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Hommage à Jean-Pierre Malmendier

Numéro 3 Mars 2011 par Joëlle Kwaschin

mars 2011

Pour beau­coup, Jean-Pierre Mal­men­dier reste ce père désen­fan­té qui avait été à l’o­ri­gine d’une péti­tion récla­mant des peines incom­pres­sibles, mais par­mi ceux qui dénoncent un enfer­me­ment sou­vent aus­si absurde qu’i­nu­tile, nom­breux étaient ceux qui, com­pa­tis­sant à son infi­nie souf­france après l’as­sas­si­nat de sa fille, excu­saient ce « déra­page » et omet­taient de rele­ver qu’il était éga­le­ment d’ac­cord avec le […]

Dossier

Pour beau­coup, Jean-Pierre Mal­men­dier reste ce père désen­fan­té qui avait été à l’o­ri­gine d’une péti­tion récla­mant des peines incom­pres­sibles, mais par­mi ceux qui dénoncent un enfer­me­ment sou­vent aus­si absurde qu’i­nu­tile, nom­breux étaient ceux qui, com­pa­tis­sant à son infi­nie souf­france après l’as­sas­si­nat de sa fille, excu­saient ce « déra­page » et omet­taient de rele­ver qu’il était éga­le­ment d’ac­cord avec le pro­jet de sup­pres­sion du pro­non­cé de la peine de mort et son rem­pla­ce­ment par des peines péda­go­giques. Il est par­fois plus facile d’ex­cu­ser que de se don­ner la peine de dépas­ser l’é­cume des choses et les images for­gées par les médias.

On lira dans ce dos­sier l’ul­time témoi­gnage de Jean-Pierre Mal­men­dier sur son par­cours de vic­time et son long che­mi­ne­ment pour se dépê­trer de la haine qui l’a lié, mal­gré lui, aux assas­sins de sa fille Corine et de l’a­mi de celle-ci, Marc, en juillet 1992, les enfants comme il conti­nuait à les appe­ler. Des années de tra­vail ont été néces­saires pour qu’il « res­taure sa paix » et par­vienne à retrou­ver sa capa­ci­té de pro­jec­tion dans le futur. Il avait éla­bo­ré en pion­nier sa « jus­tice res­tau­ra­trice », en allant, le soir même de l’en­ter­re­ment de ses enfants, par­ta­ger avec les parents du plus jeune des assas­sins le des­tin d’une famille bri­sée par les crimes de son enfant. S’ins­cri­vant dans le pro­jet pilote de média­tion extra­ju­di­ciaire, il avait accep­té d’af­fron­ter en pri­son l’un des assas­sins de Corine et Marc pour « l’ex­po­ser à la fai­blesse de son propre besoin d’hu­ma­ni­té ». Il avait trou­vé dans cette ren­contre un cer­tain apai­se­ment, se libé­rant de sa haine et ne souf­frant plus que « de devoir accep­ter de vivre avec le regret d’être le père d’une enfant avec laquelle je par­tage un amour particulier ».

Jean-Pierre Mal­men­dier pré­fé­rait par­ler d’«auteur », plu­tôt que de cou­pable ou d’as­sas­sin, trou­vant le terme moins stig­ma­ti­sant et ne figeant pas une iden­ti­té. Ami proche de Jean-Marc Mahy1, qui, dans ce même dos­sier, retrace son par­cours délin­quant et ses consé­quences tra­giques, il venait de créer avec celui-ci et sa fille cadette, Cathy Mal­men­dier, qui évoque éga­le­ment ici son par­cours de vic­time « déso­cia­li­sée », une asso­cia­tion, « Re-Vivre », des­ti­née à pro­mou­voir le concept de « jus­tice res­tau­ra­trice », terme qu’il pré­fé­rait à celui de « jus­tice répa­ra­trice » qu’il consi­dé­rait comme une « injure à l’in­tel­li­gence », empê­chant tant la vic­time que l’au­teur d’ac­cep­ter l’ir­ré­pa­rable et de s’ins­crire dans un pro­ces­sus de média­tion. Il avait donc refu­sé, avec sa cour­toi­sie cou­tu­mière, la pro­po­si­tion de titre (extraite de Tché­kov) pour son témoi­gnage, « Enter­rer les morts, répa­rer les vivants » (voir dans ce numé­ro « Le sens des mots »).

