Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Guerre civile et dictature, une mémoire encombrante

Numéro 7 - 2015 par Cristal Huerdo Moreno

novembre 2015

À l’heure de for­ger un pro­jet natio­nal, il est indis­pen­sable de défi­nir les contours de la mémoire : de quoi se sou­vien­dra-t-on ? qu’oubliera-t-on ? L’Espagne en tran­si­tion démo­cra­tique n’y a pas échap­pé. Mais lorsque le consen­sus est bri­sé, lorsque la mémoire devient enjeu de luttes poli­tiques et lorsque des faits vieux de quatre-vingts ans empoi­sonnent le débat public, on peut s’interroger sur ce que fut la démo­cra­ti­sa­tion espa­gnole : l’instauration d’une ère de concorde ou une entre­prise de refou­le­ment mémoriel ?

Dossier

La ques­tion de la mémoire ou des mémoires est récur­rente en Europe. Elle sus­cite de nom­breux débats tant entre his­to­riens qu’au sein de la socié­té civile : la mémoire n’est pas une dis­ci­pline scien­ti­fique contrai­re­ment à l’histoire, elle est par essence mul­tiple et sélec­tive. Cette mémoire plu­rielle peut conduire à des anta­go­nismes, à des affron­te­ments là où, de prime abord, on pour­rait pen­ser qu’elle est ce qui unit un peuple autour d’un pas­sé com­mun et l’aide à en dépas­ser les trau­mas. L’Espagne fait par­tie de ces pays où elle divise la socié­té contemporaine.

La guerre civile espa­gnole est à l’origine de cette situa­tion. En 1936, comme ailleurs en Europe, l’Espagne est tra­vaillée par des cou­rants idéo­lo­giques oppo­sés. Le 18 juillet, un coup d’État mili­taire fomen­té par une poi­gnée de géné­raux, appuyés par l’armée, l’Église catho­lique et les pro­prié­taires ter­riens, tente de ren­ver­ser la Seconde Répu­blique et son gou­ver­ne­ment de Front popu­laire, démo­cra­ti­que­ment élu quelques mois aupa­ra­vant. Le coup d’État est un échec car la Répu­blique, au lieu de tom­ber, résiste. L’Espagne se déchire alors en deux camps qui se livrent une lutte fra­tri­cide pen­dant trois longues années. Années durant les­quelles les rebelles put­schistes mettent sur pied un plan de liqui­da­tion sys­té­ma­tique de tout ce qui est appa­ren­té à la Répu­blique : ins­ti­tu­tions, laï­ci­té, lois et hommes. Il faut laver la nation de ceux qui l’ont souillée et, par consé­quent, éra­di­quer toute trace et tout sou­ve­nir de l’ennemi. Fran­cis­co Fran­co, Cau­dillo par la Grâce de Dieu1 rem­porte sa Glo­rieuse Croi­sade en sau­vant la civi­li­sa­tion chré­tienne de la racaille bol­ché­vique et anar­chiste qui mena­çait la Patrie. Le 1er avril 1939, il déclare que l’«armée rouge est pri­son­nière et désar­mée » et met en place un régime dic­ta­to­rial qui n’aura de cesse de pour­suivre la des­truc­tion sys­té­ma­tique et impla­cable du vain­cu. C’est ce que l’historien Julian Casa­no­va appelle la « paix inci­vique2 ». À ce titre, les années 1940 sont cer­tai­ne­ment les plus meur­trières : les pri­sons sont sur­peu­plées, beau­coup de déte­nus meurent de mal­nu­tri­tion ou en rai­son des condi­tions de déten­tion, les pro­cès sont expé­di­tifs et les condam­na­tions à mort, légion. Si, au cours des années, le nombre de condam­na­tion dimi­nue, il n’en demeure pas moins que le régime fran­quiste conti­nue d’appliquer avec une main de fer sa poli­tique de net­toyage idéo­lo­gique. C’est ain­si que, milieu des années 1970, à la veille de la mort de Fran­co, ce pays tant pri­sé par les tou­ristes étran­gers fusille des inno­cents et condamne au gar­rot un anar­chiste cata­lan3. Le régime fran­quiste est alors, de l’avis de la plu­part des his­to­riens, un des plus cri­mi­nels d’Europe.

