Glyphosate : l’impossible débat ?
L’interdiction éventuelle du glyphosate fait l’objet de débats intenses et particulièrement clivés. Son autorisation de mise sur le marché est continuellement renouvelée depuis 1974 par des agences sanitaires assurant qu’il présente un risque faible, alors même qu’une part importante de la population le croit dangereux pour la santé. Comment expliquer ce décalage entre expertise et population ? Est-ce uniquement dû, comme on l’entend parfois, à l’intense lobbying de Monsanto, son fabricant historique ? Et si la question était, simplement, mal posée ?
Face aux crises environnementales, tous les partis, ou presque, s’affirment désormais partisans d’une politique ambitieuse en la matière. Celle-ci se situe, le plus souvent, autour de marqueurs symboliques qui incarneraient cette ambition : l’interdiction des pesticides, la sortie du nucléaire, l’économie « verte », la taxation écologique, etc., selon les sensibilités idéologiques. Parmi ces marqueurs, l’interdiction du glyphosate occupe une place de plus en plus importante, au point de mobiliser de très nombreux citoyens et leurs élus, au niveau national comme européen.
Pourquoi, dans ce contexte qui lui semble très défavorable, le glyphosate est-il toujours utilisé ? Est-ce uniquement, comme on l’entend souvent, en raison de la puissance des lobbys qui parviendraient à imposer la substance contre les évaluations sanitaires, la volonté des peuples et le bon sens ? Non, il y a une raison bien plus structurelle, liée à la manière même d’envisager le débat, qui le stérilise. C’est la thèse qui sera développée dans cet article : la focalisation quasi exclusive du débat public sur la dimension sanitaire n’est sans doute pas l’abord le plus pertinent à emprunter pour aboutir à un consensus sociétal, pourtant nécessaire à un apaisement de la polémique. Elle alimente de surcroit une défiance envers la science et l’expertise alors que chaque « camp » prétend paradoxalement avoir la science avec lui.
La difficulté à débattre du glyphosate d’une manière qui soit à la fois rigoureuse et constructive, et donc d’apporter une solution à ce qui est construit comme un problème public de premier plan, est une très bonne illustration de la difficulté qu’ont nos sociétés à articuler expertise scientifique, représentations populaires et action politique sur un sujet environnemental complexe, et de la difficulté à savoir où positionner l’argument scientifique, le fonctionnement social. Au risque d’en dévoyer parfois les discours et les résultats, et d’avoir des répercussions pas toujours maitrisées.
Un produit à succès
Le glyphosate est le principe actif d’un herbicide de synthèse commercialisé par Monsanto sous la marque Roundup à partir de 1974 et, depuis l’an 2000, quand le brevet est tombé dans le domaine public, par de nombreuses autres entreprises. Cette molécule bloque la production par la plante d’un acide aminé qui lui est essentiel, entrainant sa mort. Toutefois, n’adhérant pas naturellement aux plantes et ne pénétrant pas facilement les feuilles, le glyphosate est nécessairement utilisé dilué dans l’eau et en combinaison avec un tensioactif lui permettant d’être efficace (c’est ce qu’on appelle un coformulant : des substances s’ajoutant au principe actif pour rendre possible son action). Ce sont la dilution et ces coformulants qui distinguent les différentes marques. Les effets du glyphosate, de ses coformulants pris isolément, ou du mélange global ne sont pas nécessairement les mêmes.
Non sélectifs, efficaces, faciles d’emploi et peu couteux, rapidement dégradés dans l’environnement1 et poussés par un marketing important, les herbicides à base de glyphosate sont aujourd’hui les plus employés au monde. Ils sont principalement utilisés en agriculture pour désherber les champs avant culture sans retourner la terre2 et lutter contre les repousses ayant de nombreux impacts sur les rendements agricoles, mais aussi par les entreprises et municipalités pour désherber l’espace urbain et industriel (par exemple les lignes de chemin de fer). Enfin, jusqu’à l’interdiction récente d’utilisation par les particuliers, les jardiniers amateurs répandaient à eux seuls 15 à 20% du tonnage annuel.
Le glyphosate est-il dangereux pour la santé ?
Le débat « grand public » autour du glyphosate se concentre, en très grande partie, sur ses effets possibles sur la santé humaine. Aussi, nous allons tenter de les résumer avant d’envisager les autres griefs qui lui sont adressés. On peut les présenter au départ de trois questions : ses effets cancérogènes, son caractère de perturbateur endocrinien et les effets de sa combinaison avec d’autres substances présentes dans la formule ou dans l’environnement.
La question des effets cancérogènes de la substance alimente un débat public assez vif. Il faut dire que les institutions d’expertise scientifique semblent s’opposer. D’une part, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, dépendant de l’OMS) le classe comme « cancérogène probable ». On a en effet montré, sur la base de travaux menés en laboratoire et faisant appel à de l’expérimentation animale, que le glyphosate pouvait perturber le processus de division cellulaire (notamment chez l’oursin, la moule ou le rat) et, de ce fait, favoriser des malformations ou le développement de certains cancers rares (appelés lymphomes non hodgkiniens). D’autre part, s’appuyant sur des études à grande échelle sur des cohortes de gros utilisateurs de la substance (par exemple des agriculteurs) ne permettant pas de mettre en évidence une fréquence plus importante de ces cancers que dans la population générale et qui lui serait attribuable, la quasi-totalité3 des agences sanitaires nationales et internationales (comme l’EPA américaine4, l’EFSA et l’ECHA européennes, l’ANSES française ou l’Afsca belge5) considèrent que le niveau de preuve disponible ne permet pas de conclure à un quelconque impact sur la santé à — nuance importante — doses courantes6.