Reve­nant sur l’ou­vrage de Ber­trand Rothé, Lebrac, trois mois de pri­son, qui reprend La guerre des bou­tons (1912) à laquelle se livrent des bandes de jeunes, mais en le situant dans le contexte contem­po­rain d’une cité, et qui fait le constat non de l’ac­crois­se­ment de la délin­quance juvé­nile, mais de « notre inca­pa­ci­té d’y faire face en dehors du recours à des ins­ti­tu­tions tou­jours plus répres­sives 2 », Jean-Pierre Mal­men­dier racon­tait les « bêtises » de sa jeu­nesse et la manière dont les parents et le vil­lage y fai­saient face. Pos­ses­seur d’une cara­bine à plomb, comme tous les gamins, il s’a­mu­sait à tirer sur les cor­neilles. Un jour qu’elles se fai­saient rares, il avait pris pour cible le pos­té­rieur d’un enfant qui pas­sait. La réac­tion des parents de la vic­time avait été vive, l’al­ga­rade paren­tale, éner­gique, le cou­pable pri­vé de « dimanche » six semaines d’af­fi­lée pour payer la répa­ra­tion du vête­ment de sa vic­time. Un jour que sa « bande », qui n’é­tait pas encore « urbaine », s’a­mu­sait à ren­ver­ser les meules de foin du fer­mier voi­sin, « sans comp­ter qu’on met­tait le feu au petit-bois proche deux fois par an et que tout le monde devait venir l’é­teindre », le fer­mier, en colère, les avait enfer­més en mena­çant de les don­ner à man­ger aux cochons. À son retour à la mai­son, les parents Mal­men­dier ne s’é­taient guère émus de la menace, le tan­çant en lui disant, « tu aurais bien méri­té d’être livré aux cochons»…

Jean-Pierre Mal­men­dier tom­bait d’ac­cord avec la bou­tade qui a inci­té Ber­trand Rothé à actua­li­ser le roman, « Si on écri­vait La guerre des bou­tons aujourd’­hui, je suis convain­cu qu’ils fini­raient tous en pri­son…». « Voi­là, concluait Jean-Pierre en sou­riant, com­ment les choses se pas­saient dans le vil­lage, les parents s’ar­ran­geaient entre eux et l’af­faire en res­tait là », reve­nant sur l’ar­ticle qu’il signait dans le numé­ro de février où il pre­nait fer­me­ment posi­tion contre les pro­po­si­tions d’a­bais­se­ment de la majo­ri­té pénale à seize ans avec les consé­quences délé­tères que pro­voque l’en­fer­me­ment de jeunes à la per­son­na­li­té encore mal affir­mée dans la « cour des grands ».

« Re-Vivre, Apai­ser par une jus­tice res­tau­ra­trice », cette asso­cia­tion, vouée à la pro­mo­tion de la jus­tice res­tau­ra­trice, dont il venait de dépo­ser les sta­tuts, aura été le der­nier com­bat de cet homme bles­sé et géné­reux pour contri­buer à réhu­ma­ni­ser la socié­té. Il savait que cette entre­prise serait dif­fi­cile et que la légi­ti­mi­té de son expé­rience ne suf­fi­rait pas for­cé­ment à convaincre ceux qui réclament davan­tage de sécu­ri­té, une sécu­ri­té bien mal com­prise puis­qu’elle fabrique des fauves que l’ins­ti­tu­tion car­cé­rale recrache au détri­ment de l’in­té­rêt bien com­pris de la com­mu­nau­té à pri­vi­lé­gier des solu­tions res­tau­ra­trices — atten­tion, disait-il, je ne parle pas d’a­mour, il n’est pas ques­tion d’ai­mer l’au­teur que l’on va rencontrer.

Loin du cos­tume de réac­tion­naire que lui avaient taillé cer­tains médias, Jean-Pierre Mal­men­dier était un homme hon­nête et pon­dé­ré qui avait accep­té de coor­don­ner avec Jean-Marc Mahy ce dos­sier de la revue qui lui est dédié.

Il y a aujourd’­hui un mort de plus à enter­rer et beau­coup de vivants à restaurer.

  1. Joëlle Kwa­schin, « Liber­tés sur paroles », La Revue nou­velle, novembre 2007.
  2. Laurent Bonel­li, Post­face de Lebrac, trois mois de pri­son, de Ber­trand Rothé, Seuil, 2009.

Joëlle Kwaschin


Auteur

Licenciée en philosophie