Mais, outre la répres­sion vio­lente, le fran­quisme s’est bâti sur une mémoire qui le légi­time et qui jus­ti­fie le sou­lè­ve­ment mili­taire et la guerre. Elle a été impo­sée à coup de com­mé­mo­ra­tions pour les justes tom­bés pour la Patrie, de pro­ces­sions et de dis­cours qui ont exal­té l’Église, l’armée et, bien évi­dem­ment, l’image de sau­veur et de paci­fi­ca­teur, du juste par­mi les justes, le Géné­ra­lis­sime. Balayée, effa­cée, la mémoire de la Répu­blique et de ses défen­seurs, elle, n’avait plus droit de cité. Pire, ce régime fon­dé sur une alliance de l’Église et de l’État, ne se pri­va jamais d’humilier le vain­cu ni ne lui accor­da le par­don. Pen­dant presque qua­rante ans, les Espa­gnols furent sou­mis à une puis­sante pro­pa­gande qui contrô­lait l’éducation, les mœurs, les médias, et cen­su­rait tout ce qui ne cor­res­pon­dait pas à la doxa fran­quiste. C’est ain­si que tous, y com­pris les vain­cus, inté­rio­ri­sèrent la mémoire du régime.

Com­ment dès lors com­prendre que l’Espagne se débatte tou­jours avec son pas­sé, mal­gré un impor­tant tra­vail his­to­rique et his­to­rio­gra­phique4 ?

Le pacte de silence

Il faut, pour ten­ter de répondre à cette inter­ro­ga­tion, reve­nir au décès du cau­dillo, lequel meurt dans son lit le 20 novembre 1975. Juan Car­los Ier monte sur le trône d’Espagne, sui­vant en cela la volon­té du dic­ta­teur. À cette époque, per­sonne ne ques­tionne la légi­ti­mé du jeune monarque ni n’envisage le retour de la Répu­blique, tout sim­ple­ment inima­gi­nable. Ce qui prime sur tout, c’est la concorde natio­nale. Et, le défi est de taille, puisqu’il s’agit de bâtir un nou­vel État sur un socle com­mun et d’y réunir des hommes que tout a oppo­sé jusque-là. Pour y par­ve­nir, le pro­ces­sus de tran­si­tion démo­cra­tique5, mis en route par les fran­quistes au pou­voir et accep­té par l’opposition, doit se fon­der sur l’oubli volon­taire des crimes com­mis pen­dant la guerre civile et la dic­ta­ture. L’historienne Palo­ma Agui­lar parle d’un accord tacite qui rejette toute ins­tru­men­ta­li­sa­tion poli­tique du pas­sé et dont la clef de voute est consti­tuée des lois d’amnistie. En par­ti­cu­lier, celle de 1977 pro­tège de toute pour­suite pénale les res­pon­sables poli­tiques, judi­ciaires, mili­taires qui ont com­mis des exac­tions sous le fran­quisme et pen­dant la guerre civile. Bour­reaux et vic­times sont donc alors mis sur un pied d’égalité. Ain­si, les prin­ci­pales ins­ti­tu­tions civiles et mili­taires du fran­quisme, de même que ses élites poli­tiques et éco­no­miques, demeurent en place et se fondent dans le nou­vel État démo­cra­tique. Des années plus tard, dans une inter­view, le roman­cier Manuel Váz­quez Mon­talbán, évo­quant cette période, affir­ma que : « Quand Fran­co dis­pa­rut, on ne put éta­blir de rap­port de forces, mais bien un rap­port de fai­blesses. Aucun des hommes en pré­sence n’était en condi­tion d’imposer sa puis­sance, tout juste pou­vaient-ils faire res­pec­ter leur fai­blesse. Cepen­dant, moi, je n’ai ni oublié ni par­don­né, je suis lucide. » C’est sans doute cette même luci­di­té et un réel désir d’aller de l’avant qui ont aidé la socié­té civile à tra­ver­ser cette tran­si­tion sans trop de heurts et sans retour à la vio­lence de la guerre civile. Ce dan­ger n’était pas une vue de l’esprit : un cli­mat lourd pesait sur ces années mar­quées par des assas­si­nats poli­tiques6, des vio­lences poli­cières et un coup d’État mili­taire avor­té le 23 février 1981.

L’évolution de la mémoire espa­gnole suit celle du sys­tème poli­tique, mar­qué par quatre grandes étapes d’alternance au pou­voir des deux prin­ci­paux par­tis : Par­ti socia­liste ouvrier espa­gnol (PSOE) et Par­ti popu­laire (PP)7.