Cette opposition, de nature à brouiller les repères de qui voudrait se faire une opinion sur la question, n’en est pas vraiment une. Les deux types d’organismes considèrent, en raison de missions différentes, le problème sous des angles différents. Le CIRC se prononce sur le danger représenté par la substance hors de toute autre considération : dans l’absolu, est-elle susceptible d’altérer certains mécanismes cellulaires ? Les agences sanitaires ont, elles, pour mission d’évaluer le risque, c’est-à-dire la probabilité que le danger se concrétise pour l’homme dans une situation d’exposition commune (et la définition des seuils de sécurité pour que ça n’arrive pas). Si on résume très fort les termes du débat, la littérature scientifique montre en même temps une potentielle action mutagène et cancérogène du glyphosate et que cette action ne peut être mise en évidence qu’à des doses extrêmement élevées dépassant plusieurs centaines de fois toute forme d’utilisation « normale » (danger probable mais risque très faible). De très nombreuses substances dont on sait qu’elles peuvent représenter un danger sont autorisées à la commercialisation (à commencer par des denrées courantes auxquelles on ne pense pas nécessairement, mais également classées « cancérogènes certains » ou « probables » par le CIRC : le sel, certains composants se formant lors de la cuisson d’aliments par friture, l’alcool, les boissons chaudes ou la charcuterie), moyennant des garanties limitant l’exposition (notamment règlementaires : dilution, conditionnement, doses maximales admises, etc.). Un travail récent suggérant un effet « transgénérationnel » du glyphosate par effet épigénétique (une exposition des rats à la substance augmenterait significativement le risque de certaines maladies chez leurs descendants)7, largement relayée dans la presse, présente les mêmes difficultés d’interprétation en termes d’impact sanitaire : si le travail révèle assurément un danger potentiel (il s’agit d’un travail de recherche fondamentale), il est difficile d’en tirer en l’état des conclusions en termes d’évaluation du risque pour l’homme, comme le soulignent les auteurs eux-mêmes, les doses auxquelles l’effet est observé chez les rats représentant plus de mille à fois la dose maximale admise par les normes (et 20 à 25.000 fois les concentrations mises en évidence dans les tests urinaires), et le mode d’administration (injection directe dans le péritoine) étant très différent d’une intoxication « naturelle » (par l’alimentation).
Cette conception jusqu’ici largement admise dans la communauté scientifique de la dose définissant le niveau de risque est toutefois remise en cause par des travaux récents tendant à indiquer que certaines substances (notamment les perturbateurs endocriniens) pouvaient avoir un effet « stochastique », c’est-à-dire indépendant de la dose. Si ce type d’effet n’a, jusqu’à présent, pas été mis en évidence pour le glyphosate, cette crainte interroge les effets possibles des doses faibles auxquelles nous sommes exposés par l’eau ou l’alimentation. Ces traces, souvent à la limite du seuil de détection, sont largement documentées (jusque récemment dans des analyses d’urine effectuées sur des célébrités), et s’expliquent par l’emploi très répandu de la molécule. Comme elle se dégrade assez bien, le fait qu’on en trouve des traces de façon quasi systématique indique une exposition quasi continuelle. En l’état, on ne peut affirmer qu’il y a un risque, l’exposition à des doses plus fortes n’apparaissant pas comme problématique dans les études longitudinales. Toutefois, c’est une conclusion par défaut faute de véritables recherches étudiant cette question particulière et la difficulté pratique à mener celles-ci8.
La seconde grande question, découlant de ce qui précède, interroge son caractère de perturbateur endocrinien potentiel. Une seule étude prise en compte par l’EFSA laisse penser que la substance pourrait avoir une action endocrinienne, mais les autres concluent négativement. Une information complémentaire, sur la base de données obtenues auprès des fabricants, a amené l’EFSA à conclure à l’absence de risque en la matière. Le fait que les données complémentaires viennent des fabricants pose évidemment problème aux opposants à la substance. Enfin, comme rien n’est simple dans ce dossier, la définition d’un perturbateur endocrinien étant elle-même assez difficile à établir et ayant été révisée plusieurs fois (par l’OMS et les règlementations), le glyphosate s’en approche plus ou moins selon la norme à laquelle on se réfère (et qui n’est pas nécessairement la même d’un pays à l’autre).
La troisième question, enfin, concerne les effets indirects du glyphosate, soit du fait de ses coformulants, soit du fait d’interactions avec d’autres substances rencontrées dans l’environnement (ce qu’on appelle « l’effet cocktail »). Le premier cas est complexe, et potentiellement problématique. Ces coformulants sont évalués par les agences nationales sur la base de recommandations européennes, et autorisés ou non (ou moyennant des restrictions spécifiques) en fonction de leur toxicité propre (certains sont en effet potentiellement beaucoup plus toxiques que le glyphosate). Si elle est bien connue et entraine périodiquement l’interdiction de la commercialisation de certaines formules9, l’interaction entre ces coformulants et le glyphosate lui-même a paradoxalement fait l’objet de peu d’études en dehors de celles fournies par les fabricants pour obtenir les autorisations de mise sur le marché.
