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Grandeur et décadence 

Numéro 5 Juin 2026 par Aline Andrianne

juin 2026

On n’a pas les tours de New York On n’a pas de lumière du jour, six mois dans l’année On n’a pas Beaubourg ni la Seine On n’est pas la ville de l’amour, mais bon vous voyez   Et sûrement que dès ce soir le ciel couvrira une tempête Mais après l’orage avec des bières, les gens feront […]

Billet d'humeur

On n’a pas les tours de New York

On n’a pas de lumière du jour, six mois dans l’année

On n’a pas Beaubourg ni la Seine

On n’est pas la ville de l’amour, mais bon vous voyez

 

Et sûrement que dès ce soir le ciel couvrira une tempête

Mais après l’orage avec des bières, les gens feront la fête

 

Bruxelles je t’aime, Bruxelles je t’aime

Tu m’avais manqué 

 

Vous aurez sans doute reconnu la plume inimitable d’Angèle qui, en 2021, célébrait Bruxelles sur un air qu’on aimerait ne pas garder en tête. Cette chanson — que l’on entend encore à l’envi sur les antennes des radios et dans les stations de la STIB — nous poursuit en effet, comme une idée fixe qu’on essaie de nous implanter de force : il faut aimer Bruxelles. Bruxelles et son palais de justice que beaucoup n’ont jamais vu sans son manteau d’échafaudages. Bruxelles et son éventrement pour l’implantation d’une nouvelle ligne de métro unanimement jugée inappropriée. Bruxelles et ses réfugié·es indignement accueilli·es par l’incurie d’un gouvernement hors-la-loi. Bruxelles et son façadisme obscène, toujours d’actualité.

 

Place de Brouckère on voyait des vitrines

Avec des hommes des femmes en crinoline

Place de Brouckère on voyait l’omnibus

Avec des femmes des messieurs en gibus

 

C’était au temps où Bruxelles rêvait

C’était au temps du cinéma muet

C’était au temps où Bruxelles chantait

C’était au temps où Bruxelles bruxellait

 

Il est loin le temps où le grand Jacques pouvait chanter avec fierté la beauté de la place De Brouckère. Elle est loin l’époque où l’on pouvait chanter la grandeur des tombé·es de la ville. Dans « Grandeur et Décadence », nous sommes aujourd’hui bien tombés dans la seconde. Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer la situation : une absence si longue de gouvernement que de nombreux projets et décisions nécessaires ont été mis à mal, retardés voire oubliés, le morcèlement de la ville en 19 communes ne coordonnant pas les travaux de réfection des voiries ; les chantiers interminables de la STIB, paralysant et éteignant des quartiers entiers de résident·es et de commerçant·es ; des politiques sécuritaires déplaçant la misère d’une commune à l’autre, sans chercher à résoudre réellement les problèmes…

 

Heureusement pour les Bruxellois·es et toustes les navetteur·euses venant passer du temps dans cette belle ville, « Bruxelles est souvent citée comme l’une des capitales les plus vertes d’Europe, avec plus de 50 % d’espaces verts (parcs, forêt de Soignes) », dixit l’IA de Google. Ouf, nous sommes sauvé·es, il reste de la verdure à Bruxelles, pour entretenir le bienêtre de ses occupant·es. Dommage que, dès la phrase suivante, l’IA nuance : « Cependant, en matière de nature urbaine accessible par habitant, d’autres villes comme Genk se distinguent mieux ». En effet, comme le rappelle bien l’IA, Bruxelles « abrite la forêt de Soignes qui représente à elle seule 10 % du territoire ». Or, la forêt de Soignes n’est pas accessible à toustes les Bruxellois et Bruxelloises facilement, elle borde surtout les communes riches du sud de la ville (Uccle, Auderghem, Watermael-Boisfort…), déjà bien pourvues en espaces verts. Au contraire, certaines communes de la ville sont même plutôt citées pour l’aspect inverse : l’extrême rareté de leurs espaces verts, comme Saint-Josse-Ten-Noode – tiens donc, également recensée comme étant l’une des communes les plus pauvres de la ville et de Belgique. Seuls les riches auraient donc l’espace et l’argent pour entretenir la nature en ville ? Ou juge-t-on ces éléments essentiels seulement pour leur confort de vie à elles et eux ?

 

C’est légitimement une question à se poser quand on observe les politiques « d’amélioration » urbaine menées ces dernières années. Beaucoup de communes se sont, en effet, attelées à refaire leurs places, on peut notamment citer : la place Reine Astrid à Jette, la place Jourdan à Etterbeek, la place Saint-Lambert à Woluwe-Saint-Lambert, la place de la Bourse à Bruxelles, la place Flagey à Ixelles, la place Saint-Denis à Forest… Tous ces exemples frappent par leur homogénéité architecturale : du béton à perte de vue, sans un arbre, sans fleur, sans prairie. Des places lisses et fonctionnelles, prêtes à accueillir les étals de la société de consommation. Des endroits qu’on traverse et où on ne s’arrête plus faute de bancs, de végétation, de plaines de jeux, de sculptures ou autres fontaines. Des non-lieux pour des non-habitant·es qui ne se rencontrent plus et ne discutent plus faute d’ombre en plein été caniculaire ou d’endroits où s’abriter du vent et de la pluie les ô combien rares jours de grisaille. Aucune plante, cela coute moins cher en entretien – et s’il y en avait auparavant, pas de chance, les travaux les auront définitivement rayées du paysage — ; pas de poubelle, nouvelle politique de « propreté » censée inciter les passant·es à emporter avec elleux leur déchet – belle utopie – ; sans couleur pour rester en harmonie avec le ciel.

