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Haïti : la crise au prisme d’un autre regard

Numéro 4 – 2021 - colonialisme corruption par Frédéric Thomas

juin 2021

La crise que traverse Haïti est le plus souvent vue à travers les lunettes néocoloniales. Au bord de l’implosion, le pays appelle un autre regard, arrimé à l’Histoire, à une écoute des protagonistes, et à une compréhension des enjeux de la lutte. Le 10 mai dernier, la France commémorait la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et […]

Le Mois

La crise que traverse Haïti est le plus souvent vue à travers les lunettes néocoloniales. Au bord de l’implosion, le pays appelle un autre regard, arrimé à l’Histoire, à une écoute des protagonistes, et à une compréhension des enjeux de la lutte.

Le 10 mai dernier, la France commémorait la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. L’occasion de corriger quelque peu, à la marge, l’occultation de la révolution haïtienne de 1804, qui vit, pour la première fois, d’anciens esclaves, se libérer, vaincre l’armée napoléonienne, déclarer l’indépendance et se gouverner. Une histoire aussi bouleversante que méconnue.

Haïti ne semble exister médiatiquement qu’aux conditions du fait divers, généralement dramatique : catastrophe naturelle (le séisme de 2010, les cyclones qui frappent le pays à répétition), crises politiques, violences, etc. Le silence historique et le traitement médiatique participent d’un même regard, qui voit Haïti, au prisme de la malédiction et du chaos. Les Haïtiens apparaissent, dès lors, au mieux, comme des victimes à secourir, au pire, comme des hordes plus ou moins violentes. Mais, jamais comme des acteurs et des actrices.

Ainsi en a‑t-il été encore tout récemment, lors de l’enlèvement, le dimanche 11 avril, de deux religieux français. Pas moins de douze personnes furent kidnappées ce weekend-là. En février 2021, l’ONU constatait, qu’en l’espace d’un an, les enlèvements avaient augmenté de 200%. Au cours du premier trimestre 2021, cent-quarante-deux personnes ont été enlevées (et cent-dix-sept tuées). Il y aurait eu, pour le seul mois d’avril, nonante-et-un cas d’enlèvements ; soit une moyenne de trois par jour. Mais la France, et le monde en général, « découvrait » cette réalité (et en faisait état), avec l’enlèvement de deux de ses ressortissants.

Le tapage médiatique auquel a donné lieu cet enlèvement n’était que l’envers du silence, voire de l’indifférence, par rapport à l’effondrement de ce pays. L’ironie amère des Haïtiens et Haïtiennes se mua en frustration, sinon en colère, au vu de la mobilisation internationale et de l’interventionnisme de l’État pour obtenir la libération des otages — ce qu’il obtint —, contrastant avec la passivité, l’instrumentalisation et même la complicité des autorités haïtiennes, face aux gangs armés.

L’insécurité généralisée, qui affecte toutes les couches de la population en Haïti, ne devient donc inacceptable, appelant une réponse conséquente des autorités, nationales et internationales, que lorsqu’elle affecte deux Français blancs. Cette conditionnalité – de ce qui est vu ou tu, de ce qui est acceptable ou non – est le fruit d’un regard et d’une histoire, mais qui se conjuguent au présent du soulèvement populaire et de la dépendance néocoloniale.

L’actualité d’un héritage

La crise haïtienne actuelle peut sommairement se décliner en quatre moments clés. Le premier et le plus récent est celui du 7 février 2021, date à laquelle le mandat du président Jovenel Moïse s’achevait. Mais celui-ci réinterprète la Constitution à sa façon, et entend demeurer à la tête de l’État un an de plus ; le temps, entre autres, d’organiser un référendum constitutionnel. Le 6 février, au soir, il prétendra avoir déjoué une tentative de coup d’État, arrêtera plusieurs personnes, et mettra trois juges de la Cour de cassation à la retraite.

Au mépris affiché pour la Constitution — qui interdit tout référendum et consacre l’inviolabilité des juges de la Cour de cassation —, s’ajoute la confirmation d’une voie autoritaire, de plus en plus décomplexée. Ainsi, depuis janvier 2020, le président gouverne par décret. Des élections auraient dû se tenir en 2019. Contesté par une vague de mobilisations sans précédent, Jovenel Moïse n’a ni pu ni voulu les organiser.

En conséquence, depuis plus d’un an, le président agit à sa guise, sans contrepouvoir (les mandats des maires et des parlementaires, à l’exception de dix sénateurs, ont expiré). La dernière année du mandat présidentiel aurait pu être mise à profit pour ouvrir la voie à une transition. Il n’en a rien été. Bien au contraire, en multipliant les décrets, en renforçant le pouvoir de l’exécutif et en encourageant un climat de violence généralisée, l’option choisie a été celle de la stratégie du pourrissement.