C’est le second cas qui a conduit le Sri Lanka à interdire (avant de le réautoriser pour certaines cultures) le glyphosate qui était soupçonné10 de réagir avec des substances spécifiques présentes dans l’eau de certains puits, amenant les consommateurs à fixer dans leur organisme certains métaux lourds à l’origine de maladies des reins. C’est une des difficultés à évaluer « l’effet cocktail », les interactions plus ou moins (im)probables n’étant que peu étudiées et la plupart du temps découvertes par hasard, comme ici. L’agence européenne a récemment (mars 2019) révisé ses procédures dans le but de tenter de mieux le prendre en compte dans l’évaluation des substances demandant une mise sur le marché : ce signe est à la fois négatif (car revient à reconnaitre la réalité de l’argument écologiste voulant que cet effet soit trop peu pris en compte) et positif (car on cherche à y remédier).
La justice a‑t-elle établi sa dangerosité ?
On vient de le voir, les travaux scientifiques ne concluent pas à une dangerosité manifeste du glyphosate pour l’homme, du moins en deçà de certaines doses et compte tenu des données disponibles. Pourtant, des décisions de justice semblent attester le contraire. Monsanto (aujourd’hui Bayer-Monsanto) a en effet été condamné à plusieurs reprises par la justice américaine à verser des dommages et intérêts à quelques plaignants, généralement des utilisateurs « professionnels » du glyphosate (jardiniers, agriculteurs) atteints de maladies qu’ils imputent à leur exposition à la substance. Il y aurait, en attente, plusieurs milliers de plaintes de ce type.
Les opposants au glyphosate voient dans ces condamnations la « preuve » du lien entre glyphosate et cancer que ne montrerait pas clairement la science… Toutefois, considérer que ces affaires attestent de quoi que ce soit sur les plans scientifique et sanitaire est, au mieux, une simplification grossière qui donne facilement du grain à moudre aux opposants à l’interdiction : la vérité scientifique ne s’établit pas dans un prétoire, et un tribunal prend en compte des aspects très divers dont les connaissances établies ne sont qu’un aspect, pas nécessairement central (il existe de nombreux exemples de décisions de justice prenant le contrepied de consensus scientifiquement établis). Les jurys populaires estiment généralement que Monsanto a une responsabilité dans l’apparition des maladies des plaignants pour des motifs parfois très indirects. Par exemple, défaut d’information sur les protections à enfiler pour procéder à l’épandage dans le cas très médiatisé de Dewayne Johnson ou, plus récemment, pour défaut d’étiquetage sur le caractère potentiellement cancérogène du Roundup pour Edwin Hardeman et les époux Pilliod (qui ont obtenu 2 milliards de dollars en première instance!). Le lien direct entre exposition au glyphosate et la maladie des plaignants est en réalité difficile à établir, pour deux raisons. D’une part, il n’est en réalité pas possible d’attribuer une maladie à une cause environnementale unique sur la base de l’examen d’un cas individuel11 (tout au plus les experts appelés à la barre peuvent-ils dire qu’on ne peut pas exclure cette cause et la justice a le droit de considérer que cette non-exclusion suffit au regard des situations individuelles des plaignants). D’autre part, ce lien serait-il scientifiquement établi qu’il est difficile d’identifier la part du glyphosate dans la survenance d’une maladie sachant que le Roundup contient bien d’autres substances toxiques.
En réalité, ces décisions de justice, faute de clarifier le débat scientifique, contribuent surtout à expliciter les attentes sociétales sur ces questions environnementalo-sanitaires. La question qui se pose est, dès lors, la place que doit (ou non) occuper la technoscience et ses procédures/preuves dans la régulation de ces questions complexes.
Le glyphosate est-il dangereux pour l’environnement ?
Au-delà de la question de la santé humaine, se pose évidemment la question des effets de la substance sur l’environnement. Là aussi, sur la base des données disponibles, il n’existe pas de résultats tranchés, mais de nombreuses questions, pour deux raisons principales. D’une part, le glyphosate est un herbicide, c’est-à-dire qu’il est spécifiquement conçu pour tuer les plantes. Poser la question de cette manière n’a dès lors pas beaucoup de sens : la toxicité est, comme tous les pesticides, sa raison d’être, et a été évaluée. Comme pour tous les pesticides (de synthèse ou naturels), il faut plutôt s’interroger sur les effets environnementaux autres que celui recherché qui découleraient de son épandage massif dans la nature, même à des concentrations inférieures à celles considérées comme ayant un impact sur les écosystèmes. La difficulté est que ces effets peuvent potentiellement prendre des formes très différentes, allant de l’introduction de molécules dans la biochimie de certains organismes à la perturbation des écosystèmes du fait de la transformation des habitats naturels par des actions de désherbage plus ou moins extensif. On soupçonne ainsi, en vrac, le glyphosate de favoriser l’antibiorésistance de certains types de bactéries, de contribuer à l’effondrement des populations d’abeilles, de perturber le développement embryonnaire des huitres, etc. Chacune de ces hypothèses, très spécifique, doit être testée indépendamment, et les résultats ne sont souvent pas clairs. Par exemple, diverses études montrent des effets apparaissant comme établis, mais à des niveaux de doses tels que le risque « en conditions réelles » semble relativement improbable (c’est le cas du développement embryonnaire des huitres qui nécessite une exposition plusieurs milliers de fois supérieures aux seuils qui entraineraient une action des autorités sanitaires).