1982 – 1996 : « une mémoire jetée dans l’oubli »

En 1982, la vic­toire écra­sante du PSOE aux élec­tions légis­la­tives ne modi­fie aucu­ne­ment la poli­tique de consen­sus fon­dée sur l’oubli. L’Espagne, à l’époque, est entiè­re­ment tour­née vers le futur, la moder­ni­sa­tion du pays et son inté­gra­tion à la CEE. Selon le socio­logue et poli­to­logue San­tos Juliá, la guerre n’a pas été oubliée ; elle a été volon­tai­re­ment « jetée dans l’oubli » parce que bien trop pré­sente dans les mémoires et bien trop dan­ge­reuse aus­si. Ceci est confir­mé par la posi­tion du gou­ver­ne­ment socia­liste à l’occasion du cin­quan­tième anni­ver­saire du début de la guerre civile. Le com­mu­ni­qué de presse du gou­ver­ne­ment ménage la chèvre et le chou : pri­mo, il sou­ligne que la guerre civile n’est pas un acte que l’on com­mé­more ; secun­do, il exprime son sou­hait d’honorer la mémoire des défen­seurs de la démo­cra­tie et de la liber­té, tout en res­pec­tant ceux qui, oppo­sés à l’Espagne démo­cra­tique, ont lut­té pour une autre socié­té au péril de leur vie. Le com­mu­ni­qué s’achève sur le « sou­hait que cet anni­ver­saire scelle défi­ni­ti­ve­ment la récon­ci­lia­tion entre les Espagnols ».

Mais il serait erro­né d’écrire que l’oubli a tou­ché toutes les sphères. En effet, d’une part, les his­to­riens se sont lan­cés dès le début de la démo­cra­tie dans un impor­tant tra­vail d’étude des archives acces­sibles. Leurs recherches sérieuses et poin­tues se sont néan­moins peu dif­fu­sées dans la socié­té civile et ne seront pas inté­grées aux manuels sco­laires. D’autre part, la socié­té civile tente de récu­pé­rer sa mémoire, en exca­vant de manière spo­ra­dique des fosses8, en recueillant des témoi­gnages et en fon­dant des asso­cia­tions, mais tout cela reste très mar­gi­nal. En effet, la majo­ri­té des Espa­gnols d’alors n’expriment aucune demande de jus­tice et de recon­nais­sance pour les souf­frances subies pen­dant la dic­ta­ture et la guerre civile. Si l’on peut com­prendre le sta­tu­quo de la tran­si­tion, tant la cohé­sion et la sta­bi­li­té du pays étaient impor­tantes à cet ins­tant-là, on ne peut que s’interroger sur l’absence de condam­na­tion du régime dic­ta­to­rial de Fran­co par le PSOE. À l’exception de la cam­pagne élec­to­rale de 1993 où, crai­gnant une défaite, le par­ti centre sa cam­pagne sur le pas­sé fran­quiste de ses diri­geants, le PSOE est res­té fidèle au pacte du silence jusqu’au milieu des années 1990.

De 1996 – 2004 : l’affrontement des mémoires

9

En 1996, l’arrivée au pou­voir du PP10 offre un contexte favo­rable à une résur­gence des thèses phi­lo­fran­quistes por­tées par des pseu­do-révi­sion­nistes. Géné­ra­le­ment qua­li­fiés de révi­sion­nistes, ces der­niers ne révisent pas l’histoire, mais se contentent de parer de nou­veaux atours la pro­pa­gande fran­quiste : la Répu­blique fut un régime anti­dé­mo­cra­tique impo­sé, domi­né par des gauches sec­taires et en proie à des luttes intes­tines ; la guerre civile fut le résul­tat de l’anarchie qui régnait dans le pays après l’élection du Front popu­laire ; la dic­ta­ture sau­va l’Espagne du com­mu­nisme et lui per­mit de jouir d’une paix durable, elle moder­ni­sa le pays et pré­pa­ra les bases de la tran­si­tion démo­cra­tique11.

