Gris, froids, hauts
Les murs de l’enceinte sont le signal de mon arrivée à destination, je me trouve face à la prison. En fait, je ne la vois pas encore réellement, cachée derrière son épais mur en béton, je la devine, je l’imagine… Je me gare puis me dirige vers l’entrée. Deux portes se présentent à moi : l’entrée des visiteurs […]
Les murs de l’enceinte sont le signal de mon arrivée à destination, je me trouve face à la prison. En fait, je ne la vois pas encore réellement, cachée derrière son épais mur en béton, je la devine, je l’imagine… Je me gare puis me dirige vers l’entrée.
Deux portes se présentent à moi : l’entrée des visiteurs et celle du personnel. J’emprunte la deuxième. Je prends alors conscience que je m’apprête à pénétrer dans un lieu caché, dont on ne parle pas, qu’on préfère effacer de la conscience collective. Sa localisation, à l’écart de la ville, en est le témoin, not in my backyard comme le dit l’expression.
J’appuie sur la sonnette pour entrer dans le bâtiment.
Clic. Le tintement m’indique que la porte est déverrouillée, je franchis, pour la première fois, le seuil d’une prison. Les mains moites, je me présente aux agents pénitentiaires et leur tends ma carte d’identité. Ils me demandent de laisser tous mes effets personnels dans un casier et de ne prendre que ce qui est nécessaire pour l’atelier. Clés, portefeuille, téléphone, tout est confisqué à l’entrée.
Vient le passage par le portique de sécurité. Je me débarrasse de ce qu’il me reste, un stylo et un cahier. Tout est contrôlé. Munie de mon badge, je peux enfin emprunter le couloir en direction de l’atelier que je m’apprête à animer.
Clic. Une première porte métallique s’ouvre, me donnant accès à un sas fermé. En face de moi, une deuxième porte.
Clic. Elle s’ouvre à son tour, et je débouche sur un long couloir extérieur, entièrement bétonné. J’aperçois sur ma gauche une cour et un grand bâtiment de briques rouges, qui se révèlera être le quartier des femmes. À ma droite, une pancarte indique la salle de visites. Je poursuis mon chemin. Une nouvelle porte se dresse devant moi. J’appuie sur le bouton.
Clic. Cette troisième porte s’ouvre sur un autre couloir. Silence, dans ce dédale que j’arpente, tout est calme, si ce n’est le tintement métallique qui accompagne chaque déverrouillage. Le bruit des portes qui s’ouvrent et se referment résonne dans l’espace vide : unique témoin d’une présence dans le bâtiment. Je continue d’avancer tandis que défilent sur ma droite les fenêtres barrées de grilles.
Clic. Clic. Je franchis encore deux portes avant d’atteindre la rotonde.
Me voilà au cœur de la prison, centre névralgique de cette institution. Plusieurs agents pénitentiaires y sont rassemblés, scrutant sur leurs écrans le moindre déplacement. J’observe et suis observée. Autour de moi rayonnent les ailes du bâtiment, j’y devine les cellules, cachées derrière des portes en métal. Hormis trois murs colorés, tout est gris. Un agent m’interpelle et me fait signe de le suivre. Ensemble, nous montons l’escalier. Arrivée au premier étage, j’entre dans une pièce de taille moyenne à l’allure de classe… à ceci près que les fenêtres sont barrées de grilles. Personne.
L’agent pénitentiaire me donne un talkiewalkie, un téléphone à touches, m’indique les numéros d’urgence, les systèmes de sécurité mis en place, m’indique le bouton d’alerte caché sous la table… Ces indications sont plus anxiogènes que rassurantes. L’agent s’en va chercher les détenus inscrits et je sens une lourde angoisse monter. Ces mesures de sécurité répondent certainement à un grand danger. Vais-je me retrouver face à des monstres ? Cinq personnes entrent, elles me sourient et me serrent la main avant de s’assoir. Les premiers échanges sont timides. Je suis stressée… et ils le voient. Mais peu à peu, la glace se brise. Au fil des minutes, l’anxiété laisse lentement place à la spontanéité. Il n’aura suffi que de quelques blagues pour me faire oublier les murs de la prison, enfin… jusqu’à l’interruption inattendue d’un agent pénitentiaire après une heure d’atelier.