D’autre part, la règlementation sur les effets environnementaux étant différente de celle chargée de protéger la santé humaine, les études scientifiques à grande échelle sur les effets environnementaux globaux de ces substances sont rares car non nécessaires (par opposition aux recherches sur la toxicologie humaine qui sont obligatoires ou aux travaux de recherche fondamentale). En d’autres termes, si on a des raisons de penser que, par nature, l’usage du glyphosate représente un risque potentiel pour l’environnement, on a en réalité peu de données globales et généralisables capables de le caractériser car il n’y a, dans le système sociétal qui est le nôtre, pas de nécessité à les produire tant que les concentrations relevées sont très inférieures aux seuils autorisés.
Trucage, fraude et lobbying ?
Si le débat sur le glyphosate est aussi vif, c’est peut-être surtout à cause des agissements de Monsanto plus qu’en raison des effets réels de la molécule. Comme tous les géants de l’agrochimie, le producteur historique du glyphosate a mené d’importantes actions de publicité à destination des municipalités et des agriculteurs (en particulier dans les années 1970 – 1980, popularisant la molécule), mais surtout des actions d’influence et de lobbying destinées à préserver son marché. Quitte à passer la ligne rouge de l’éthique et de la légalité. C’est d’autant plus interpelant que ces agissements se sont inscrits dans une stratégie globale de la multinationale pour maitriser encore plus l’ensemble des filières agricoles, la question des OGM et du brevetage du vivant (dont Monsanto a été un des pionniers dans l’exploitation commerciale avant son rachat par Bayer) s’articulant à la problématique du glyphosate12.
C’est ce que montre en 2017 l’affaire dite des « Monsanto Papers », à savoir la révélation par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) d’un certain nombre d’agissements pour le moins douteux de la multinationale, au passif déjà chargé13, parmi lesquels la publication d’articles rédigés en partie ou en totalité par des communicants de la firme, mais signés par des scientifiques normalement indépendants (pratique appelée ghostwriting, littéralement « écriture fantôme »). D’autres documents internes à Monsanto (notamment des courriels), rendus publics par la justice américaine, confirment que la firme a tenté de « recruter », via un cabinet de consultance, une quinzaine de scientifiques pour rédiger des synthèses mettant en avant l’absence de lien entre glyphosate et cancer dans le but de contrer la campagne médiatique autour des travaux de Gilles-Éric Séralini14 ainsi que le classement de la substance comme « cancérogène probable » par le CIRC. Cette pratique du ghostwriting, qui constitue une fraude scientifique, est d’autant plus problématique que les agences sanitaires se basent sur les publications scientifiques pour autoriser la mise sur le marché15. Elle sème, par ricochet, des doutes sur l’ensemble des évaluations qui ont conduit à autoriser la commercialisation du glyphosate (ou, plus largement, d’autres substances).
Toutefois, si la volonté d’influence (y compris frauduleuse) de Monsanto est indubitablement établie16, il est beaucoup plus difficile d’estimer l’effet de ces agissements sur les autorisations accordées. D’abord parce que le nombre en fait très limité de papiers concernés et la portée des éléments rédigés par le fabricant ne semblent pas de nature à affecter les conclusions des experts, même si l’un de ces travaux a été cité dans plusieurs méta-analyse17. Ensuite parce que si la fraude est avérée, il n’y a pas de preuve que des résultats délibérément truqués auraient été diffusés par ce biais (comme ont pu le faire les producteurs de cigarettes pour combattre la législation contre le tabagisme passif). Les documents internes qui ont été révélés par la presse et la justice ne semblent pas indiquer une manipulation de données, mais plutôt la volonté de mettre en avant certains aspects (favorables) des données disponibles, largement reproductibles. Les résultats publiés par la firme sont en effet confirmés par de nombreuses équipes de recherche indépendantes. Enfin, parce que les autorisations accordées au glyphosate sont de plus en plus courtes (cinq ans pour l’UE en 2017) là où Monsanto cherchait à les allonger.
Les « Monsanto Papers » posent en réalité, in fine, plus de questions qu’ils n’apportent de réponses, d’autant que depuis que la molécule est dans le domaine public (2000), Monsanto n’est plus le seul fabricant à devoir produire des données et à devoir faire homologuer des produits à base de glyphosate. La véritable question qu’il convient de se poser n’est dès lors pas de savoir si les résultats publiés par Monsanto sont faux ou ont trompé les agences sanitaires, mais de savoir s’il y a des résultats internes à la société qui n’auraient pas été publiés et, dans cette hypothèse, ce qu’ils indiquent.