Mais cette controf­fen­sive tente éga­le­ment de dis­cré­di­ter la vague de reven­di­ca­tions mémo­rielles qui déferle sur le pays depuis la fin des années 1990. Un cli­max est atteint lorsque, en 2000, Emi­lio Sil­via, socio­logue et jour­na­liste, pro­cède à la pre­mière exhu­ma­tion scien­ti­fique12, celle de son grand-père. Il fon­de­ra, avec deux amis, la très média­tique Asso­cia­tion pour la récu­pé­ra­tion de la mémoire his­to­rique (ARHM). À l’instar de nom­breux autres col­lec­tifs et asso­cia­tions, elle estime la socié­té espa­gnole assez mure et démo­cra­tique pour se pen­cher sur son pas­sé. Les reven­di­ca­tions vont de la réso­lu­tion défi­ni­tive de la ques­tion des fosses com­munes à l’élimination des sym­boles et noms fran­quistes de l’espace public, en pas­sant par l’annulation des condam­na­tions judi­ciaires mili­taire et civile de la guerre et de la dic­ta­ture. Il est inté­res­sant de sou­li­gner que ces demandes d’explications sont por­tées majo­ri­tai­re­ment par la géné­ra­tion des petits-enfants qui n’a connu ni la guerre ni la dictature.

Enfin, il est piquant de sou­li­gner qu’une année après cette pre­mière exhu­ma­tion, Jean-Paul II pro­cède à la béa­ti­fi­ca­tion de 233 mar­tyrs de la guerre civile. Ceux-ci rejoignent le rang des bien­heu­reux que l’Église espa­gnole avait déjà com­men­cé à for­mer dès les années 1980, met­tant fin au sta­tu­quo de l’oubli. L’Église pâtit par ailleurs d’une mémoire sélec­tive : nulle pré­sence par­mi les béa­ti­fiés des seize prêtres basques fusillés par les sol­dats fran­quistes en octobre 1936 en rai­son de leur adhé­sion à la cause répu­bli­caine et basque. Est éga­le­ment inter­pe­lant le fait que, à ce jour, l’Église n’a jamais expri­mé la moindre com­pas­sion pour les vain­cus ni pré­sen­té ses excuses pour le rôle qu’elle a joué pen­dant la guerre et la dictature.

On le voit, sous le second man­dat du gou­ver­ne­ment d’Aznar, de nom­breuses ini­tia­tives sont por­tées par la socié­té civile, mais aus­si par les régions pour pro­mou­voir une recon­nais­sance et une réha­bi­li­ta­tion de la mémoire des vain­cus. Jugeant le gou­ver­ne­ment peu pres­sé de répondre à ses demandes, l’ARHM intro­duit un recours en aout 2002 auprès de l’ONU13, afin de contraindre les auto­ri­tés espa­gnoles à prendre en charge, entre autres choses, l’exhumation des fosses. La pres­sion est telle à l’époque que le Congrès des dépu­tés espa­gnols vote à l’unanimité une décla­ra­tion condam­nant offi­ciel­le­ment le sou­lè­ve­ment mili­taire du 18 juillet 1936 et recon­nais­sant mora­le­ment la souf­france des vic­times de la dic­ta­ture : « Per­sonne n’est légi­time à recou­rir à la vio­lence, comme ce fut le cas par le pas­sé, dans le but d’imposer ses convic­tions poli­tiques et d’établir des régimes tota­li­taires contraires à la liber­té et à la digni­té de tous les citoyens. Ceci mérite la condam­na­tion et la répro­ba­tion de notre socié­té démo­cra­tique. » S’il est incon­tes­table que cette décla­ra­tion, faite le jour de la date anni­ver­saire de la mort du cau­dillo, a une por­tée his­to­rique, elle passe néan­moins sous silence l’épineuse ques­tion du finan­ce­ment des ouver­tures de fosses.

2004 – 2011 : une loi pour la mémoire historique

En 2004, le PSOE revient au pou­voir avec, à sa tête, José Luis Zapa­te­ro, petit-fils de répu­bli­cain. Le gou­ver­ne­ment lance une com­mis­sion inter­mi­nis­té­rielle pour l’étude de la situa­tion des vic­times de la guerre civile et du fran­quisme. Cette com­mis­sion doit faire le point sur les demandes por­tées par les diverses asso­cia­tions en vue d’élaborer une pro­po­si­tion de loi.

