d’une synchronisation des temps de vie et des désirs, rendue possible par le numérique et qui amplifie l’emprise du capitalisme sur les processus de mondialisation telle que la dénonce le philosophe Bernard Aspe3. Ce sont les facettes coexistantes d’une même réalité, des outils conceptuels complémentaires pour étudier ce qui se passe. Enfin, le troisième élément est l’émergence de l’anthropocène caractérisée par l’impact de l’activité humaine sur le fonctionnement de notre écosystème.
Ce nouvel âge géologique installe peu à peu une prise de conscience que le devenir de la planète se pose dans les mêmes termes, quelle que soit la zone géographique concernée. L’interconnexion des causes et effets est désormais totale, ce qui se passe ailleurs nous concerne directement, ça se déroule à notre porte. Les catastrophes naturelles liées au réchauffement climatique, tout en étant très locales, sont absolument globales. Ce qui accroit leur fascination quand elles font l’objet d’une médiatisation obsessionnelle, hystérique. Un sentiment de vulnérabilité s’installe comme dénominateur commun. Alors que plusieurs courants de pensée, dont le transhumanisme, entendent dépasser cette fragilité croissante par un surcroit de technologie, Michel Lussault suggère d’intégrer constructivement cet état de vulnérabilité dans la manière de penser habiter le monde : « On doit assumer cette condition vulnérable, l’affronter sans prétendre la supprimer et en tirer quelques conséquences en termes de stratégies d’habitation. En effet, la vulnérabilité de systèmes spatiaux les met sous tension en permanence tout en constituant un ingrédient de leurs dynamiques. Elle est aussi constructive que destructrice ; ce n’est pas tant un fléau dont il faudrait se prémunir qu’une caractéristique du système dont on doit s’imprégner pour permettre à celui-ci d’évoluer » (p. 33). Il ne s’agit pas de rouler pour tel ou tel camp, ce qui ne fait, finalement, qu’encourager la concurrence destructrice entre les pôles antinomiques, mais de rechercher d’autres voies, à partir des manières d’habiter.
Synchronisation, synchorisation, repolitisation du flâneur
Cette autre voie inscrit sa marque, par exemple, dans la manière précisément d’aborder la question de la synchronisation. Cette synchronisation des désirs et des pratiques culturelles, organisées massivement par la gouvernance algorithmique qui rayonne mondialement depuis les hyperlieux de l’ingénierie touristique et des temples marchands, ubiquitaires et hyperconnectés, est aussi constituée de flux au sein desquels un savoir-faire et des compétences individuelles et collectives peuvent émerger. Michel Lussault postule que ces rayons ne vont pas forcément à sens unique. Et qu’il est indispensable, aussi, de se synchroniser avec certains éléments de l’environnement, tant naturel qu’urbain. L’individu peut prendre la main sur ce qui lui permettra « de coordonner sa temporalité avec celle des autres ». Mais pour que l’on n’oublie pas la dimension spatiale, il ajoute le concept de « synchorisation » qu’il emprunte au géographe Boris Beaude. Si la synchronisation coordonne les données de la temporalité, la synchorisation « désigne tout ce qui assure à l’individu de coordonner les différentes composantes de sa spatialité pour rendre possible le partage de ses espaces habités avec d’autres cohabitants ». Michel Lussault ne considère pas qu’au niveau de ce qui se passe dans les hyperlieux tels que grandes gares, vastes centres commerciaux, hauts lieux internationaux du tourisme, les jeux soient faits. L’aliénation dont il ne nie ni la possibilité ni l’intention n’est pas une fatalité. Au contraire, continuellement, la mise en commun du vécu est potentiellement remise en jeu, potentiellement, parce qu’il n’est pas permis de nier, d’effacer, de rayer de la carte la richesse et la diversité de ce que chacun éprouve, pour le meilleur et pour le pire. Sauf à projeter et appliquer un schème idéologique devenu impuissant à voir, entendre, écouter, sentir. « Dans les lieux de l’en-commun, on étalonne sa capacité à réguler son interaction spatiale avec autrui, bien mieux et plus intensément qu’au sein des espaces résidentiels et domestiques, par exemple, car, justement, le commun impose sa présence dynamique, l’inattendu est sans cesse possible, il y a toujours de l’autre, de la différence et de la différentiation et tout cela se manifeste de manière explicite, concrète et intempestive à l’occasion » (p. 282). Les foules d’individus qui défilent ou flânent à la Baudelaire ne sont pas (encore) des robots et produisent des « variations, des biais, des anicroches, des incidents, des disputes » et même si cela amorce un contrerécit « à peine perceptible par rapport à la norme explicite du dispositif de l’hyperlieu », il faut y voir une sorte de « repolitisation à bas bruit, au sens où les personnes impliquées posent toujours en pratique(s) la question de la qualité et de la pertinence de l’espace qu’elles investissent et de ce qui les sépare et les relie aux autres et aux choses » (p. 95).