Pour en mesurer l’ampleur et l’enjeu, il convient de revenir à l’été 2018. Début juillet, l’annonce d’une augmentation du prix de l’essence — le Fonds monétaire international (FMI) conditionne la poursuite des prêts à cette mesure — provoque un soulèvement populaire de plusieurs jours dans tout le pays. Quelques semaines plus tard, une photo sur twitter du cinéaste haïtien, Gilbert Mirambeau Jr, les yeux bandés, tenant un carton sur lequel est écrit : « Kot Kob Petro Caribe A ? » (« Où est l’argent de Petrocaribe ? »), devient virale. La convergence de ces deux mobilisations est à l’origine d’un mouvement social inédit1.

Petrocaribe constitue un accord énergétique avec le Venezuela, par lequel Haïti a bénéficié de 2008 à 2018 de fonds importants, destinés à des projets de développement. Or, l’essentiel de cet argent a été détourné par la classe politique et le monde des affaires. Cet énième cas de corruption serait passé inaperçu — comme les autres précédemment — s’il n’avait suscité, sur les réseaux sociaux d’abord, dans la rue ensuite, une importante mobilisation. La révolte contre l’appauvrissement — plus de 59% de la population vit sous le seuil de pauvreté — et contre la corruption s’allia.

En 2018 – 2019, à plusieurs reprises, le pays fut paralysé et secoué par des manifestations monstre. La corruption et la pauvreté plongent leurs racines dans les inégalités — Haïti est le pays le plus inégalitaire du continent le plus inégalitaire au monde —, et mettent au jour l’existence d’une oligarchie, qui concentre le pouvoir politique et économique. En manifestant avec autant d’éclat le refus de la misère et de la corruption, s’affirmait la dignité de sujets et de citoyen·nes qui entendaient être écouté·es et respecté·es.

Le président, lui-même mis en cause dans le dossier Petrocaribe, ne prit aucune initiative si ce n’est de réprimer les manifestations. Fin novembre 2018, dans le quartier populaire de La Saline, à Port-au-Prince, eut lieu le premier et le plus meurtrier des massacres opérés par une bande armée : septante-et-une personnes furent tuées2. Depuis lors, selon les organisations haïtiennes des droits humains, il y aurait eu douze massacres. Des enquêtes (nationales et internationales) ont démontré les liens entre les gangs, des fonctionnaires publics et le pouvoir3. Mais, pas plus que pour les affaires de corruption, il n’y a d’avancée au niveau de la justice, alimentant de la sorte le cycle d’impunité et de violences.

Un retour quelques années en arrière, au lendemain du séisme de 2010, est d’autant plus nécessaire que Jovenel Moïse est le dauphin du précédent président (2011 – 2016), Michel Martelly. Le tremblement de terre provoqua un élan de solidarité mondiale, très vite et très largement reconfiguré aux dimensions des médias et de l’humanitaire. Comment « Reconstruire en mieux » — selon le slogan d’alors —, en passant à côté des Haïtiens et Haïtiennes, réduits aux rôles convenus de victimes, de bénéficiaires ou de sous-traitants ?

On prit prétexte de la faiblesse de l’État haïtien pour l’affaiblir encore, en le contournant. La population fut doublement exclue ; de la « République des ONG » qu’était devenu Haïti, où proliféraient les ONG, agissant comme autant d’États dans l’État, et de la souveraineté nationale, en raison d’institutions publiques déficientes et captées par l’élite. L’élection (contestée) de Martelly prolongea et confirma cette occasion manquée4. Il profita du séisme pour accélérer le processus de libéralisation, déjà très avancé, et ouvrir (un peu plus) Haïti au business. Sous son régime, la corruption se fit plus systématique et plus voyante.

Le plus important projet états-unien de « reconstruction » est certainement la mise en place de la zone franche de Caracol, où une multinationale sud-coréenne a établi une usine de sous-traitance textile pour le marché nord-américain. Au lendemain de la fin de son mandat, Jovenel Moïse, lui-même ancien directeur de la première zone franche agricole du pays, prit un décret attribuant 8.600 hectares de terres agricoles à un projet de zone franche agro-industrielle5. Cette stratégie de développement constitue l’un des fils conducteurs de ces dix dernières années. Mais il s’agit d’une réaffirmation de tendances structurelles.

Dernière étape de ce voyage rétrospectif pour éclairer la situation actuelle : 1804. La révolution haïtienne fut d’abord et avant tout le fait d’ancien·nes esclaves se libérant du joug esclavagiste et colonial6. Mais il s’agissait aussi de se libérer du travail dans les plantations. Or, les nouveaux chefs révolutionnaires reprirent à leur compte le système de plantations, basé sur l’exploitation d’une main‑d’œuvre et l’exportation de ressources naturelles (café, coton, sucre, etc.) peu ou pas transformées, en direction de la métropole. La matrice des échanges coloniaux ainsi que les rapports de pouvoir qui lui correspondaient furent de la sorte reconduits au profit de la nouvelle élite.