L’avant-projet de loi est approu­vé en Conseil des ministres le 28 juillet 2006, année décla­rée « de la mémoire ». La loi dite de « mémoire his­to­rique14 », est adop­tée le 31 octobre 2007 ; elle impose, entre autres choses, l’indemnisation des vic­times de la guerre civile et du fran­quisme, le retrait des lieux publics des sym­boles en lien avec la dic­ta­ture et la dépo­li­ti­sa­tion du Valle de los Caí­dos15. Elle pré­voit aus­si que les admi­nis­tra­tions publiques aident les familles en demande à iden­ti­fier et à exhu­mer le corps de leurs parents dis­pa­rus et donnent accès aux sources et aux archives. Cette loi divise à nou­veau la socié­té entre ceux qui la trouvent trop timo­rée et d’autres qui l’estiment sim­ple­ment inac­cep­table. Timo­rée car elle ne condamne pas le régime fran­quiste, ne pré­voit aucune mesure coer­ci­tive en cas de non-res­pect et n’envisage aucu­ne­ment la révi­sion des pro­cès de la guerre et du fran­quisme, bien qu’elle les consi­dère comme illé­gi­times. Elle est inac­cep­table pour d’autres car elle ne pour­sui­vrait qu’un seul objec­tif, celui d’ouvrir des bles­sures oubliées.

Entre 2006 et 2008, le juge Bal­ta­zar Garzón tente de com­bler les lacunes de la loi en ouvrant la pre­mière ins­truc­tion judi­ciaire contre le fran­quisme. Il requa­li­fie l’extermination et les nom­breuses dis­pa­ri­tions d’opposants de crimes contre l’humanité afin de béné­fi­cier de l’imprescriptibilité des faits. Il est cepen­dant très rapi­de­ment des­sai­si du dos­sier, lequel finit aux oubliettes. En 2010, après un dépôt de plainte de deux asso­cia­tions d’extrême droite, Garzón est mis en exa­men pour abus de pou­voir. On l’accuse en effet d’avoir igno­ré les lois d’amnistie. À l’heure actuelle, c’est l’Argentine qui, en ver­tu de sa loi de com­pé­tence uni­ver­selle, a repris le flam­beau de la lutte juridique.

De 2011 à nos jours

Ayant ron­gé son frein pen­dant huit ans, le PP ne pou­vait faire autre­ment, une fois reve­nu au pou­voir, que de ten­ter de déman­te­ler ou de neu­tra­li­ser les mesures engran­gées par le gou­ver­ne­ment anté­rieur. Pre­nant pour pré­texte la crise éco­no­mique, le gou­ver­ne­ment PP a jugé non prio­ri­taire l’application de la loi de mémoire his­to­rique. Il faut à cet égard recon­naitre à Maria­no Rajoy le mérite d’avoir au moins res­pec­té une de ses pro­messes élec­to­rales : la sup­pres­sion des aides à l’ouverture des fosses. Mais la neu­tra­li­sa­tion de la loi ne s’arrête pas là. En effet, jugeant le retrait des insignes fran­quistes contraire à la sau­ve­garde du patri­moine artis­tique, plu­sieurs bourg­mestres de grandes villes telles que Madrid, Valence, Séville et Sara­gosse n’ont pas appli­qué la loi en dépit des plaintes dépo­sées. Les choses prennent une tour­nure beau­coup plus inquié­tante encore quand les rues, débap­ti­sées, reprennent leurs noms fran­quistes.

Au début de l’année 2014, un rap­por­teur spé­cial du Conseil des droits de l’homme des Nations unies dresse un constat bien sombre, sou­li­gnant le vide ins­ti­tu­tion­nel en matière de jus­tice et de véri­té et poin­tant dix carences en matière de mémoire his­to­rique. Il dénonce, entre autres, la pri­va­ti­sa­tion des exhu­ma­tions et les inter­pré­ta­tions res­tric­tives de la loi d’amnistie qui « non seule­ment nient un accès à la jus­tice, mais empêchent aus­si tout type d’enquêtes ». Les recom­man­da­tions sont res­tées lettres mortes… et, à nou­veau, c’est la socié­té civile qui pal­lie les man­que­ments de l’État recou­rant au crow­fun­ding ou fai­sant appel aux dons. Conster­né et ému par la situa­tion espa­gnole, un syn­di­cat nor­vé­gien a ain­si ver­sé 6000 euros à l’ARMH en juillet 2014. Une goutte dans la mer en regard des mil­liers de fosses recen­sées (plus de deux-mille) et du cout éle­vé d’une exhu­ma­tion. Les élec­tions muni­ci­pales de mai der­nier devraient résoudre, à l’avenir, une par­tie du pro­blème en cer­tains endroits du pays. Par exemple, à Madrid, la nou­velle bourg­mestre, Manue­la Car­me­na, a annon­cé au mois de juillet pas­sé que toutes les rues madri­lènes à l’onomastique pro­blé­ma­tique seraient renom­mées. Elle a ajou­té que les pro­po­si­tions citoyennes sont les bienvenues.