D’un coup, le silence s’installe dans la pièce. Je ressens une certaine retenue de la part de mes interlocuteurs, les mots restent en suspens. Les regards se croisent et se détournent aussitôt. Seule la voix de l’agent perce ce silence, claire, ferme. Que va-t-il se passer ? Le surveillant ne fait que s’assurer du bon déroulement de l’atelier. Soulagement.
Lorsqu’il quitte la pièce, l’atmosphère se détend à nouveau, l’atelier peut reprendre. Les deux heures qui suivent sont marquées par des échanges sincères. Je suis surprise de voir autant d’humanité. Voilà ce dont il est question : d’humains. Non pas de monstres comme certains pourraient le fantasmer, mais de personnes avec un cœur, des émotions, une histoire.
Durant trois heures, j’ai été coupée de tout repère, confinée dans cette pièce avec ces inconnus. Et puis, tout s’arrête. Brutalement. Les aiguilles de l’horloge pointent 18 heures, c’est fini. Le bruit sec des chaises que l’on range me ramène à la réalité. Je réalise alors que, le temps de ces échanges, nous n’étions que des humains. Mais la vie reprend son cours, implacable : chacun doit retrouver sa « place », moi dehors, eux dedans. Moi, intervenante. Eux, détenus. Et cette frontière s’impose à nous, tranchante.
Sur le téléphone que l’agent m’avait confié, je compose le numéro de la rotonde, pour qu’on me laisse sortir. Quelques instants plus tard, clic, la porte s’ouvre. Derrière, un agent pénitentiaire vient chercher les cinq détenus. Ils me sourient et me serrent la main avant de repartir vers leurs cellules, sous le regard attentif de l’agent. Je quitte à mon tour la salle, repasse par la rotonde pour rendre le matériel de sécurité. Je parcours les mêmes couloirs que ceux empruntés à l’aller et traverse les mêmes portes qui me mènent à la sortie. Ce trajet me semble pourtant bien différent. Les portes et les barreaux des cellules me frappent avec violence. Ils semblent effacer l’humanité de ceux que je viens de quitter.
Arrivée à l’entrée de la prison, je peux récupérer mes affaires.
Clic. Je franchis une dernière porte et me retrouve dehors. J’ai la tête comme un seau après trois heures dans une salle hermétiquement fermée, mal isolée thermiquement, mal insonorisée… le quotidien pour les personnes détenues. Je suis bouleversée par l’intensité de ce que je viens de vivre, et pourtant, une seule certitude m’habite : je veux y retourner.
Je dis souvent que j’ai trouvé plus d’humanité en prison que hors les murs. J’ai refait le monde avec Robin, critiqué les derniers films et séries avec Alain, partagé ma passion pour la nature avec Damien.
Cela fait aujourd’hui un an et demi que j’interviens tous les mois en prison. Un an et demi que j’ai des migraines systématiques lors de mes ateliers. Un an et demi que je parcours ces mêmes couloirs, que je traverse ces six portes pour atteindre la salle de l’atelier. Un an et demi que j’essaie en vain de comprendre les rouages de cette institution.
Art. 6. § 1er. Le détenu n’est soumis à aucune limitation de ses droits politiques, civils, sociaux, économiques ou culturels autre que les limitations qui découlent de sa condamnation pénale ou de la mesure privative de liberté, celles qui sont indissociables de la privation de liberté et celles qui sont déterminées par ou en vertu de la loi.
§ 2. Durant l’exécution de la peine ou mesure privative de liberté, il convient d’empêcher les effets préjudiciables évitables de la détention.
(Loi de principes du 12 janvier 2005 concernant l’administration pénitentiaire ainsi que le statut juridique des détenus)