Les zones franches sont l’actualisation de ce modèle de développement. Et les ressources du pouvoir de l’oligarchie locale sont restées analogues : la dépendance envers le marché international et, plus centralement, le marché états-unien. Près des trois quarts des produits consommés en Haïti sont importés, tandis que les produits textiles des zones franches constituent plus de quatre cinquièmes des exportations à destination des États-Unis. Par le quasi-monopole qu’elle exerce sur les échanges commerciaux, la classe dominante est d’autant plus forte que le marché est concentré, et le pays dépendant.

Il en découle un double antagonisme. Les intérêts de cette oligarchie sont opposés à ceux de l’écrasante majorité de la population, à laquelle elle tourne le dos, en étant fixée sur Washington. Car c’est d’elle, et non du peuple haïtien, dont dépend prioritairement son pouvoir. Le positionnement de Haïti sur la scène internationale est à la fois une des raisons et un catalyseur de la crise actuelle. Et l’un des enjeux centraux de la lutte : il s’agit pour les organisations sociales qui manifestent depuis des mois de se réapproprier un pouvoir doublement confisqué ; par l’élite et l’international.

Obstacles et perspectives d’une transition

En schématisant, il est possible d’affirmer que la situation présente met en scène trois groupes d’acteurs : l’international, l’oligarchie locale, et les mouvements sociaux haïtiens. Le premier, dominé par les États-Unis, fait, jusqu’à présent, bloc avec le deuxième. La configuration des rapports de force au sein et entre ces ensembles déterminera l’issue de la crise. Jovenel Moïse est engagé dans une fuite en avant, voulant imposer un référendum et des élections, qui, dans le contexte actuel de gangstérisation du pouvoir, ne peuvent être qu’une farce tragique, assurant l’impunité et la reproduction de l’élite.

Les mouvements paysans, syndicaux, féministes, les organisations sociales et les groupes de jeunes Petrochallengeurs luttant contre la corruption, convergent dans une même soif de transition de rupture. La faiblesse et le manque de représentativité des partis politiques, comme des autres institutions, rendent cette transition aussi indispensable que complexe. Il reste à créer, dans un contexte d’ultracentralisation, d’asymétries et d’exclusion, un espace institutionnel à hauteur de la mobilisation sur tout le territoire, et à formaliser les enjeux de pouvoirs au-delà du départ de Jovenel Moïse et d’une justice pour rompre le règne de l’impunité.

Du côté de l’international, la pression se fait plus forte, en fonction et à la mesure des liens de solidarité que les organisations haïtiennes entretiennent avec d’autres parties du monde. À l’automne dernier, la campagne Stop silence Haïti ! avait réuni une centaine de signataires haïtiens, européens, canadiens, latino-américains et africains. Plus récemment, soixante-huit représentants démocrates du Congrès états-uniens ont appelé à un changement de politique de Washington vis-à-vis de Haïti. Et, à l’heure où j’écris ces lignes, une résolution d’urgence est en cours de discussion au sein du parlement européen.

Le regard commence à changer. Non pas en raison de l’échec de la diplomatie internationale, car elle se maintient dans le déni, attribuant l’impasse actuelle aux Haïtiens et Haïtiennes, quand ce n’est pas à la fatalité du désordre de « ces noirs », mais du fait de la pression grandissante, en Haïti et ailleurs, qui l’oblige à regarder autrement ces visages, et à entendre ce qu’ils et elles nous disent. De notre responsabilité et de nos luttes communes.

  1. Thomas Fr., « Les deux racines de la colère haïtienne », Cetri, 30 janvier 2020.
  2. RNDDH, Massacre à La Saline. Violations de droits humains et nécessité d’une intervention humanitaire, 10 décembre 2019.
  3. Le dernier en date : Harvard Law School International Human Rights Clinic. Observatoire Haïtien des crimes contre l’humanité, Killing with Impunity : State-Sanctioned Massacres in Haiti, avril 2021.
  4. Toutes proportions gardées, le renversement de la dictature des Duvalier, en 1986, en ce que le mouvement ne put s’institutionnaliser et fut brisé net, quelques années plus tard, par un coup d’État, fut également une occasion manquée.
  5. AlterPresse, « Agriculture : Diverses organisations sociales et populaires dénoncent le processus d’accaparement de terres paysannes à Savane Diane/Artibonite », 8 mars 2021.
  6. Le Glaunec J.-P., L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti, Lux, 2020.

Frédéric Thomas


Auteur

La Revue Nouvelle
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