Ultra-polarisation contreproductive
Le débat public sur le glyphosate est ultrapolarisé et, sur les réseaux sociaux, tourne régulièrement au pugilat. Les arguments contraires aux siens semblent considérés à priori comme illégitimes. Ceux qui considèrent les résultats non concluants sur la toxicité du glyphosate pour l’homme ne seraient que des propagandistes au service du lobby de l’agrochimie, tout comme ceux qui demandent l’interdiction de la substance ne seraient que des militants antisciences « névrosés » et ayant abandonné toute rationalité18. Or, on ne débat pas avec un « trole de Monsanto19 » ni un « obscurantiste ». Au mieux on l’ignore, au pire on le décrédibilise, en aucun cas il ne constitue un interlocuteur valable. Le débat sur le glyphosate n’oppose pas des personnes en désaccord qui cherchent un terrain d’entente, mais des gens qui estiment n’avoir rien à se dire et cherchent à confirmer l’absence de nécessité d’écouter l’autre. Ce n’est pas un débat.
Malgré leur désaccord frontal, les parties prenantes semblent toutefois, et paradoxalement, se rejoindre sur un point : il n’y aurait de motifs d’autoriser ou interdire le glyphosate qu’en raison de ses effets sur la santé (ou de leur absence). La question vampirise toutes les autres, parfois de manière déraisonnable, car elle pousse à monter en épingle des résultats de recherche décontextualisés (la plus mauvaise manière de les interpréter). Cette focalisation est particulièrement problématique et, pour tout dire, trompeuse. Non qu’il serait illégitime de s’interroger sur les conséquences sanitaires de la mise de molécules sur le marché (c’est même, au contraire, essentiel), mais ce prisme central empêche l’émergence d’un consensus sociétal.
D’une part, cela entretient l’idée que seule la question sanitaire détermine ce qui est ou non faisable dans une société et, par conséquent, place la science et les organismes d’expertise dans la position délicate (et potentiellement antidémocratique) de l’arbitre des choix sociaux et sociétaux. Comme on ne transige pas avec la santé, cela empêche aussi d’envisager les autres questions que posent les pesticides (le modèle de production agricole, la conception du développement économique, l’aménagement du territoire, etc.), ou encore la diversité des usages et leurs impacts respectifs.
D’autre part, en se focalisant sur la santé, dès lors qu’il y a une dissonance manifeste entre la représentation publico-médiatique de la question (selon laquelle le glyphosate est un poison représentant un risque déraisonnable) et les savoirs scientifiques établis (qui, compte tenu des données actuellement disponibles, sont plus rassurants), le débat ne permet finalement que deux issues qui sont toutes deux problématiques dans un contexte de défiance envers les institutions et qui mettent les décideurs dans une situation de double contrainte. Soit on suit les recommandations des agences sanitaires et on maintient l’autorisation du glyphosate contre l’avis d’une part importante de la population, au risque d’alimenter la défiance envers les experts présumés corrompus et les décideurs qui ne seraient pas à l’écoute. Soit on l’interdit contre l’expertise scientifique, au risque de démonétiser la parole de ces agences en laissant entendre qu’elles ne servent à rien. Dans les deux cas, les agences passent pour incompétentes et/ou malhonnêtes. Comment, dès lors, envisager à l’avenir la place de la science et de l’expertise sur des thématiques faisant l’objet de controverses politico-médiatiques dans un contexte où elles ne peuvent être que fragilisées ? Que faire avec des rapports d’évaluation qu’on se donne le droit d’ignorer en fonction du vent de l’opinion ? Si on peut aujourd’hui ignorer purement et simplement les avis de la littérature scientifique ou des agences sur la question du glyphosate, qu’est-ce qui garantit que demain on ne considèrera pas légitime de le faire sur les vaccins ou le réchauffement climatique ?
Le paradoxe, si on met de côté la problématique sanitaire, c’est qu’il y a bien d’autres raisons potentielles d’interroger l’utilisation du glyphosate en général, de certaines de ses formules particulières ou encore d’usages spécifiques. Par exemple, limiter l’apparition des plantes multirésistantes aux herbicides les plus employés, combattre le brevetage du vivant (la plupart des OGM « propriétaires » étant pensés pour l’utilisation du glyphosate) et rendre la pleine maitrise des semences aux agriculteurs, protéger la biodiversité (une problématique réelle, mais qui se pose pour tous les herbicides systémiques, de synthèse ou non), lutter contre la bétonisation de l’espace urbain (qui implique un désherbage régulier), voire sanctionner la fraude (scientifique ou autre) de certains fabricants par l’interdiction de mise sur le marché de leurs produits. Et, au risque de choquer une partie des lecteurs, si on accepte l’idée qu’un débat purement sanitaire est aujourd’hui insoluble, il existe également de bonnes raisons pour envisager d’autres voies qu’une interdiction totale et immédiate qui, sans autres mesures plus structurelles, ne règlera en réalité pas grand-chose : nécessité de maintenir les rendements agricoles, des alternatives qui restent problématiques pour la santé comme l’environnement20 ou non viables socialement et économiquement sans repenser plus largement le système de production21…
Reconstruire un (vrai) débat
Le problème principal que pose le glyphosate n’est à priori pas le risque sanitaire exceptionnel qu’il représenterait auquel on ne parviendrait pas à apporter une réponse adéquate à cause de lobbying (même si celui-ci existe), mais l’incapacité dans laquelle il nous met à combiner savoir scientifique, normes et procédures et opinion publique. Interdire la substance sans autre forme de procès contentera une partie de l’opinion, mais sera rejeté par une autre qui le jugera irrationnel voire illégitime, de même que considérer que les évaluations sanitaires suffisent pour ne rien changer aussi. Dans les deux cas, les risques évidents de cette incapacité sont une remise régulière de la question sur le tapis (à chaque nouvelle étude, à chaque élection) et des tentatives de contournement de la règlementation (qui seront d’autant plus facilement pratiquées qu’elles passeront pour légitimes). Le paradoxe est que cette manière de faire invoque la nécessité de plus de normes tout en les sapant.