 

Toujours autant d’pluie chez moi

Mais il fait quand même beau, il fait beau

Il fait beau, il fait beau

Chez moi, il fait beau, il fait beau

Il fait beau, il fait beau

 

Comme le déclame Stromae, malgré la pluie légendaire, il fait aussi effectivement de plus en plus « beau » chez nous. Par exemple, nous avons eu un début d’année plutôt sec. Pour nous le garantir, il suffit de voir les drapeaux rouges – alertes incendies – déjà hissés sur le plateau des Hautes Fagnes, bien avant le début de l’été. Un tel printemps, conjugué à l’arrivée probable d’un nouvel El Niño, laisse présager un été chaud, très chaud. Une situation bien anticipée par l’urbanisme bruxellois qui protège avec ferveur ses zones bétonnées et goudronnées, jusqu’à les étendre : les habitant·es peuvent être rassuré·es, aucun risque d’incendie de végétation à Bruxelles ! Pour y veiller, les arbres d’un peu d’ampleur sont systématiquement abattus par les autorités compétentes. Cela entraine certes une augmentation des surfaces absorbant et restituant la chaleur du soleil en été, augmentant l’effet de chaleur urbaine, mais ce n’est rien en comparaison des vies potentiellement sauvées. L’enfer – toujours très justement représenté par des flammes – est pavé de bonnes intentions, dit le dicton, et il n’a peut-être jamais visé aussi juste. J’en viendrais presque à souhaiter un peu moins d’attention de nos dirigeant·es.

 

Pour les sceptiques argüant d’une pluie très généreuse en ce début de mois de mai, « 25 litres par mètre carré »1 ma p’tite dame, on peut alors opposer l’impréparation, voire la négligence des politiques de gestion de l’eau à Bruxelles. Ainsi, combien de voiries sont rénovées de manière tellement étanche que l’eau s’y accumule, y stagne, et s’y infiltre au grand plaisir des usager·es : les cyclistes et les piéton·nes ayant droit à des douches gratuites lors du passage de véhicules indélicats – et ils sont nombreux – ; les véhicules, lorsque ces mêmes infiltrations d’eau ont fini par creuser des trous béants sous les chaussées, rendant la circulation impossible pour cause d’effondrement. Combien de « jardins de pluie » sont créés sans chemin d’accès pour que l’eau y pénètre, les rendant parfaitement inutiles. Combien de fois les promoteurs immobiliers ont eu raison de l’intérêt collectif, de la sauvegarde des niches écologiques avec, en plus, la complaisance des autorités en la matière. Ainsi, il n’est pas étonnant de voir le nouveau gouvernement bruxellois, mené par le Ucclois Boris Dilliès, aller jusqu’à ignorer un moratoire interdisant la construction sur des friches écologiques (dont l’exemple le plus connu est la friche Josaphat à Schaerbeek). Le cas échéant, nos dirigeant·es sont très fort·es : iels arrivent à stratégiquement éviter de prendre les bonnes décisions pour tous les types de temps, et c’est dire comme en Belgique, les quatre saisons peuvent défiler en une seule journée. Mais je suis mauvaise langue, c’est surement parce qu’ils ont en tête une autre chanson :

 

C’est vrai qu’il fait un temps superbe

Pour un dimanche de février

Y’a ceux qui bronzent déjà sur l’herbe

Et ceux qui s’inquiètent des degrés

Les éléments sont en colère

Et les décideurs font la loi

Quand un expert montre la terre

L’industriel regarde le doigt

Et quand il rentre à la maison

Il dit « franchement, y’a plus de saisons »

 

Merci Gauvain Sers pour ta lucidité : qu’elle éclaire le gouvernement Dilliès, visiblement perdu dans les décisions d’avenir à prendre. De fait, on aurait pu espérer qu’un ministre-président en Région bruxelloise issu d’une des communes les plus vertes, aérées et boisées de la capitale défende l’accès de tous et toutes à des parcs de qualité, accueillants et riches d’un point de vue de la biodiversité. On aurait pu penser, par exemple, qu’il interdirait la construction d’un méga stade de foot dans un parc – argument pourtant utilisé pour justifier le déplacement du stade actuel, déjà lui-même établi dans un parc –, seul « jardin » de tout un quartier de logements sociaux, dressé sur l’une de ses bordures. On aurait pu souhaiter une meilleure gestion et protection de la biodiversité dans une capitale qui se vante d’être « verte ». Malheureusement, l’avenir s’annonce bien plus sombre vu les décisions actuellement prises qui portent atteinte à la biodiversité – et les études scientifiques établissant avec certitude un réchauffement plus rapide de l’Europe que des autres continents.

 

En fin de compte, Monsieur Bouchez nous avait promis un gouvernement d’ingénieurs qui veilleraient au grain, et nous semblons l’avoir eu, à notre grand dam. Pitié, s’il vous plait, donnez-nous à présent un gouvernement de sociologues, d’humanistes, de naturalistes pour revenir aux enjeux essentiels de la gestion d’une ville : la rendre habitable !

[1] | Chiffre avancé en prévision de la zone pluvieuse qui a traversé la Belgique le 5 mai 2026.

 

  1. Chiffre avancé en prévision de la zone pluvieuse qui a traversé la Belgique le 5 mai 2026.

Aline Andrianne


Auteur

Aline Andrianne est romaniste, professeure de français et français langue étrangère à l’École européenne (EEB2). Membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle. Elle encadre la rubrique Billet d’humeur.
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