Quand la cohabitation publique devient l’action politique elle-même
Soucieux de faire ressortir les fils d’expériences singulières et collectives, la possibilité d’une micropolitique spatiale du commun au sein même de ces hyperspatialités tissées de « surcumul incessant, en un endroit donné, de réalités spatiales, matérielles ou immatérielles, variées : personnes, objets, flux, données numériques, richesses capitalisées, production de valeur ajoutée », Michel Lussault relie ces récits noyés dans la masse à d’autres foyers de narrations alternatives et créatives qui partagent, avec les hyperlieux, de nombreuses caractéristiques. C’est comme si les hyperlieux, emblèmes de la mondialisation la plus brutale, avaient aussi inspiré des modèles d’activisme mieux adaptés à produire une critique de cette mondialisation. À partir d’évènements, sociaux, politiques ou naturels, il est possible d’instituer des hyperlieux provisoires, basés sur des logiques affinitaires qui peuvent être provisoires. Lieu-évènement, alter-lieu et contrelieu sont les cas de figure complémentaires d’un même phénomène qui interroge nos manières d’habiter le monde. « Tout endroit peut être saisi par un processus de localisation, se muer en lieu-évènement particulier quelques instants durant ou de manière plus durable » et ce qui se produit alors est « un processus de localisation inédit des réalités sociales » qui « ajoute (au moins) un nouvel état local au monde », c’est-à-dire une production de différenciation. Le fil conducteur de l’investigation reste l’occupation des lieux, des espaces, investiguer ce qui anime la dimension spatiale. C’est ce qui est mis en avant dans les divers mouvements d’occupation des places publiques telle que Nuit Debout à Paris. Ce regard particulier du philogéographe permet de mettre en avant la singularité des mouvements sociaux tirant parti du modèle « hyperlieu ». Même si des messages politiques plus traditionnels caractérisaient les luttes, ce qui a rendu ces mouvements « tangibles et actifs dans la sphère communicationnelle et dans le champ politique », c’est bien « l’espace matériel de l’occupation et les pratiques qu’on y consacra qui donnèrent de la consistance à ce communisme spatial, en firent image, assurèrent son régime de visibilité et son efficacité ». Le message politique principal correspondait finalement à la manière même d’occuper l’espace, d’y organiser une vie commune structurée, d’y développer une « résidentialisation de la contestation » et « une sorte d’art ménager fondé sur la mise en commun des contraintes domestiques » (p. 163). Loin des profils de turbulence et de désorganisation de certains mouvements sociaux, ceux-ci veulent faire passer un message quant à l’organisation même de l’habitat, du partage de l’espace social et de son organisation démocratique et c’est pourquoi la « cohabitation devient l’action politique elle-même, sa finalité est l’installation qui modélise des pratiques que l’on veut exemplaires : cogestion et corégulation, mise en commun des ressources, partage des tâches, concertation au sujet de l’affectation des différents endroits de la place investie, égalité parfaite des genres, sobriété et recyclage…» (p. 163).