Hors risques clairement déraisonnables (et encore!), une société ne se contente jamais de la seule évaluation du danger sanitaire ou environnemental potentiel pour accepter/ne pas envisager une application. Sans quoi, l’alcool, la friture à l’huile ou le sulfate de cuivre (un pesticide utilisé en agriculture biologique) seraient interdits dans la mesure où leur nocivité pour l’homme ou pour l’environnement est plus clairement établie qu’elle ne l’est pour le glyphosate et depuis plus longtemps. Sans même parler du moteur à essence, du nucléaire ou des batteries à base de métaux lourds sur lesquels sont aujourd’hui fondés de larges pans de notre quotidien. Ce n’est pas le cas parce que ce qui fonde l’acceptation de leur usage se situe ailleurs que dans les normes sanitaires : l’appréciation d’avantages autres, la mise en œuvre d’un modèle de développement/de société largement partagé, une vision philosophique des rapports entre collectivité et individus, etc. Les sociétés construisent une forme de consensus sociétal qui dépasse de loin la question des seules conséquences sanitaires ou environnementales, qui donne sens à cette acceptation, et qui « s’incarne » dans des règles et procédures reflétant ces systèmes de valeurs et distinguant ce qui est faisable de ce qui ne l’est pas. Quel degré de risque est acceptable en société, selon quels critères ? Quelles sont les précautions essentielles à prendre, mais aussi leurs justes limites ? L’agriculture biologique utilise des substances dangereuses pour la santé et l’environnement dont certaines posent potentiellement problème au regard des critères sanitaires (sulfate de cuivre, chaux, huile de neem, éthylène, α‑Pinène, etc.), mais elles ne sont pas contestées car elles s’insèrent dans un projet qui fait écho aux valeurs de la société, qui fait sens. Le glyphosate est considéré comme sûr par les procédures mises en place pour protéger la santé publique, mais ne fait pas (plus?) sens. Bien plus que les risques sanitaires, il interroge ce que nous attendons, en termes de valeurs et de signification, de nos institutions d’expertise et de régulation.
Pour dépasser ces risques, il est nécessaire de (re)construire un consensus social, c’est-à-dire une vision de la manière de gérer les questions qu’il pose au-delà des postures idéologiques purement partisanes, car il est manifeste qu’un consensus n’existe pas aujourd’hui sur le glyphosate. En d’autres termes : comment permettre l’expression des désaccords sur la question dans un cadre accepté par toutes les parties et susceptible d’aboutir à un modèle consensuel ?
Pour cela, plusieurs conditions sont nécessaires et touchent à la structuration de l’espace public. Idéalement, il conviendrait d’éviter de mélanger systématiquement les différentes dimensions de la thématique, ou de surinterpréter chaque nouvelle étude sans la situer par rapport au corpus de connaissances. Mais ces idées restent de l’ordre du vœu pieux dans la mesure où ce ne sont pas des choses qui se décrètent. Il y a toutefois des pistes très concrètes à creuser pour retisser un nécessaire lien de confiance entre organismes d’expertise et opinion publique afin d’essayer de favoriser un débat moins clivé, au sens où cela en devient contreproductif.
La première concerne le cadre et les procédures d’évaluation des substances. Si leurs conclusions convergent largement, les procédures sont parfois très différentes, notamment au regard des données prises en compte pour formuler un avis : certaines se basent sur les seules données des fabricants, d’autres sur la littérature publiée, d’autres encore sur leurs propres tests, ou sur un mélange de ces différentes procédures. Les critères pris en compte ont parfois des définitions différentes d’un pays à l’autre, ou entre les agences nationales et l’agence européenne. Les données, les procédures et les critères pris en compte par les agences sanitaires et celles chargées des produits chimiques (par exemple l’EFSA et l’ECHA européennes) ne sont pas les mêmes. Ces différences alimentent la confusion, voire la suspicion, et génèrent de la confusion là où elles devraient clarifier, voire rassurer. « Pourquoi l’agence X ne se base-t-elle pas sur le même type de données que l’agence Y ? » tend ainsi à devenir, dans certains échanges, une « preuve » de la non-fiabilité des conclusions là où la logique voudrait au contraire que la multiplication des approches renforce leurs conclusions. Enfin, pour des raisons historiques et institutionnelles (et notamment l’idée que le marché doit être régulé au départ d’une évaluation correcte des risques), ce sont ces mêmes agences sanitaires qui sont responsables de la mise sur le marché des substances et de la régulation y afférant, créant de fait les conditions de possibles conflits d’intérêts : il est délicat de demander au même acteur de statuer sur le risque et de garantir les conditions de commercialisation. Il est difficile de dépasser la question sanitaire dès lors que les procédures d’évaluation sont structurées sur cette seule dimension, sur laquelle elles génèrent par ailleurs de la défiance, fût-elle peu justifiée.