Ce qui est cer­tain, c’est que le che­min est encore long. Aujourd’hui, un tou­riste peut ren­trer de Madrid avec de belles pho­tos de l’arc de triomphe célé­brant la vic­toire fran­quiste ou de Séville avec des cli­chés de la stèle funé­raire de Quei­po de LLa­no, un des géné­raux put­schistes, pour ne prendre que ces deux exemples. La figure du cau­dillo est en outre régu­liè­re­ment exal­tée lors de ras­sem­ble­ments fas­cistes ou de messes de com­mé­mo­ra­tion du sou­lè­ve­ment de 1936 ou de la dis­pa­ri­tion du Géné­ra­lis­sime. Il existe aus­si une fon­da­tion Fran­cis­co Fran­co qui prend soin de la figure du dic­ta­teur et conserve jalou­se­ment de nom­breuses archives acces­sibles uni­que­ment à qui montre patte blanche. Aujourd’hui, des familles luttent déses­pé­ré­ment pour voir réha­bi­li­té un de leur membre condam­né à la suite d’un pro­cès inique, d’autres sont tou­jours à la recherche de leurs aïeux enter­rés le long des che­mins ou dans des oli­ve­raies. En Espagne, les tor­tion­naires fran­quistes encore en vie conti­nuent de cou­ler des jours heu­reux sans être inquiétés.

On le voit, un abime vieux de quatre-vingts ans conti­nue de sépa­rer deux Espagne et les plaies sont tou­jours à vifs. D’un côté, les conser­va­teurs de droite dénigrent les ini­tia­tives de récu­pé­ra­tion de la mémoire his­to­rique, argüant qu’elles ne sont qu’un pré­texte inté­res­sé pour remuer un pas­sé dou­lou­reux et semer la dis­corde entre les Espa­gnols. Ils n’hésitent pas à manier l’insulte à l’instar du porte-parole du PP, Rafael Her­nan­do, insi­nuant que l’engouement à retrou­ver ses aïeux n’existait pas jusqu’à ce que l’État mette de l’argent sur la table. De l’autre côté, des familles et des intel­lec­tuels conti­nuent de lut­ter pour la réha­bi­li­ta­tion de la mémoire des vain­cus du franquisme.

Les ana­thèmes pleuvent et les rac­cour­cis sont ten­tants : les uns sont accu­sés d’être de dan­ge­reux bol­ché­viques ou boli­va­riens, tan­dis que les autres sont taxés d’héritiers des fas­cistes. S’il n’y a aucun doute sur l’identité du camp qui a enta­mé les hos­ti­li­tés ni sur la manière dont il a mené la guerre et la répres­sion, il ne faut pas pour autant occul­ter le fait que les défen­seurs de la Répu­blique ont éga­le­ment tué des inno­cents. Mais leur nombre, s’il n’est pas négli­geable, est net­te­ment infé­rieur au regard des mas­sacres fran­quistes. Recon­naitre les torts res­pec­tifs tout en les hié­rar­chi­sant per­met à la fois d’invalider l’argument de droite du « tous cou­pables » qui ren­voie les pro­ta­go­nistes dos à dos et d’éviter de poser les pieds sur un ter­rain glis­sant hos­tile à l’établissement de la véri­té historique.

Dès lors, un com­bat légi­time doit être mené pour faire de l’Espagne une démo­cra­tie paci­fiée et robuste. Un com­bat qui implique de recon­naitre les erreurs et les hor­reurs du pas­sé, mais aus­si de dénon­cer pour ce qu’ils sont ceux qui s’y refusent : des per­sonnes qui n’acceptent pas plei­ne­ment les impli­ca­tions des idéaux démo­cra­tiques et qui, d’une manière ou d’une autre, conti­nuent de cau­tion­ner un régime cri­mi­nel. Il ne peut être de démo­cra­tie robuste qui n’ose nom­mer l’inacceptable au-delà des cli­vages gauche-droite.