La Jungle comme source de nouveaux récits
C’est en suivant cette logique des autres récits de la cohabitation contemporaine, depuis le fourmillement de hiatus anonymes dans les foules des hyperlieux jusqu’aux discours structurés des occupations des places, que Michel Lussault aborde la question des migrants sous l’angle d’une chance gaspillée par nos politiques : celle de repenser la constitution d’un « habiter » commun. Pour documenter cette question il a arpenté la région de Calais. « Loin de constituer seulement le repoussoir qu’on se plaisait à y voir, la Jungle aurait pu être aussi un espace d’expérimentation d’une autre urbanité, âpre et rude sans doute, mais qu’il faut accepter de prendre en considération pour assurer l’hospitalité aux migrants, et aussi pour en tirer quelques enseignements susceptibles d’améliorer l’habitalité urbaine d’ensemble » (p. 194). Une partie des actions de soutien aux migrants dont il rend compte, dans la région de Calais, se situe sur le terrain de la construction de « nouveaux récits », non pas élaborés à la place des migrants, mais avec eux et elles, en leur restituant pleinement leur capacité à penser et à s’exprimer. « Le postulat est bien que les migrants inventent de nouvelles potentialités urbaines, d’autres manières de concevoir l’hospitalité et qu’il faut leur donner une possibilité d’expression dans la sphère publique » et cela, bien entendu, « sans angélisme, les animateurs du Pôle d’exploration des ressources urbaines (Perou) ont répété que la Jungle s’avérait “à la fois un désastre et un miracle”». L’essentiel étant de lutter contre la mise en camp telle qu’elle est imposée par les pouvoirs en place, en même temps qu’ils annihilent tout droit d’expression des migrants. « Avec le camp, on produit in fine la même négation des pratiques habitantes que l’urbanisme opérationnel standard, on dédaigne les capacités et la volonté d’agir de personnes accueillies. On finit par gérer en stock et en flux et non pas en fonction des individus et de leurs aspirations, on déshumanise là où l’on pensait apporter un remède, on impose un géopouvoir à travers un dispositif urbanistique propice à la surveillance et au contrôle » (p. 195). La gestion des migrants comme des stocks et des flux illustre parfaitement le discours et l’agir de nos décideurs politiques : on ne parle qu’en quantités, capacités d’accueil en faisant dire ce que l’on veut aux chiffres pour mieux impressionner les populations. La chaire des migrations au Collège de France, avec François Héran, s’attache à « rétablir les ordres de grandeur du phénomène migratoire, à l’ère de la post-vérité », et démontre de la sorte l’instrumentalisation par le politique des chiffres disponibles, comme s’il importait, plus que tout, de « toujours dénoncer une menace, un péril, et qu’on ne reconnaisse jamais un possible, une perspective » (p. 199). En suivant la rigueur de l’examen géographique conduit par Michel Lussault quant à ce qui se passe, humainement, concrètement, au plus près des actes simples en quoi consiste organiser son habitat parmi l’ensemble des contraintes, pressions, opportunités propres à chaque situation locale et globale, la posture idéologique des politiques saute aux yeux, leur refus de croire en l’humaine mise en commun de nouvelles perspectives, leur allégeance à un modèle binaire « eux-nous » générateur de haine mondialisée et surtout, leur manque de toute bienveillance élémentaire, leur impuissance à prendre en compte le vécu, de remarquer même en quoi consiste la vie des personnes qui sont là, devant nous, près de nous. Éclate alors leur inquiétante inaptitude à s’occuper des affaires humaines. Cette incapacité aussi émotive qu’intellectuelle, masquée par l’une ou l’autre opération médiatique où l’on s’exhibe sur le terrain, venant constater le réel des migrations, mais en autiste écologique fermé à toute empathie que, pourtant, les droits des humains devraient cultiver chez tout politique, met en danger la démocratie. Michel Lussault, en tant que géographe et philosophe, construit des argumentaires originaux, étayés spatialement, au départ de l’attention au moindre récit différent de chacun‑e, contre cette irresponsabilité politique. Le style remarquable de Michel Lussault fait de son écriture elle-même — musicalité, formules, architecture des phrases, images et, encore une fois, rigueur et clarté — une expérience originale, mentale, de la spatialisation d’idées fortes qui ouvrent vers des pensées libératrices, porteuses précisément de possibles et de perspectives.
- Lussault M., Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation, Seuil, 2017.
- Citton Y., Médiarchie, Seuil 2017 « Du fait de sa propension à la connexion (directe), la digitalisation aurait bouleversé nos médiarchies en corrodant, puis en menaçant d’éliminer toutes les institutions, professions, tâches assurant une fonction d’intermédiation entre les producteurs et les consommateurs de biens culturels » (p. 336).
- Aspe B., Les fibres du temps, NOUS 2018 « Le capitalisme contemporain repose sur l’articulation entre la forme vide du temps des horloges et la multiplicité disparate des temps qu’il subsume. Autrement dit, il repose sur le monopole d’une mise en synchronie qui demeure extérieure aux processus et aux activités dont il permet l’accordage » (p. 284).