Il apparait donc nécessaire de poursuivre dans ce but, au niveau européen, la standardisation « par le haut » des procédures et critères d’évaluation, en systématisant notamment le recours à la littérature publiée et au développement d’expériences propres destinées à vérifier les données fournies par les fabricants, coupant par là le lien aujourd’hui à la fois nécessaire et trouble avec eux. Il semblerait judicieux de créer (ou de renforcer) une (de) véritable(s) agence(s) publique(s) d’évaluation, avec pouvoir d’initiative et dotée(s) de laboratoir propre et d’un budget important permettant de mener des évaluations indépendantes des données fournies par les fabricants ou d’entreprendre des recherches complémentaires d’intérêt public, et dont la santé publique serait la principale mission. Elle produirait pour chaque demande d’homologation une évaluation assortie de recommandations.
Ensuite, et en parallèle, il apparait nécessaire de mettre en place une régulation du marché indépendante, avec deux champs d’action. En amont de la mise sur le marché, il est nécessaire d’organiser une concertation qui se fonderait, bien sûr, sur les évaluations des agences sanitaires, mais également sur les implications non sanitaires de la commercialisation : respect de la règlementation, conformité environnementale, implications sociales, etc. Cette concertation gagnerait à être aussi ouverte que possible, mais « scénarisée » par une procédure, de sorte à aboutir à la définition de critères d’homologation prenant en compte les préoccupations de la société. En touchant peu aux institutions actuelles, cela pourrait être une prérogative d’une commission du Parlement Européen qui aurait pour mission de mener des auditions avec les différentes parties prenantes. Dans une vision plus audacieuse, cela pourrait également impliquer des associations ou des assemblées citoyennes, éventuellement tirées au sort. En aval, il convient de mettre en place un régulateur indépendant chargé de veiller à l’application des règles de mise sur le marché et chargé d’instruire les plaintes éventuelles (en saisissant, le cas échéant, les agences sanitaires publiques pour les plaintes portant sur cet aspect).
- Mais certains sous-produits de cette dégradation sont peu dégradables.
- Ce qui est perçu comme positif dans un contexte où la pertinence du labour est remise en cause, puisque aggravant l’érosion des sols et la perte de biomasse.
- Le Sri Lanka, qui a interdit la substance pour des raisons sanitaires, est une des deux exceptions notables, mais en raison d’un problème différent sur lequel nous revenons plus bas. L’autre est l’Inde, qui a interdit très récemment les herbicides à base de glyphosate, mais non sur la base d’une évaluation scientifique ou sanitaire, mais en s’appuyant sur une condamnation de Monsanto par la justice américaine.
- Environmental Protection Agency qui, si elle a commencé au début des années 1980 les interrogations sur la dangerosité possible pour l’homme du glyphosate, a fini par conclure à l’absence de risque significatif. Cette évaluation a une nouvelle fois été confirmée le 30 avril dernier.
- EFSA : Autorité européenne de sécurité des aliments ; ECHA : Agence européenne des produits chimiques ; ANSES : Agence nationale (française) de sécurité sanitaire de l’alimentation ; Afsca : Agence fédérale (belge) de sécurité de la chaine alimentaire.
- Il est impossible de prouver scientifiquement qu’une substance, quelle qu’elle soit, n’est pas à l’origine d’un effet quelconque. On ne peut prouver que le fait qu’une substance est à l’origine d’un effet. Tant qu’on n’a pas pu montrer que la substance provoquait l’effet, on considère par défaut qu’elle n’en est pas la cause (ou, plus exactement, qu’on ne peut conclure qu’elle le soit).
- Kubsad D., Nilsson E. E., King S. E., Sadler-Riggleman I., Beck D. et Skinner M. K. (2019), « Assessment of Glyphosate Induced Epigenetic Transgenerational Inheritance of Pathologies and Sperm Epimutations : Generational Toxicology », Scientific Reports, 9(1), 6372.
- Ces travaux sont en effet particulièrement difficiles à mener. Si les études longitudinales sur une cohorte d’utilisateurs professionnels permettent une comparaison avec une cohorte de personnes n’utilisant a priori pas le glyphosate, dès lors qu’on s’interroge sur les effets qu’aurait la substance sur l’ensemble de la population ne permet pas de disposer d’un groupe de contrôle. Par ailleurs, la mise en évidence des effets de doses infimes (alors qu’on ne peut pas en détecter à des doses plus importantes) sur une population par ailleurs en même temps exposée à quantité d’autres substances de tous types (donc autres sources possibles de l’effet qui serait détecté) est un casse-tête méthodologique.
- Par exemple, en 2016, la Commission européenne a recommandé aux États membres d’[interdire les formules comprenant une substance appelée POE-Tallowamine, entrainant de nombreuses interdictions de commercialisation dans les pays de l’Union, dont cent-trente-deux rien que pour la France dont l’agence sanitaire soupçonne que l’interaction entre la Tallowamine et le glyphosate constitue « des risques inacceptables pour la santé humaine»-https://bit.ly/2YsNcok].
- « Soupçonné », mais non prouvé, car le nombre de cas et plus généralement la taille de l’échantillon de l’étude qui a conduit à ces conclusions (cent-vingt-cinq personnes, à mettre en rapport avec des cohortes atteignant parfois quarante-mille agriculteurs dans certaines études évoquées plus haut) ne permet pas de conclure de manière certaine.