Les églises sont cou­vertes de plaques repre­nant les noms des mar­tyrs de la Patrie. Pen­dant qua­rante ans de dic­ta­ture, et jusqu’à aujourd’hui, ces morts ont pu être hono­rés. Il est grand temps pour l’État de s’attacher à don­ner une iden­ti­té aux mil­liers de corps entas­sés dans des fosses ano­nymes, de prendre en charge les exhu­ma­tions et de consti­tuer une banque de don­nées ADN cen­tra­li­sée, dans un esprit non pas de revanche, mais de jus­tice et de digni­té. Seuls une dépo­la­ri­sa­tion et un refus de l’instrumentalisation de l’histoire per­met­tront de cica­tri­ser les blessures.

  1. Le lexique qui appa­rait en ita­lique est celui uti­li­sé par le fran­quisme pour décrire son action.
  2. Julian Casa­no­va, España par­ti­da en dos, Edi­to­rial Crí­ti­ca, Bar­ce­lo­na, 2014.
  3. Anto­nio Puig Antich a été condam­né au gar­rot. Mise à mort par­ti­cu­liè­re­ment cruelle qui consiste à poser autour du cou un col­lier métal­lique action­né par une vis qui serre la gorge jusqu’à ce que le larynx soit écra­sé. Le bour­reau avait la liber­té de faire durer le sup­plice ou d’envoyer rapi­de­ment ad patres le condamné.
  4. À ce pro­pos, voyez le texte d’Ángel Viñas dans ce même numéro.
  5. Le poli­to­logue Juan Linz consi­dère qu’elle débute en sep­tembre 1976, lorsque les diri­geants en place acceptent d’organiser des élec­tions libres. Elle se clôt quand le PSOE rem­porte les élec­tions géné­rales anti­ci­pées, en octobre 1982.
  6. Le plus mémo­rable demeure l’assassinat de plu­sieurs avo­cats dans leur cabi­net rue Ato­cha, à Madrid. Quelques étu­diants, dont un fut froi­de­ment abat­tu par un fas­ciste, per­dirent éga­le­ment la vie lors de mani­fes­ta­tions dans ces années de tran­si­tion. Les inci­dents de Vic­to­ria en 1976 ou encore l’assassinat de Nor­mi Mentxa­ka sont encore des exemples qui illus­trent l’atmosphère qui régnait alors dans le pays.
  7. Pour les trois pre­mières : Rozen­berg Danielle, « Le « pacte d’oubli » de la tran­si­tion démo­cra­tique en Espagne. Retours sur un choix poli­tique contro­ver­sé », Poli­tix 2/2006 (n° 74), p. 173 – 188.
  8. On sait que dès 1977 et 1978 des fosses sont exhu­mées de manière semi-clan­des­tine, mais on n’en connait pas le nombre.
  9. Pour les para­graphes « affron­te­ments des mémoires » : Enrique Mora­diel­los, Revi­sión histó­ri­ca crí­ti­ca y pseu­do-revi­sio­nisme polí­ti­co pre­sen­tis­ta : el caso de la guer­ra civil españo­la, 2009.
  10. Pre­mière fois que la droite accède au pou­voir depuis la fin de la dictature.
  11. À ce pro­pos, voyez le texte d’Ángel Viñas dans ce même numéro.
  12. L’exhumation eut lieu dans une loca­li­té située en Cas­tille-León, elle mit au jour le cadavre de treize fusillés républicains.
  13. L’Espagne a signé en 1992 la Décla­ra­tion sur la pro­tec­tion de toutes les per­sonnes contre les dis­pa­ri­tions forcées.
  14. De son vrai nom : Loi pour que soient recon­nus et éten­dus les droits et que soient éta­blis des moyens en faveur de ceux qui ont souf­fert de per­sé­cu­tions ou de vio­lences durant la guerre civile et la dictature.
  15. Valle de los Caí­dos : gigan­tesque mau­so­lée où reposent les morts pour la patrie, mais aus­si José Anto­nio Pri­mo de Rive­ra, fon­da­teur de la Pha­lange, et le cau­dillo lui-même. Il se situe près de l’Escorial, à un jet de pierre de Madrid. C’est un haut lieu de ras­sem­ble­ments philofranquistes.

Cristal Huerdo Moreno


Auteur

Cristal Huerdo Moreno est maitre de langue principal à l’Université Saint-Louis—Bruxelles, maitre de langue à l’UMONS et traductrice. Elle travaille sur l’écriture féminine engagée (Espagne 1920-1975), sur la fictionnalisation de la guerre civile dans la littérature du XXIe siècle et sur l’hétérolinguisme. Elle encadre la rubrique Italique de La Revue nouvelle.