- C’est pour cela que la recherche scientifique, sur tous les sujets, considère des cohortes et non des individus. Par exemple : la proportion de malades dans la cohorte exposée est-elle significativement supérieure à la proportion de malades dans la cohorte préservée ?
- La multinationale vendant tout à la fois le désherbant et les semences OGM résistant à ce désherbant, dont elle est propriétaire exclusive, favorisant leur usage, ce qui contribue donc à renforcer la dépendance des agriculteurs envers elle.
- La mauvaise presse de Monsanto, la firme « qu’on aime détester », repose aussi sur différents scandales sanitaires dans lesquels la firme a été impliquée depuis la fin de la seconde guerre mondiale, comme ceux du DDT (insecticide toxique, cancérigène et mutagène interdit dans les années 1970), des PCB (dont la toxicité connue dès la fin des années 1930 a été dissimulée durant des années) et de l’agent orange (défoliant contenant de la dioxine fourni à l’armée américaine et répandu en grandes quantités durant la guerre du Vietnam, avec empoisonnement des soldats et populations).
- Chercheur français dont une étude très médiatisée dans le cadre d’un partenariat avec plusieurs médias (pratique très inhabituelle) avait, en 2012, suggéré l’extrême toxicité de la combinaison entre maïs OGM et Roundup dans l’alimentation de rats. L’étude de Séralini est aujourd’hui rétractée du fait d’erreurs méthodologiques, statistiques et éthiques, et ses résultats n’ont pu être reproduits par trois études publiques indépendantes. Pour une présentation résumée et vulgarisée de cette controverse.
- Le poids de ces publications n’est pas le même selon les procédures en vigueur dans les différentes agences. Certaines fondent leur avis exclusivement sur l’analyse de la littérature publiée, d’autres prennent en compte des données fournies par les fabricants et les publications évaluées par les pairs, d’autres encore mènent leurs propres tests dans des laboratoires indépendants en plus de l’examen de la littérature (comme l’EFSA européenne, sous certaines conditions).
- Jusque dans les instances politiques (comme le Parlement européen). On peut enfin ajouter diverses pratiques non-éthiques voire illégales, comme le « fichage » de personnalités en fonction de leurs positions sur les produits de la multinationale dans le but de mener ces stratégies d’influence, comme l’a récemment révélé dans la presse.
- Par manque de temps, paresse ou appât du gain, des experts auraient copié-collé le descriptif de la substance fourni par Monsanto, mais auraient mené le reste de leurs travaux de manière indépendante. Les défenseurs du glyphosate en concluent que s’il y a bien plagiat, celui-ci n’est pas de nature à fausser le jugement des experts sur la dangerosité de la molécule, celui-ci ne portant pas sur les données elles-mêmes ou leur analyse mais sur des éléments de description technique du produit évalué. L’explication est alambiquée et peut légitimement alimenter les soupçons à l’égard d’une partie de la littérature scientifique, mais les cas de ghostwriting relevés par l’ICIJ sont très peu nombreux à concerner l’analyse des effets de la molécule sur la santé humaine : deux articles (plus un rapport) sur plusieurs centaines examinés par les agences pour rendre leur recommandation. (Les autres articles incriminés, plus nombreux, étant pour la plupart des articles de presse ne relevant pas de la littérature scientifique et n’entrant pas en compte dans l’évaluation du risque. Ils sont simplement destinés à influencer l’opinion.) Précisons enfin que des cas similaires de ghostwriting concernent aussi des avis officiels des agences sanitaires européenne et française, non sur le glyphosate, mais sur le maïs transgénique NK603.
- Pour paraphraser une expression récemment rencontrée dans la presse et le débat public français : « le glyphosate, une névrose française ». Voir notamment : Kuntz M. (2019), « Comment le glyphosate est devenu une névrose française », Atlantico.fr, ou les propos du sénateur Pierre Médevielle, coauteur d’un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques sur les agences d’évaluation, et qui a dans une interview mise en avant l’absence de lien avéré entre glyphosate et cancer.
- Pour reprendre le qualificatif adressé par Élise Lucet (France 2) et Stéphane Foucart, journaliste scientifique au Monde, ouvertement opposés au glyphosate, à destination de vulgarisateurs scientifiques soulignant les imprécisions et erreurs commises dans une émission Envoyé spécial consacrée à la problématique.
- Même les pratiques alternatives potentiellement efficaces (agroforesterie, cultures mêlées, renoncement à cultiver sur certaines parcelles uniquement bonnes à l’élevage, etc.) imposent de reconsidérer bien plus que des méthodes agricoles elles-mêmes : c’est le modèle social de l’agriculture et sa place dans l’organisation sociétale large qui est à transformer en profondeur. Et qui ne se fera pas en un jour.
- Un argument récurrent des partisans de l’interdiction immédiate est que les alternatives existent : il « n’y a qu’à » désherber à la main… sans préciser comment le mettre en œuvre pratiquement : qui ferait ce travail (en particulier dans un contexte où l’agriculture manque déjà de bras pour le travail saisonnier), avec quel statut (un enjeu social majeur), payé comment et avec quelle incidence sur les prix et la viabilité des exploitations, etc.?
